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honncle homme ; le vol est de peu d'importance, et souvent il a la misère pour excuse. Du côté de la richesse , c'est la ruse, la supercherie qui d'un seul coup ruine sa victime et que la loi ne peut atteindre, faute de définition ; on règle sa conscience sur le code , tout ce qu'il ne défend pas est permis : l'impunité, c'est la verlu ; ce n'est pas votre foulard qu'on vous prend dans votre poche, mais à l'aide d'un avoué pour compère , on vous escamote une pièce de terre. Ici le vol ne déshonore pas, 11 n'empêche pas d'être nommé juge de paix, juge au tribunal de commerce, ni d'avoir la croix d'honneur. Cette improbilé est d'autant plus hideuse qu'elle n'est pas produite par le besoin: elle a l'inslinctde l'or comme le tigre rassasié a l'instinct du sang. O riches 1 vous vous dites honnêtes gens ; eh! qui lésait? Croyez-moi, pour se dire honnête homme, il faut avoir grelotté de froid dans un galetas , passé de longues nuitsd'hiver sous une couverture trouée; avoir vu sa femme malade de misère et n'avoir pu lui procurer un bouillon; avoirentenduses enfants crier de la faim, et n'avoir point eu de pain à leur donner ; avoir vu cependant dans la rue des femmes et des hommes éblouissants de luxe et des animaux bien repus , et être sortis purs de celle épreuve. Je connais parmi le peuple beaucoup d'honnêtes gens de cette force là.
Et quand bien même le peuple serait disposé à se laisser corrompre, où est le corrupteur qui oserait entreprendre une pareille besogne? Le gouvernement ? Mais les moyens de séduction que le gouvernement a entre les mains ne sont pas à la portée du peuple. Offrez une place à un paysan , c'est comme si vous présentiez un gigot à son bœuf. El d'ailleurs , les moyens de séduction dont peut disposer le gouvernement sont bornés. Vous avez une assez jolie provision d'arsenic qu'on vous a donnée pour faire mourir les rats et que vous voulez employer, vous, à empoisonner des hommes; si vous jetez voire arsenic dans un puits , il y fera son effet ; si vous répandez dans un lac , votre poison sera perdu.
Les candidais? Mais nous ne sommes pas en .\nglelerre où les
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lonis sont plus riches que les rois , où un marchand pourrait soudoyer une armée. En France , quel particulier aurait assez d'argent pour acheter la moitié plus une des consciences d'un arrondissement? Puis, s'il est en France des choses qui se troquent pour des places , ces mêmes choses ne se vendent pas pour de l'argent compté.
Le peuple serait perturbateur ! Et dans quel but ? Que gagnet-il aux révolutions? Vous savez bien, vous, à qui les révolutions profitent. Au milieu des troubles civils vos bois poussent, vos épis mûrissent; mais le peuple , c'est sur le sol de pierre des ateliers qu'il récolle ses moissons. Si vous coupez les mains à l'industrie, vous le réduisez à la misère. Quand il a vécu sept à huit jours de son chélif mobilier, de son dernier lambeau de toile, il se fait une besace et va mendier. Vous parlez de guerres civiles, mais prenezvous le peuple pour un loup affamé qui aiguise ses dents à l'odeur de la chair morte? Que trouvera-l-il sur les champs de bataille ? Les femmes allaiteront-elles leurs nourrissons avec du sang et les hommes mangeront-ils des cadavres ? Allons au pis , supposons la France, par suite d'un changement de gouvernement , vaincue, envahie, déchirée en parts comme le manteau de Jésus-Christ, retranchée des nations comme sa cousine germaine, la malheureuse Pologne , le sol restera et la propriété par dessus ; le riche aura toujours de quoi manger. Il n'a pas peur, lui, que les cosaques du !»on ou de l'Ukraine emportent sur leurs porte-manteaux chacun un morceau de sa propriété. Si le joug lui pèse trop , il vend son domaine et emporte .sa pairie dans son portefeuille. Partout où l'argent a cours, le riche trouve une patrie. Mais le pauvre, il faut qu'il reste sous la dure main de l'opresseur, qu'il meure où il est né; de son berceau à sa tombe, il n'y a que la distance de la mairie au cimetière. C'est une plante attachée au sol , qui ne peut se détourner du pied qui la foule et doit recevoir la pluie comme le soleil. Ne dites donc point que le peuple serait perturbateur. S'il voulait l'anarchie, il la ferait ; vous ne sauriez l'en empêcher,
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VOS gendarmes ne sont pas assez grands pour le saisir au collet, et vos menottes sont trop petites pour ses mains; ce que le peuple veut, c'est ce que vous voulez vous-mêmes: l'ordre, la liberté, plus l'égalité politique.
