Oeuvres
Les intentions bienfaisantes et religieuses qui ont déterminé Louis XIV a révoquer l'édit de Nantes, ont été cruellement trompées. Il n'y a pas eu un seul jour, pendant la durée d'un siècle, qui n'ait rendu cette vérité manifeste. Mais ce prince, dont la magnanimité égalait la puissance, a-t-il ordonné une odieuse et inutile persécution? Est-ce de son aveu qu'on a si promptement usé de son autorité et de son nom, pour enfreindre les nouvelles lois qu'il avait substituées à cet édit ? Comment , par qui , et jusqu'à quel point a-t-il été trompé dans le 5. i
'j, ECLAIRCISSEMENTS
choix des moyens qu'il a pris, dans l'exécution des ordres qu'il a donnés pour convertir les calvinistes de son royaume? Toutes ces questions sont encore indécises; et les mémoires manquaient aux historiens sur cette embarrassante partie d'un si beau règne.
Depuis quelques années, le public a sous les yeux les Mémoires de Noailles , les Lettres de Maintenon , les Souvenirs $e Caylus , les Mémoires de Louis XIP^ lui-même, sur les dix premières années de son gouvernement , imprimés , il est vrai , avec la plus perverse infidélité ; mais le précieux manuscrit de cet ouvrage est déposé à la Bibliothèque du roi , et les preuves de son authenticité ne laissent aucun doute. On a bien voulu me le communiquer. J'ai obtenu communication de quelques autres non moins authentiques. Aucun ne contient un récit plein et entier de cette grande révolution ; mais leur conformité , et même leurs contradictions apparentes, que la plus légère discussion suffit pour concilier, y répandent un assez grand jour.
Enfin la sagesse du gouvernement ayant voulu depuis peu s'instruire à fond de tout ce qui regarde les calvinistes français, j'ai profité de cette disposition favorable pour étendre mes recherches dans les plus secrètes archives, au
Louvre , aux Augustins, à l'hôtel de la guerre, au dépôt des affaires étrangères. J'ai rassemblé les différentes instructions adressées aux intendants des provinces, et jusqu'à présent inconnues , les ordres aux commandants des troupes, les lettres aux évêques , aux magistrats , à quelques ambassadeurs, tous les comptes rendus au roi ou à ses ministres , les mémoires qui ont déterminé presque toutes les résolutions , et ceux où l'on a discuté les motifs et les intentions de cette multitude de lois qu'on vit se succéder avec tant de rapidité.
Telles sont les pièces justificatives que je puis offrir au public , en écrivant sur une matière qui a déjà produit un grand nombre d'écrits, et qui , à ce que j'espère , paraîtra encore neuve.
L'observation la plus générale qui résulte de ces recherches, c'est que les détracteurs de Louis XIV et la foule de ses panégyristes , conduits par des passions différentes , sont tombés dans une égale erreur. Les uns et les autres ont publié que le dessein de réduire tous ses sujets à une seule et même croyance, avait été pris aussitôt qu'il régna par lui-même ; que l'exécution en fut différée pendant plus de vingt ans, pour mieux en assurer le succès ; que pendant ce long intervalle on s'attachait à dérober la violence
des coups, sans rien diminuer de leur force ; qu'on élaguait peu-à-peu les nombreux privilèges dont jouissaient les sectaires ; qu'on sapait successivement et avec lenteur tous leurs appuis, afin d'éviterque leur chute trop prompte ne causât au royaume un trop grand ébranlement. Quelques-uns ont fait remonter ce prétendu système jusqu'au règne de Louis XIII, jusqu'au règne de Henri IV , sans prendre garde qu'ils donnaient ainsi à nos rois une dissimulation et une perfidie étrangères à la générosité française, et qu'ils attribuaient à leur conseil une suite et une constance non moins étrangères au caractère de notre nation.
On reconnaît aujourd'hui que, parmi les écrivains de ce temps -là et ceux du siècle précédent , la plupart de ceux qui tournèrent leurs études vers la recherche des vérités historiques, y employaient une méthode fautive. Ils supposaient que les grands événements ont toujours été produits par de grands desseins ; ils donnaient tout à la prévoyance et à la politique. Il est vrai qu'une méthode non moins défectueuse a prévalu parmi les écrivains de nos jours; ils ont affecté de chercher aux grands événements des causes frivoles ; et non-seulement ils ôtent tout à la prudence , pour donner tout à la fortune , mais , en supposant que les événements
n'ont point été préparés, ils négligent d'en saisir la chaîne ; ils ne prennent pas garde que certains événements , pour être imprévus , n'en sont pas moins inévitables , et ils confondent toujours les causes avec les occasions. Nos recherches nous ont tenus également éloignés de ces deux écueils ; et, prenant toujours pour guides ceux qui ont assisté aux délibérations les plus secrètes , nous avons pu distinguer , dans la révocation de l'édit de Nantes, ce qui a été du dessein et ce qui a été de l'occasion.
Cette observation générale ne tombe pas moins sur toutes les suites de la révocation ; car il s'en faut encore de beaucoup qu'à cette seconde époque, la conduite du gouvernement ait été constante , uniforme et dirigée sur un même plan. On verra que des hommes également respectés par leurs vertus, mais dont la piété tenait à des principes différents , consultés et écoutés tour-à-tour sur les partis qu'on devait prendre , s'accusaient mutuellement d'hérésie et de sacrilège. Ici cependant l'erreur des historiens qui n'ont rien démêlé de ces fréquents changements, et qui n'ont vu dans tout ce qui s'est fait , que l'exécution d'un même dessein et d'un même plan , ne mérite pas autant de reproches. Le gouvernement , dans la crainte que l'autorité royale ne se trouvât enfin
compromise , s'attachait à dérober aux yeux des peuples , les plus légères traces de ses perpétuelles incertitudes. Sa conduite devenait mystérieuse , parce qu'elle devenait incertaine et variable. Mais combien cette obscurité même, qu'il avait soin de rendre impénétrable , int-elle pas eu de funestes effets ! Nous découvrirons, avec étonnement, que les erreurs où elle a jeté quelques hommes d'état, en les égarant dans toutes les routes qu'on avait secrètement abandonnées , ont eu les conséquences les plus désastreuses.
Les choses que j'ai à dire étant très- difficiles à persuader , j'ai senti qu'on aurait eu raison de m'arrêter à chaque mot pour en demander les preuves. Je me suis donc déterminé à insérer presque par-tout dans le texte même de ces
Eclaircissements historiques, les propres mots des pièces originales : travail ingrat pour la gloire d'un écrivain , mais cette forme m'a paru propre à prévenir de dangereuses disputes ; et j'ai dû sacrifier tout autre ambition à celle de publier des vérités incontestables sur un point curieux de notre histoire , sur un règne mémorable dont les moindres anecdotes intéressent, parce qu'elles tiennent à des noms immortels, et sur un événement célèbre trop long-temps abandonné à la contrariété des opinions,