‹ ŒuvresChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le jubilé de Tannée 1676 donna occasion à ce nouveau mouvement de piété, qui fut aussi ardent et tout aussi peu durable que le premier l'avait été. Mais ici commence une suite d'événements, qui, sans plan, sans projet, par leur seul enchaînement , amenèrent la révocation de l'édit de Nantes , et qui furent quelquefois accélérés, quelquefois ralentis, suivant les progrès ou le refroidissement de cette dévotion longtemps incertaine.

A cette époque les calvinistes comptaient encore parmi eux quelques noms très-illustres: Duquesne qui en cette même année 1676, gagna, sur le plus grand homme de mer qu'ait jamais eu la Hollande , trois victoires navales et à qui le roi prodigua de justes récompenses ; Schomberg qui parvint dans quatre pays différents , en France , en Portugal , en Prusse et en Angleterre au commandement des armées , et qui, cette année même , commandant en Flandre les troupes françaises , celles qui la campagne

précédente avaient servi sous le grand Condé, se joua de toutes les espérances que les alliés plus nombreux avaient osé concevoir ; le duc de la Force et sa maison ; une branche des la Roche foucault, de laquelle sont issues les deux branches aujourd'hui les plus florissantes ; Ptuvigny alors plénipotentiaire de France à Londres pour les plus importantes négociations ; son fils député général des protestants à la cour par le choix du roi, et qui , dans la suite, servit utilement les Anglais sous le nom de lord Galloway. Un assez grand nombre de noblesse calviniste se distinguait sur nos flottes et dans nos armées, et revenant ensuite habiter les provinces, n'avait pas encore trouvé, dans le désir de plaire au roi, un motif suffisant pour changer de religion ; et , sans parler des plus riches bourgeois de nos villes commerçantes, ni de cette multitude de pasteurs , au nombre de deux mille , dont quelques-uns étaient des hommes vénérables par leurs mœurs , et d'autres renommés par leur science et par leurs talents , les conversions n'avaient encore fait aucun progrès parmi le peuple des campagnes.

On demandera quel était précisément alors le nombre des calvinistes. Mais personne ne pensait à s'en informer : et quelques années après la révocation , ce fut une matière de dis-

pute assez vaine, le parti des persécuteurs assurant que ce nombre n'avait jamais passé six cent milJe , et le parti contraire soutenant qu'il avait atteint près de deux millions. Quoiqu'il en soit, le nombre des convertis suffisant dès lors aux yeux de la politique, était peu considérable aux yeux de la religion, à qui l'âme d'un plébéien est aussi précieuse que celle d'un grand. C'était sur-tout à ce sentiment de piété qu'on allait obéir. Mais il est plus difficile qu'on ne le croit communément , d'engager les hommes d'une condition médiocre , et sur-tout le peuple des campagnes , à changer de religion. 11 n'a que ses pasteurs pour amis , pour conseils , pour arbitres. Les occupations religieuses lui servent de dissipation, de consolation, de délassement; la religion lui tient lieu de morale, de politique, de physique même ; elle exerce sur lui toutes les autorités ; elle possède son esprit et ses sens de toutes les manières. La signification qui reste encore , parmi nous , aux noms de païen et de paganisme , dérivés du nom qu'on donnait aux habitants des villages , prouve que leur conversion au christianisme fut bien plus difficile à obtenir que la conversion des habitants de la cour et des villes.

Peut-être même la conversion des païens

était-elle moins difficile que celle des calvinistes. Peut-être l'idolâtrie avec ses sacrifices, ses expiations , ses apothéoses, était-elle moins distante de nos mystères et de nos cérémonies, que le culte des réformés. On n'exigea point des païens de renoncer, dans leurs prières, à l'usage de leur langue maternelle , et de se résigner à ne prononcer toute leur vie, aux pieds des autels, que des mots sans aucun sens pour eux.

De pareilles conversions ne pouvaient être que l'effet des soins qu'aurait pris , dans tout le royaume, un clergé instruit, laborieux, bienfaisant, qui eût suivi les vrais principes de la charité chrétienne , et n'aurait pas confondu l'ardeur de la persécution , avec le zèle de l'apostolat.