Mais dites la vérité, vous avez peur encore de 93 ! Timides enfants, le peuple vous apparaît toujours comme un énorme fantôme assis sur un échafaud ruisselant de sang, et portant dans sa main, au lieu de boule, une tète de roi. Mais les temps et les hommes sont changés, vous vous en êtes aperçus en 1830. Quatre-vingttreize , c'était la réaction d'une liberté toute bouillante de jeunesse contre dix siècles d'oppression, c'était l'emportement d'un esclave qui met en pièces les verges dont on le battait. On voulait montrer à ces grands seigneurs, qui avaient tant persécuté le peuple, que tout leur orgueil pouvait tenir entre les murs d'une prison , à ces grandes dames si hautaines, si railleuses de tout ce qui se trouvait au dessous de leur tabouret, qu'elles n'avaientété que des femmes de chambre de cour; on voulait voir si ces rois, qui avaient tant fait verser de sang , avaient aussi du sang d'homme dans les veines. C'était Charles IX , c'était Louis XIV, c'était toute une dynastie de mauvais rois qu'on guillotinait dans la personne de Louis XVI. Sans doute c'est un effrayant spectacle, de voir un diadème tomber au panier du bourreau : mais quand le sceptre du roi condamné est devenu la pâture des vers, quand sont usés les crêpes avec lesquels ses plus chers portaient son deuil , vous qui n'êtes point gentilshommes , vous versez encore des larmes hypocrites sur son cénotaphe ! Mais vous , hommes si compatissants aux malheurs de haut étage, vous n'avez ni indignation, ni larmes pour cet amas de misères que les rois ont fait peser sur le peuple. Vous voyez d'un œil impassible passer dans son sac la terrible justice du roi. Mais, dites-moi , les têtes de cette foule de malheureux que les rois ont fait périr accrochés à leurs gibets, étendus sur leurs roues , liés par des chaînes de fer aux murs verdiltres de leurs cachots , brisés par les tortures de leur horrible question , ne
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VOUS semblent-elles pas une monnaie sufTisantc pour payer votre It'tc (le roi ? El ces quatorze armées tombées l'une après l'autre sur la frontière en défendant le sol de la Ré|)ubliiiue contre une ligue de sept rois , ne les compterez vous-pas? El ces généreux soldats qui allaient sans souliers à l'ennemi , qui combinaient sans avoir mangé, qui passaient des saisons entières au bivouac, n'onl-ils pas eu aussi leurs misères avant le repos du champ de bataille ? Non , vous avez beau dire, nous ne renierons pas nos pères; nous déplorerons leurs excès , comme un accident inséparable de leur position , si vous le voulez, comme un crime de la nécessité , mais nous honorerons toujours leurs sauvages et inflexibles vertus. Et vous qui venez faire vos ordures sur leurs cendres, que seriez vous sans eux? Les valets de chambre de ces grands seigneurs, dont vous avez pris la place. Si donc, des prétendus crimes du peuple , vous lirez des conclusions sinistres contre le gouvernement populaire ; des crimes des rois, de celui du moins de Charles X, nous tirerons les mêmes conclusions contre la royauté. 11 nous est permis comme à vous de mai raisonner.
Une fois pour toutes , Dnissons-en avec 93. Laissez dormir la grande époque sous son linceul ensanglanté; mangez, dansez, faites de honteux iraités sur sa tombe, le terrible siècle ne se réveillera plus ! Ce n'est pas nous, esprits sceptiques, âmes lavées par une émulsive civilisation , que les passions politiques , comme des chevaux indomptés qui galoppent dans le sang, emporteront à travers les excès d'une révolution. La faiblesse , plutôt qu'une exubérante énergie est le vice de notre époque. Voyez comme on se dégoûte des affaires '. L'événement le plus grave lombe à la surface de cet océan d'hommes, comme un grain de sable qui y fait à peine une ride. Chacun se fait une patrie de sa famille, une France de son comptoir , et dans toutes les opinions se trouvent des hommes qui se font une enseigne de leur drapeau, L'égoïsme, comme une croule de pierre, moule et monte sans cesse autour des cœurs. On mesure ?a haine et son affection au gouvernement, d'à-
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prés le bien ou le mal qu'il nous fait. Qu'un roi lyran accable la France d'impôts , les percepteurs et les porteurs de contraintes le béniront. Qu'un roi sage réforme tout cet attirail de formalités que la justice traîne après elle , il sera maudit par les avoués. A aucune autre époque, on n'a plus parlé de patriotisme: c'est un tison de bcis vert qui pétille avec grand bruit et ne jette aucune flamme. Quel patriotisme peut-on attendre, en effet , d'hommes que les institutions ne rattachent point à la patrie, et pour lesquels cette patrie n'est que la terre où ils demeurent ? Comparez les peuples d'à-présent aux peuples de l'antiquité : combien ils sont petits auprès de ces géants ! Où est cette Rome qui de ses bras étendus mesurait le monde ? Cette Numance qui , une année entière, avec le secours de ses seuls habitants, résista à toute la puissance du peuple monstre et aima mieux se brûler vive que de se soumettre ! Où est ce glorieux vaisseau qui descendait sous les flots avec le dernier lambeau de son pavillon criblé , aux cris de Vive la République ! Vous voyez à la surface de l'Europe de grandes nations, et vous dites: voilà des nations puissantes. Mais ce sont de vastes corps dont les membres ne tiennent pas entre eux et qui se brisent sous le choc d'un conquérant , quand il se rencontre un conquérant pour les heurter. Pour soumettre ces grandes nations, que faut-il? il suffit de faire un trou au milieu de leur armée, puis on ne rencontre plus que des magistrats qui vous apportent des clefs de ville dans des plats d'argent, que des bourgeois qui viennent s'excuser de s'être laissés défendre par leurs soldats , et demandent pardon pour eux et pour leurs défenseurs.
On citera celle Espagne si courbée sous le joug et cependant si héroïque dans sa résistance à Napoléon. Cette Espagne que l'aigle voulait enlever du milieu des nations et qu'il laissa choir de sa serre blessée. Mais l'Espagne est une nation à part. Les Espagnols étaient entraînés sur les champs de bataille parle fanatisme religieux plutôt que par l'amour de la patrie. C'était moins l'usurpateur qu'ils abhorraient que l'ennemi de la religion , que l'impie excommunié
SUK LA UÉFUKME i';LKCTOUVl.E. il
par le pape. Esl-ce donc les hommes qui onl dégénéré ? Non. Ce sont les inslilulions. Avec des esclaves et un million de soldats vous pouvez faire un empire ; vous pouvez, si vous le voulez, avoir des rois pour porter la queue de votre pourpre. Mais pour faire un peuple , il faut des citoyens. Faites revivre par des institutions démocratiques le peuple héroïque de 93 , et que les autocrates fassent , tani qu'ils en voudront , des congrès et des protocoles, la . constitution que vous aurez fondée sera à l'épreuve de leurs boulets.Ils n'auront pour vous attaquer qu'un nombre limité de soldats: vous aurez pour vous défendre un nombre infini de citoyens , qui aimeront mieux perdre la vie que la liberté , parce que sans la liberté la vie serait pour eus un supplice. Avec des institutions démocratiques, la France aurait bientôt repris sur les autres nations la supériorité que Charlemagne et Napoléon lui avaient un instant donnée , mais qui s'est ensevelie dans la tombe du premier et que l'aigle du seconda emporléeavec elle en remontant aux cieux, supériorité d'autant plus durable qu'elle dépendrait non des chances d'une campagne , mais des inslilulions politiques, du peuple luimémé et non de son chef.
Concluez , direz-vous. Ce que je demande , c'est le suffrage universel, le suffrage universel sans reslriclion. Je voudrais qu'à 25 ans accomplis tout Français fut électeur ; à 25 plutôt qu'à 21 , parce qu'à cet âge les fumées de la jeunesse sont déjà dissipées , que l'intelligence et la raison sont à peu prés dans toute leur maturité , que la plupart ont un établissement et que beauc oup sont déjà chefs de fa;!iil!e. Quoi ! les mendiants aussi, direz-vous? Oui, mon beau monsieur, les mendiants aussi ; seulement vous pouvez ajoutera la loi un article qui leur impose l'obligation de mettre le jour de l'éleclion une chemise blanche et de se faire la barbe. Au fait , je conviens que les mendiants sont des élecleurs qui n'offrent pas toutes les garanties possibles, mais de ce qu'ils sont véhémentement soupçonnés , faut-il les tenir pour atteints et convaincus? Respectons en eux le caraclére de citoyens , dont leur misère ne les
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a point dépouillés, Voudriez-vous élre plus délicat que Jésus- Christ, qui les laissait approcher de lui , les touchait et les guérissait? C'est déjà beaucoup, dans leur position , qu'ils ne soient pas des voleurs. Puis quand vous auriez un mendiant sur deux ou trois cents électeurs , est-ce bien cela qui pourrait vicier l'élection ' Y a-t-il un sac de farine, si blanche et si pure qu'elle soit, où il ne se trouve quelques grains d'ivraie?