Ainsi l'avaient toujours pensé les hommes les plus sages de ce royaume. Nous avons vu Louis XIV lui-même , dans ses Mémoires , regarder la réforme du clergé comme le moyen le plus indispensable , et s'applaudir du succès qu'il croyait avoir eu. Mais il en faut convenir, et nous citerons , pour le prouver, des témoignages irrécusables , le plus grand nombre des ecclésiastiques n'avait encore ni les lumières ni les mœurs nécessaires à cette mission. Quelques hommes d'un génie sublime et d'une vertu éminente, honoraient ce premier corps de l'état;

mais le corps même du clergé était loin de leur science , de leurs talents et de leurs vertus. Rendons justice à la nation française ; les vrais apôtres étaient alors à la cour , et la cour se convertit. Le reste n'avait pas même dans ses mœurs cette décence qui supplée à la sainteté, cette bienséance qui honore aujourd'hui le clergé français, et qui le distingue de tous les corps ecclésiastiques de tous les pays. Il y avait, au contraire, parmi les pasteurs protestants, des lumières plus généralement répandues , une conduite plus régulière , plus de soin du troupeau qui leur était confié. Et comment engager tout un peuple à quitter une croyance qu'on lui faisait aimer et respecter , pour embrasser une religion que les vices et l'ignorance de ses ministres dépouillaient, en apparence, de ce qu'elle a de plus vénérable ? Une simple assertion ne suffit pas ; et je dois citer des garants qu'on ne puisse récuser. Le duc de INoailles, commandant alors en Languedoc , ne cessait de s'en plaiudre. Le sage rédacteur de ses Mémoires (1), aujourd'hui publics , raconte, sur la foi de tous les titres authentiques : « Que des con- » férences proposées entre des prêtres catho- » liques et des ministres protestants , n'eurent » pas lieu, parce qu'on ne trouva point de (1) L'abbé Millot.

» docteurs catholiques assez savants pour sou-

» tenir la cause de Dieu ; que le zèle des con-

» sertisseurs , n'étant soutenu dans la province,

» ni par la science , ni par les mœurs du clergé,

» ressemblait moins au vrai zèle , qu'à l'esprit

» de haine et de vengeance ; que les évéques et

>> les prêtres négligeaient entièrement les

» moyens de conversion; que, dans les Cé-

» vennes sur-tout , ce rempart de l'hérésie ,

» les vices du clergé méritaient les plus grands

» reproches ; qu'une cathédrale , des collé-

» giales, des cures, plusieurs communautés

» fournissaient à peine aux catholiques un

» sermon par mois , tandis que les calvi-

» nistes du même lieu en avaient un par jour,

» sans avoir plus de deux ou trois minis-

» très. » Et il ajoute cette réflexion : « Quoi-

» que l'église de France eût alors de célèbres

» théologiens, de grands évêques, desavants

» prédicateurs, des lumières enfin, et des

» mœurs vraiment respectables , les mêmes

» causes qui avaient favorisé les progrès des

» nouvelles sectes , subsistaient encore dans

» la province. »

Le duc de Noailles revient sans cesse à ce même reproche : « Nous n'avons rien fait que

» d'inutile, si le roi n'oblige les évêques den-

» voyer de bons prêtres pour instruire les

» peuples qui veulent être prêches; mais je » crains que le roi ne soit plus mal obéi en cela » par les prêtres que par les religionnaires. »

Tous les rapports faits au gouvernement et conservés dans les archives , sont d'accord sur ce point. L'intendant de Languedoc, c'était alors M. d'Aguesseau, père de celui qui fut chancelier de France, s'exprime en ces termes : « Une des choses qui retient le plus les hugue- » nots dans leur créance , est la quantité d'ins- » tructions qu'ils reçoivent dans leur religion, » et le peu qu'ils en voient dans la nôtre. » Un Mémoire sur la Sainlongc dit positivement « que de six cents paroisses, il n'y en avait que » six où l'on prêchât pendant l'avent et le ca- » rême. » L'intendant de la Ptochelle écrivait à la cour : « Il n'y a rien qui fasse tant de » tort à la religion , que la vie licencieuse , la » mauvaise conduite et l'avarice des prêtres. Ce » sont ces vices qui autrefois ont servi de pré- » texte au schisme : ce sont encore eux qui em- » pèchent que ceux qui se sont séparés , ne se » réunissent. »