Je ne vois qu'une exception admissible ; c'est relativement à nos jeunes concitoyens qui sont sous les drapeaux. Mais ici, il y a une nécessité absolue; les soldats sont trop assujétis à leurs officiers qui ont le droit de les trouver en faute quand il leur plaît, et de les faire passer en prison la moitié de leur temps de service, pour offrir des garanties d'indépendance suffisante. Puis, comment une armée en campagne pourrait-elle s'occuper d'élections ?
Mais, direz-vous, le suffrage universel, comment le recueillera t-ou ? N'y a-t-il point ici une impossiblité physique devant laquelle la bonne volonté la plus déterminée doit reculer? Avec l'élection à deux degrés, le suffrage universel serait facile à mettre en pratique Le comité Barrol a reconnu les avantages nombreux que présenterait ce dernier mode d'élection ; mais il aurai!, dit-il, linconvénient de ne pas exciter, par un intérêt assez puissant, les passions politiques des assemblées primaires. Les raisons du comilé ne me paraissent pas suffisantes. Ce nest pas pour les hommes, mais pour les choses, que les assemblées primaires doivent se passionner. L'électeur au second degré étant l'opinion vivante de cens qui l'ont choisi, les assemblées primaires seront bien sûres que le député qui ne sera lui-même qu'une c'>pie de l'électeur, sera l'expression exacte de leurs opinions. Elles devront s'intéresser aussi vivemeni à la nomination des électeurs qui les représenteront, qu'à celle du député lui-même.
Si, d'ailleurs, l'élection à deux degrés était rejelée, je ne vois pas d'incompatibilité d'exécution entre le suffrage universel et l'élecbiort (lircclo Serait-Il donc impossible de diviser, comme cela se
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pratique dans les villes où les électeurs sont trop nombreux, l'arrondissement électoral en plusieurs .'eclions dont le siège serait au chef-lieu de chaque canton, et de faire, au chef-lieu d'arrondissement, le dépouillement du scrutin? Mais, dira-t-on , s'il y avait ballottage, il faudrait donc que des électeurs pauvres et qui ont besoin de leur travail restassent en permanence plusieurs jours au chef-lieu de leur canton ? A cela je répondrai que, si la qualité de citoyen impose des devoirs, elle impose aussi des sacrifices, (^est une charge que tout homme tient de Dieu , non seulement dans son intérêt, mais encore dans celui des autres. Ensuite, la distance de chaque chef lieu de canton au chef-lieu d'arrondissement est ordinairement très-courte ; mettez un gendarme au galop, il ne lui faudra que quelques heures pour apporter au chef-lieu d'arrondissement l'urne d'un canton, et y apporter le résultat du scrutin pour qu'il soit procédé, s'il y a ballottage, à une nouvelle opération. Quand les électeurs iraient se coucher un peu plus tard, ou ne se coucheraient pas du tout, serait-ce donc là un inconvénient? Ne serait-ce pas un beau spectacle que cette armée d'électeurs bivouaquant sur la place publique, veillant comme des soldats pour le salut de la patrie , et discutant , à la lueur de leurs feux, sur le résultat prochain de leur courte et pacifique campagne?
Quoi ! direz-vous , est-ce que vous ne pensez pas comme le comité barrol? Est-ce que vous approuvez l'élection par arrondissement? Bien loin de là, monseigneur. L'élection par arrondissement me semble une grande difformité de noire système électoral : c'est un grand mal, non seulement pour la France, mais encore pour le député.