Fénélon , que les siècles modernes peuvent opposer à tout ce que l'antiquité nous offre de plus beau dans la conduite morale, Fénélon s'exprimait de la même manière. On sait qu'il fut envoyé en mission dans la Saintonge , deux

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mois après la révocation. Nous avons retrouvé presque toutes ses relations, encore inconnues au public, écrites de sa main et signées de lui : « Les huguenots, écrivait-il, paraissent frap- » pés de nos instructions jusqu'à verser des

» larmes ; et ils nous disent sans cesse , nous

» serions volontiers d'accord avec vous , mais » vous ri êtes ici qu en passant. Dès que vous » serez partis , nous serons à la merci des » moines qui ne nous prêchent que du latin , des i> indulgences et des confréries; on ne nous lira » plus l Evangile ; nous ne l entendrons plus ecc- » pliquer , et on ne nous parlera qu avec me-

»^naces Il est vrai, ajoute M. de Fénélon,

» qu'il n'y a en ce pays que trois sortes de » prêtres, les séculiers, les jésuites et les récol- » lets; les récollets sont méprisés et haïs, sur- » tout des huguenots, dont ils ont été les déla- » teurs et les parties en toute occasion. Les jé- » suites de Marennes sont quatre têtes de fer, » qui ne parlent aux nouveaux convertis, pour » ce monde, que d'amende et de prison, et, » pour l'autre, que du diable et de l'enfer. » Nous avons eu des peines infinies à empê- » cher ces bons pères d'éclater contre notre » douceur, parce qu'elle rendait leur sévérité » plus odieuse, et que tout le monde les fuyait » pour courir après nous , avec mille bénédic-

» tions. Mais nous avons témoigné tant de dé- » férence à ces bons pères, qu'ils n'ont osé se » fâcher, et que nous sommes tous les jours » chez eux pour entretenir une grande corres- » pondance. Ils vivent bien , et sont respectés. » Si , au lieu de ces têtes dures et chaudes , leur » compagnie veut mettre en ce lieu des esprits » modérés et droits , ils pourront être utiles » dans tout le pays. Après tout il n'y a rien de » si bon qu'eux. Pour les curés , ils n'ont aucun » talent de parler; et c'est une grande confu- » sion pour l'église catholique ; car les hugue- » nots étaient accoutumés à avoir des minis- » très qui les consolaient et les exhortaient par » des paroles touchantes de l'Écriture.... » Il répète souvent ces mêmes plaintes : « Ce qui » manque dans toute cette côte, ce sont des » prêtres qui aient quelque talent pour parler, » qui édifient les peuples, et qui sachent gagner » leur confiance. »

A ces témoignages que nous pourrions multiplier, nous n'en ajouterons plus qu'un seul. M. de Pontchartrain, ministre d'état, disait, en 1 698 , dans un mémoire lu au conseil du roi : « On ne peut s'empêcher d'observer, que la » plupart des ecclésiastiques n'agissent, dans » cette affaire , que par faux zèle et par pas- » sion. »

Il aurait donc fallu commencer la conversion des huguenots par la réforme et, pour tout dire , par la conversion du clergé. Nous verrons dans la suite que ce moyen fut essayé trop tard , et dans un temps où l'entreprise était déjà manquée. Ces deux tentatives faites alors à-la-fois, échouèrent ensemble, et Louis XIV trouva ainsi dans les deux religions les bornes de sa puissance.

La manière dont on s'engagea d'abord dans cette affaire fut bien différente. Tous les Mémoires du temps racontent que, dans l'année 1676, les gens de bien de la cour parvinrent à séparer de nouveau les deux amants, et qu'après avoir fait cesser le scandale de leur liaison, on voulut faire cesser même le scandale de leur rupture.