On nous apprend que M. Jérôme est nommé député de l'arrondissement. M. Jérôme, dites-vous , je le connais; je ne le croyais pas susceptible d'être nommé député. Il n'est pas capable de rédiger correctement trois lignes d'affiches. — Eh ! n'y a-t-il pas sans lui assez de phraseurs à la chambre ? — Mais, je ne lui ai jamais connu d'opinion. — Moi, je lui en ai connu cinq à six. — Mais il
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n'entend lien à la politique. — Aussi n'est-ce pas pour s'occuper de politique que nous l'avons fait député.
Monsieur Jérôme , en effet, n'est que le chargé d'affaires de son arrondissement. Aux séances de la chambre , quand il y va, il n'a rien à faire qu'à bâiller. Mais la séance finie, ses fonctions commencent; il va de ministère en ministère solliciter pour ses électeurs, pour leurs parents et leurs amis. Rentré chez lui, il ne peut, sous peine de perdre la confiance de ses représentés , se mettre au lit sans avoir répondu à un amas de lettres qu'il voit avec désespoir étalées sur son bureau et dont il sait le contenu à l'aspect seul de l'adresse. S'il savait faire des discours, il proposerait à la chambre une loi qui obligerait chaque arrondissement à fournir à son député une voiture et un secrétaire. Le lendemain, autre corvée ; il a à subir la visite d'un électeur qui ne veut point quitter Paris sans avoir vu son représentant Heureux encore le représentant, si l'électeur, abusant du titre de camarade de collège, ne s'invite à déjeûner chez lui avec son chien !
Un autre inconvénient de cette organisation électorale, c'est que l'opinion publique , même en supposant les électeurs tels qu'ils doivent être , n'est pas ou pourrait n'être pas représentée. Soit, en effet, un département composé de cinq arrondissements. Supposons, pour simplifier le calcul, qu'il y ait trois électeurs dans chaque arrondissement. Deux arrondissements ont nommé à l'unanimité un député de l'opposition ; dans les trois autres arrondissements, un député ministériel a été nommé à la majorité de deux voix contre une. Ainsi , dans ce département , les opinions hostiles au ministère auront été exprimées par huit voix et n'auront produit que deux députés, tandis que l'opinion contraire exprimée par six voix en aura produit trois. Vous voyez qu'il ne faudrait pas que la même chose eût lieu dans un bien grand nombre de départements pour que la minorité imposât sa volonté à la majorité. L'élection par arrondissement est par conséquent un mal; mais, ce qu'il y a de pis, c'est que c'est peut-être un mal nécessaire. Placez le chef lieu
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électoral au chef-lieu de département, les électeurs resteront au coin de leur feU ou à la queue de leur charrue : vous n'aurez que ceux auxquels le gouvernement aura fourni des moyens de locomotion.
Je ne finirai point comme les avocats de la cour d'assises, qui, dans leurs péroraisons, ont toujours soin de dire au jury qu'ils sont certains de racquiltenicnl de leur prévenu. Oh ! non, mes amis du peuple n'obtiendront pas le suffrage universel. Nos juges sont trop intéressés à nous faire perdre notre cause , pour que nous la gagnions. Les électeurs ne se soucient pas de se défaire d'un privilège qui, pour beaucoup d'entre eus, vaut un domaine. Les députés, de leur côté, n'aiment pas voir, dans les collèges électoraux, des visages inconnus. Mais, comme un capitaine de navire qui, son vaisseau sombrant, cherche à en sauver la chaloupe, je demanderai qu'on nous fasse du moins les concessions que je vais dire.
On veut que la propriété soit représentée. Si cela est bien, pourquoi la petite propriété^ne le serait-elle pas comme la grande ? On ne dira pas sans doute qu'il y a plus de matière électorale dans un sac de blé que dans un double décalitre. Alors , pourquoi ne pas donner à chaque propriétaire la faculté de céder, à qui bon lui semblera, ses contributions, pour faire partie du cens électoral de ce dernier? Partisans de la capacité terrienne, cette mesure serait conforme à vos idées. Chacun contribuerait à l'élection en proportion de sa fortune.