« Cette rupture , dit madame de Caylus , se » fit dans un temps de jubilé. Le roi avait un » fonds de dévotion qui paraissait même dans » ses plus grands désordres avec les femmes. » Car il n'eut jamais que cette faiblesse. Il était » né sage , et si régulier dans sa conduite , qu'il » ne manqua jamais d'entendre la messe tous » les jours que deux fois dans sa vie ; et c'était » à l'armée. Les grandes fêtes lui causaient de » grands remords; également troublé de ne » pas faire ses dévotions ou de les mal faire.

» Madame de Montespan avait les mêmes sen- » timents, et ce n'était pas seulement pour se » conformer à ceux du roi qu'elle les faisait

» paraître Enfin le jubilé , dont je viens de

» parler , arriva. Ces deux amants , pressés » par leur conscience , se séparèrent de bonne )> foi, ou du moins ils le crurent. Madame de » Montespan vint à Paris, visita les églises, » jeûna, pria, pleura ses péchés. Le roi, de » son côté, fit tout ce qu'un bon chrétien doit » faire. Le jubilé fini, gagné ou non gagné, il » fut question de savoir si madame de Montes- » pan reviendrait à la cour. Pourquoi non? » disaient ses parents et ;-es amis même les » plus vertueux. Madame de Montespan, par » sa naissance et par sa charge , doit y être ; » elle y peut être ; elle peut y vivre aussi chré- » tiennement qu'ailleurs. M. l'évêque de Meaux » fut de cet avis. Il restait cependant une dif- » ficulté : madame de Montespan paraiti a-t-clle » devant le roi sans préparation ? Il faudrait » qu'ils se vissent avant de se rencontrer en » public, pour éviter les inconvénients de la » surprise. Sur ce principe, il fut conclu que » le roi viendrait chez madame de Montespan ; » mais, pour ne pas donner à la médisance le » moindre sujet de mordre , on convint que » des dames respectables, et les plus grave-

» de la cour , seraient présentes à cette entre- » vue, et que le roi ne verrait madame de » Montespan qu'en leur compagnie. La visite » se fit comme il avait été décidé ; mais insen- » siblement il la tira dans une fenêtre. Ils se » parlèrent bas assez long-temps , pleurèrent, » et se dirent ce qu'on a accoutumé de se dire » en pareil cas. Ils firent ensuite une profonde » révérence à ces vénérables matrones, pas- » sèrent dans une autre chambre , et il en ad- » vint mademoiselle de Blois , et ensuite M. le » comte de Toulouse. » Madame de Caylus ajoute que mademoiselle de Blois avait toujours dans les yeux et dans toute sa personne je ne sais quel mélange de l'amour et du jubilé.

Madame de Maintenon, sur cette catastrophe, prend un ton plus sérieux. « Je vous l'avais bien « dit, que M. Bossuet jouerait dans toute cette » affaire un personnage de dupe. Il a beau- » coup d'esprit , mais il n'a pas celui de la cour. » Avec tout son zèle , il a précisément fait ce » que Lauzun aurait eu honte de faire ; il vou- » lait les convertir , et il les a raccommodés. » C'est une chose inutile que tous ces projets ; » il n'y a que le P. de la Chaise qui puisse les » l'aire réussir. Il a déploré vingt fois avec moi » les égarements du roi , mais pourquoi ne lui » interdit-il pas absolument l'usage des sacre-

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» ments? Il se contente d'une demi-conversion. » Il y a du vrai dans les Lettres provinciales. » Le P. de la Chaise est un honnête homme . » mais l'air de la cour gâte la vertu la plus » pure , et adoucit la plus sévère. »

Le roman qu'on a mis en tête des Lettres de Maintenon, sous le titre de ses Mémoires , déplace ce récit , le transporte au carême de 1670, et en arrange toutes les circonstances sur d'autres événements de cette année. Il serait peu important de rétablir les dates, si cette conversion peu durable n'avait donné occasion à des faits qui ont eux-mêmes une grande importance. Rien n'était plus aisé que de les fixer avec certitude : le jubilé n'eut lieu, pour la France, qu'en 1676: le P. de la Chaise ne fut confesseur du roi qu'en février 1670 ; et il ne serait pas possible que , trois semaines après, madame de Maintenon en eût parlé comme elle fait ici. Enfin mademoiselle de Blois , depuis duchesse d'Orléans, naquit en mai 1677. Ces faits bien éclaircis, voyons ce qu'il en arriva.

Le roi, dans ce nouvel accès de dévotion, ou peut-être pour expier cette rechute , consacra le tiers des économats à la conversion des hérétiques. Cette destination fut assez longtemps secrète, soit parce qu'on eût craint de jeter du décri sur les conversions, et de rendre

suspecte la sincérité de ceux à qui l'intérêt allait tenir lieu de conviction , soit plutôt par ce sentiment de bienséance qui dominait dans toutes les actions de Louis XIV , et qui ne lui permettait pas de montrer ce zèle d'apôtre , quand toute sa conduite y répondait si mal. Pélisson , célèbre converti , et que ses talents avaient fait admettre à F intime confiance de ce prince , dont il rédigea les Mémoires , eut Fadministration de cette caisse ; il dressa les règlements pour ceux qui travailleraient sous lui. Il avertit les évêques qu'un moyen sûr de plaire au roi était d'envoyer de nombreuses listes de convertis , et d'observer les instructions contenues dans un écrit qu'il leur adressa ; il ne se chargeait que des conversions à faire , et déclarait qu'il s'était engagé à ne point parler au roi de celles qui étaient faites avant cette singulière époque de 1(376.

Les évêques, après avoir reçu les fonds qu'il leur faisait passer, lui renvoyaient les listes avec le prix des conversions en marge , et toutes les pièces justificatives, c'est-à-dire les abjurations et les quittances. Le prix courant des conversions , dans les pays éloignés , était à six livres par tête de converti. Il y en avait à plus bas prix. La plus chère que j'aie trouvée , pour une famille nombreuse, est à quarante -deux livres. Des

commis examinaient ensuite si chaque quittance était accompagnée d'une abjuration en forme. D'abord chaque province ne fournissait par an que trois ou quatre cents convertis. Dans les entreprises ordinaires, plus la somme demandée est considérable , plus le succès semble difficile : mais les choses étant montées de cette manière, et la somme se distribuant par tête, et à si bas prix , plus un évêque demandait d'argent , plus il montrait de ferveur. Bientôt on s'entretint à la cour des miracles qu'opérait Pélisson. Les dévots eux-mêmes eurent peine à s'empêcher d'y plaisanter de cette éloquence dorée, « moins savante , disaient-ils, que celle » de Bossuet, mais bien plus persuasive. » D'année en année on augmenta les fonds destinés à cette corruption religieuse , et les circonstances favorisèrent la piété du roi; car ce fut dans ce temps-là même que l'autorité royale décida à son profit cette question si long-temps litigieuse , du droit qu'ont nos rois de disposer, pendant la vacance d'un bénéfice , de tous ses revenus , ce que nous nommons le droit de régale : expression ancienne , qui ne signifiait pas un droit régalien , mais un avantage inattendu, un régal qui survenait au seigneur d'un fief; et peut-être cette équivoque a-t-elle beaucoup servi à légitimer le droit prétendu par

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nos rois. Quoi qu'il en soit , le clergé en corps ne tarda pas à reconnaître ce droit que, pendant plusieurs siècles , il avait opiniâtrement combattu. Oserions-nous remarquer qu'on avait proposé de prendre sur les gros bénéfices le prix des conversions , et que , selon toute apparence, le plus grand nombre de ceux qui étaient pourvus aima mieux abandonner les bénéfices vacants que de sacrifier un peu de ce qu'il possédait. Mais enfin, une caisse nouvelle, et qu'on devait naturellement destiner à des œuvres pieuses , se trouvant ainsi à la disposition du gouvernement, fut destinée à cet achat des conversions. On chercha tous les moyens d'en augmenter les fonds : on étendit ce droit par-tout le royaume : on prit soin de prolonger les vacances des bénéfices ; en un mot , ce fut à cette occasion et à cette époque que cette partie de l'administration des biens ecclésiastiques prit la forme qu'elle conserve encore aujourd'hui , et que Pélisson réussit à en faire une espèce de ministère. Il est fâcheux que, du moment où il fut parvenu à ce point, ses comptes aient cessé d'être en bon ordre. Je ne veux pas jeter un soupçon d'infidélité sur sa gestion. Mais cet homme , recommandable à plusieurs titres, le premier peut-être qui ait rendu à notre langue une élégante et rapide