Je n'ai plus qu'un mot à dire îles électeurs : c'est relativement au scrutin. Je voudrais que l'urne où ils déposent leurs bulletins fût de verre, et quv tout le monde vit ce qu'on met dedans. C'est à la face de la nation , et la main sur le cœur, qu'un citoyen français doit voter. Les électeurs sont des fonctionnaires ; comme fonctionnaires, ils sont responsables de leurs actes, sinon devant la loi , du moins devant l'opinion publique. Vous n'avez pas le droit de faire grâce aux uns de la désapprobation de leurs concitoyens, et de priver les autres de leur estime. Applaudir et blâmer, voilà ce qui fait
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les vertus; la religion cLrélicnne a eu des hommes pieux parce qu'elle avait des saints . des apôtres courageux qui atTrontaient la persécution , parce qu'elle avait des martyrs dont les membres, à peine sortis des mains du bourreau, devenaient des reliques. Le scrutin secret ne protège point l'indépendance des électeurs ; quand on a des opinions généreuses , on a toujours le courage de ses opinions. Il ne protège que la corruption, l'apostasie, l'intrigue; les honteuses manœuvres cherchent le mystère et les ténèbres. L'honnête homme , au contraire , aime à agir au grand soleil de la publicité. Quand on n'a pas l'intention de faire de honteuses choses, on n'éteint pas les lumières. Vous demandez à un électeur pour qui il volera ; il vous répond qu'il votera selon sa conscience. Quoi ! citoyen anonyme, lu voteras selon ta conscience, et tu n'oses dire
comment tu voteras ! As-tu donc peur qu'on te prenne pour un
honnête homme?
On a demandé que les députés fussent rétribués. Au premier aspect, cela paraît juste. Les députés sont les premiers d'entre les fonctionnaires; ils sont les dépositaires de la souveraineté nationale. Serait-ce donc à raison de l'élévation de leurs fondions qu'ils n'en recevraient aucun salaire ? Ce salaire, il leur semble d'autant plus légilimemenl acquis, qu'ils sont obligés de quitter leur famille, leur industrie, l'administration de leurs affaires, pour venir à Paris s'occuper de celles de la Dation. Ne leur doit-on pas un dédommagement pour les sacriflces qu'ils s'imposent ? Je conviens de cela ; mais ce qui paraît jnste à l'égard des dôpulés, cesse de l'être à l'égard des contribuables. Les contribuables ont des députés gratuits tant qu'il leur en faut; pourquoi leur iiiiposerail-on l'obligation de se faire représenter par des députés rétribués? Les députés, ai je dit, sont les premiers fonctionnaires de l'clal ; il faudrait donc qu'il leur fût alloué un traitement proportionné à l'importance de leurs fonctions, un traitement égal au moins à celui des préfets. Le budget ne vous semble-t-il pas déjà assez lourd sans ce surcrotl de charge?
Sun LA IIKFOUME f.MC TOltAI.E. i"
Depuis le sceptre jusqu'à la hallebarde du garde- champdlre, loUl en France est salarié; chaque adminislration, avec sa hiérarchie de fonctionnaires , est un vaste tiroir où les fonctions sont rangées par piles de diverses pièces, depuis le beau napoléon dor jusqu'au liard vert-de-grisé. Lûissez-nous au moins une inslilulion que l'argent ne désanoblisse pas. Le bel honneur que ce serait pour les députés , quand la chambre des pairs , le sourire à la bouche, au lieu de dire la chambre élective, dirait h chambre salariée ! Quoi ! dans Garnier-Pagés je ne verrais plus qu'un avocat plaidant pour de l'argent la cause de la patrie! Ne nous ôlez pas nos illusions, laissez-nous croire au désintéressement de nos députés, et si nous devons être détrompés un jour, que ce soit eu\ qui nous détrompent.
Puis, la rétribution , c'est un os jeté au milieu d'une troupe de chiens affamés. La députation descendue au niveau d'une bonne place, va devenir un objet de convoitise pourune foule de médiocrités cupides, qui ne verront dans le député qu'un homme bien payé pour ne rien faire, et tenteront sur les électeurs tous les moyens possiblesde corruption. La rétribution ne mettra-t-ellc, d'ailleurs, aucune entrave à l'indépendance du député 7 Celui-ci, comme l'animal domestique, qui ne connaît que la main qui lui apporte sa nourriture et non celle qui la fournit , ne s'habitucra-l-il pas à regarderie gouvernement comme l'auteur de sa fortune? Êtesvous sûr, d'ailleurs , qu'il ne surgira jamais quelque circonstance où le député, dans l'inlrrêt de ses émoluments, ne fléchira point devant son devoir? Si la chambre se trouvait dans la nécessité de refuser le budget, celte considération , qu'elle va se destituer ellemême de son traitement , ne l'arrêlerait-elle pas ? On consent encore à se laisser arracher une dent, mais pour se larracher soimême, il faut être courageux.