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simplicité, jointe au nouveau caractère de noblesse auquel on travaillait alors à l'élever, cet homme dont la mémoire est honorée , parce qu'étant premier commis de Fouquet , il défendit, du fond de sa prison, la cause de son maître qui était devenue la sienne , n'a laissé que des comptes en désordre. La tradition conservée dans les bureaux des économats , où nous avons étendu nos recherches , ne lui est pas favorable ; et toutes les apparences sont que ce fameux converti est mort dans la loi qu'il avait abandonnée.

De cette caisse , comparée par les huguenots à la boîte de Pandore , sortirent en effet presque tous les maux dont ils ont à se plaindre. Il est aisé de sentir que l'achat de ces prétendues conversions dans la lie des calvinistes , les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mêlèrent, et tous ces comptes exagérés , rendus par des commis infidèles , persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient plus attachés à leur religion, et que le moindre intérêt suffirait pour les engager à la sacrifier. Ce préjugé dicta presque seul les lois que nous allons voir successivement paraître. Le gouvernement se flatta que toutes ces lois ne seraient que comminatoires. Cette fausse opinion, trop légè-

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rement prise, et trop malheureusement démentie par l'expérience , fut le seul principe de cette vaine et fameuse entreprise.

Et d'abord il fallut employer la contrainte pour retenir dans nos églises la plupart de ceux qu'on y avait attirés par une si faible amorce. Quelques fripons, à qui il n'en coûtait qu'une abjuration pour obtenir une modique récompense, aussitôt qu'ils avaient escamoté le prix de leur marché , retournaient au prêche. D'autres , après avoir reçu un léger secours sous le nom de charité , et tracé , faute de savoir écrire , une croix pour marque au bas dune quittance , ne croyaient pas avoir renoncé à leur culte. On renouvela donc, au mois de mars 1679, la déclaration contre les relaps; on ajouta à la peine du bannissement, celle de l'amende honorable et de la confiscation des biens. Le préambule de la nouvelle loi en dit positivement le motif. « Nous avons été infor- » mes que , dans plusieurs provinces de notre » royaume , il y en a beaucoup qui , après avoir » abjuré la religion prétendue réformée, dans » l'espérance de participer aux sommes que » nous faisons distribuer aux nouveaux con- » vertis , y retournent bientôt après. » On pouvait , il est vrai , regarder cette nouvelle espèce

de relaps comme des profanateurs qui s'étaient joués des missionnaires , qui avaient dérobé un prix dû à de véritables conversions, et qui avaient trompé le roi; mais il s'établissait ainsi une jurisprudence toujours plus sévère contre cette faute , et nous verrons bientôt quel étrange parti on tira de ces sévérités, en les augmentant de degré en degré.

Enfin, pour réunir sous un même point de vue tout ce qui concerne cette caisse, et montrer, dès à présent, avec combien de légèreté fut conduite toute cette affaire des conversions, disons ici d'avance qu'on eut soin de suspendre la nomination d'un assez grand nombre de bénéfices , pour fournir à ces premiers achats des consciences ; mais que , du moment où la caisse ne fut plus chargée que de payer des pensions promises à ceux qui, en se convertissant , avaient perdu leurs emplois, on oublia d'y faire verser les fonds nécessaires. Le dispensateur des bénéfices se rendit moins sévère , et ne songea plus à en laisser vaquer un assez grand nombre pour suffire à ces engagements. La plupart de ces pensions ne furent plus payées. Ceux qui avaient sacrifié leur état à leur changement de religion, et que le roi en avait ainsi dédommagés , tombèrent dans l'opprobre qui, parmi nous, suit toujours la mi-

sère ; et cet étrange spectacle de convertis abusés , et de convertisseurs infidèles , doit être compté parmi les causes innombrables qui ont fait échouer cette entreprise.

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