On a dit que la rétribution ouvrirait les portes de la chambre i'i des hommes de talent et de vertu, mais trop peu riches pour solliciter la députation. On ne fait pas attention que ces hommes de
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talent et de vertu ont une piefession qui les fait vivre et qu'ils ne consentiront jamais, eux hommes de bon sens autant que de vertu, à quitter les avantages durables de leur clienlelle pour les avantages passagers dun emploi incertain , qu'une dissolution de la chambre peut leur enlever.
Le cornilé-Barrol met en question l'exclusion des députés rétribués de la chambre. Ils ont, dit M. Barrot, des connaissances pratiques dont le pouvoir législatif peut faire profit. Sjns doute, M Barrot; mais si vous aviez une servante menteuse, voleuse, grondeuse, paresseuse, coureuse, etc., etc., la garderiez-vous parce qu'elle saurait faire les confitures ou l'eau de gruau ? Voilà la question. N'est-ce pas, en effet, une chose bien extraordinaire que dans un pays comme la France , où abondent tous les genres de mérite, on choisisse pour contrôler les actes dn gouvernement, précisément ses créatures. Quand un homme vient pour témoigner en justice, on lui demande s'il n'est point au service de l'une des deux parties. Que répondrait le député fonctionnaire salarié, si on lui faisait cette question? Il est vrai, dirait-il, que c'est le ministère qui m'a fait fonctionnaire salarié; tous ces honneurs, tout ce bien-être dont je suis en possession, c'est à lui que j'en suis redevable. D'un mot il peut me faire surgir à un emploi plus élevé; d'un autre mol il peut me destituer. Cependant , je ne suis pas au service du ministère. — Je vous le demande, à vous prolétaire qui êtes derrière les banquettes , celle réponse serait-elle de nature à vous rassurer sur l'indépendance de voire représentant? N'est-ce pas que c'est une législation bien sage et bien digne d'un grand peuple, que celle qui exige d'un chélif témoin, dans la plus chélive des contestations, plus d indépendance que d'un député de la nation? Et voyez comme sont contradictoires les arrêts de noire fol honneur, cet autre législateur plus absolu encore que le premier! ces mêmes hommes qui, juges d'un tribunal de première instance, se croiraient déshonorés s'ils recevaient un lièvre d'un plaideur, ne se font aucun scrupule de recevoir tous les mois une bourse
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pleine d'or de ce ministère qui vient tous les jours comparaître sur leurs sellettes! Et ce sont les oracles de votre système représentatif qui mettent en doute la réforme d'un tel ordre de choses! Voilà vos capacités; ces hommes tout d'éclat et de bruit qu'on admire, toute leur intelligence ne leur sert qu'i trouver de fausses, mais trompeuses raisons pour justifier un abus. Faux monnoyeurs de la pensée, ils ont le secret de faire passer pour de l'argent un argument qu'ils blanchissent avec une merveilleuse habileté. Si vous soumettiez une pareille question au peuple, avec son gros bon sens d'artisan, de^manœuvre, de laboureur, il l'aurait bientôt résolue.
Peut-être, Monseigneur, en courant sur ce papier, vous aurai-je, sans le vouloir, ègratigné de ma plume. Si cet accident m'était arrivé , ou plutôt vous était arrivé, je vous prie de l'attribuer non à un désir brutal de troubler vos liesses, ni à une basse envie contre ceux qui sont plus riches et plus heureux que moi, mais aux exigences de la tâche que je me suis imposée. C'est la cause du peuple que je défends. Je n'ai point envie de sacrifier les intérêts de mon obscur et misérable client à de ridicules bienséances envers sa parlie adverse. On a dit que le peuple avait ses flatteurs comme les rois : j'ai vu les flatteurs du peuple jetés dans des prisons et ruinés par des amendes ; j'ai vu, au contraire, les flatteurs des rois comblés de biens et d'honneurs par leurs maîtres. Aux uns , je n'ai point envié leur prospérité ; aux autres, j'ai souvent envié leur noble disgrâce. Je ne demande point au peuple ces acclamations qu'il jette au lieu de palmes sur le passage de ses favoris ; qu'une main plébéienne vienne quelquefois presser ma main; qu'un pauvre ouvrier me reconnaisse dans la foule et, me montrant du doigt, dise : « Lui aussi a défendu nos droits ! » je serai assez payé de mon travail.