‹ ŒuvresChapitre 6 sur 45 · LETTRES AL' SYSTEME · texte numérisé non relu

LETTRES AL' SYSTEME

nous , n'être plus hommes , et elle , cette opulence déshonorée, la reconnaître pour souveraine ! IVon ! non ! jamais !

Certes , vous n'avez pas à vous plaindre, système , de notre résignation, et vous nous débitez gravement, du haut de la tribune, que les choses ne peuvent être autrement. En effet , j'ai entendu, l'autre jour, des vendeurs de moutons qui disaient que la genl moutonnière ne pourrait exister si les brebis n'étaient tondues et les agneaux mis à la broche.

Nous avons trop appris à l'apprécier votre richesse, nous savons ce qu'il peut tenir de patriotisme dans un sac plein d'or. N'ètaienliis pas bien grands, sous leurs uniformes troués, ces pauvres généraux de la République ! ils ne voulaient , eux, pour l'avenir, que la mort sur un champ de bataille, ou la liberté sous une chaumière!

Ils ne trahissaient pas, eux, lorsqu'ils étaient accusés ; ils ne songeaient pas seulement qu'ils pouvaient passer à l'ennemi ; ils préféraient |a mort sur l'éehafaud , et, pour leurs cendres, un peu de terre de la patrie à tous les honneurs de l'étranger. Mais Napoléon, sur recueil où sa puissance fit naufrage, se repentait de deux choses : la première, d'avoir fait ses lieutenants trop riches ; la seconde, d'avoir associé les sommités de l'ancien régime à sa fortune de soldat.

N'esl-il pas vrai que si, en t8U, Paris n'eût été habité que par de pauvres ouvriers, la France, prête à ressaisir la victoire , ne se fût point courbée sous le joug de l'étranger , et n'eût point subi l'ignominie d'une double restauration ?

C'est, d'ailleurs, une singulière capacité que celle qui résulte des chiffres d'un impôt qui monte el baisse aux ondulations d'un budget, qu'un bordereau nous enlève et qu'un autre bordereau nous rend ! Singulière capacité que celle qu'on doit souvent à ses créanciers, qu'un huissier peut nous saisir, el dont un maître peut céder le surplus aux gens de sa ferme ! Comptons, système, combien on peut vous faire dire d'absurdités.

SI K LA RI-.FORMK (^;i,KCTOIt A I.K. 5

Cet homme est capable parce que sa vieille tante est morte ; cet autre, parce que sa beile-mére lui a cédé son incapacité. Et ce monsieur, pourquoi est-il capable ? Parce qu'il a fait trois fois banqueroute. Et cet autre , pourquoi est-il incapable? Parce que la capacité ci-dessus a fait banqueroute. Et remarquez bien que je ne dis pas faillite, comme le disent trop souvent les tribunaux ; je dis banqueroute. C'est une capacité qui serait au bagne si elle n'était dans les collèges électoraux.

Et ce préfet qui administre son département avec sagesse , qui y fait prospérer l'industrie, vous parieriez bien , n'est-ce pas, qu'il est plus capable que ce scribe en bas bleus qui expédie dans un coin des bureaux? Eh bien ! vous perdriez ; le icribe possède de la terre , et le préfet n'en possède pas ; le scribe est dans la salle des élections , et l'homme brodé est à la porte , réduit à intriguer comme un vendeur de contre-marques.

Voilà quelles sont vos capacités !

Si on voulait sincèrement la capacité, il fallait la prendre où elle se trouvait. En France , les capacités brevetées surabondent ; on y lèverait une armée de docteurs. Que ne s'adressait-on à ces capacités? on aurait été sûr au moins que le souverain savait lire et écrire.

Mais vous affubler dune couronne de souverain , vous faire un sceptre d'une demi-aune, un trône d'un tas de gros ïous ; en vérité, le seigneur de votre village , si , pour son malheur, il revenait à la vie, ne reconnatlrail guéres en vous le fils d'un de ses anciens vassaux. Cependant , cette égalité que nous réclamons , vous savez ce qu'elle a coûté de sang et de larmes à la France ; vous êtes les fils de ceux qui sont morts pour elle, et vous nous la ravissez. Vous dites que vous voulez la liberté, vous l'écrivez sur vos drapeaux, et jusque sur les boulons de votre uniforme. Ne savez vous pas que la liberté et l'égalité sont deux sœurs qu'on ne peut tenir trop longtemps séparées, qu'en tuant l'une on fait mourir l'autre? Vous nous dites sans cesse que le peuple a plus besoin de pain III '2

€ LETTRHS AU SYSTÈME

que (le droits politiques. Je vous reconnais bien à ce langage. Vous êtes de l'école de M. Dupin le positif, ou plutôt M. Dupin est de votre école. Vous ne connaissez de bonheur que celui qui se touche, qui se perçoit; dans un citoyen, vous ne voyez que des mains qui travaillent et un estomac qui digère. Selon vous, un peuple n'a plus rien à réclamer quand il fait régulièrement ses quatre repas. Ullrà-philanlrnpe ! vous feriez mourir le peuple d'une gastrite, si le gouvernement , convaincu qu'il est que le pain n'est pas plus nécessaire au peuple que les droits politiques, n'y mettait bon ordre. Mais le peuple a une ame aussi bien qu'un corps , une ame dont les misères sont intérieures, et un corps dont les joies sont apparentes ; quand les plus nobles passions de cette ame sont froissées , quand le dédain et l'humiliation y font tous les jours leur plaie, qu'importe que le corps s'épanouisse et soit en bonne chair? N'est-ce pas que Caton , après la prise d'Utique, et Brutus, après la bataille de Philippes, eussent pu être , dans Rome asservie , des esclaves encore fort aisés, qu'ils auraient pu avoir encore des robes de pourpre, de l'or et de l'argent ciselé , des lits moelleux et un grand nombre de sous-esclaves? Mais la liberté était perdue; ces deux grands citoyens n'ont pu traîner, jusqu'aux limites naturelles de la vie, le fardeau de leur servitude. Vous voyez donc bien que l'esclavage, même avec la riclie«so, a encore ses misères I

Si vous ne voulez que la satisfaction des intérêts matériels, un pouvoir absolu , mais fort , est plus fécond en prospérités matérielles qu'une liberté toujours agitée. Vous savez ce qu'a coûté an commerce l'enfantement du ministère. Allons donc prier la royauté citoyenne qu'elle se fasse autocratie.

Le pain est bon sans doute, surtout quand il est blanc ; mais les droits politiques aussi valent quekiue chose. Les droits politiques donnent du pain au peuple qui , après les avoir conquis, a su les conserver. Si le peuple était souverain , il ne se laisserait point couper sa tartine comme un enfant. La réforme politiqueamènerail la réforme de bien des abus.

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Vous nous diles encore : «De quoi vous plaignez-vous? N'a-l-on pas fait droit à vos réclainalions? Vous n'aviez , avant la révolulion de juillet, que 120,000 électeurs , et maintenant vous en avez 200,000, Le privilège est si étendu qu'il est à la portée de tout le monde. »

Votre argument me rappelle la requête de certains prisonniers qui se plaignaient que leur lit de camp en chêne était trop dur : on leur en fit faire un en bois blanc.

Quoi ! 200,000 électeurs et 32 millions de prolétaires, voilà ce que, dans cet âge constitutionnel, on appelle une nation libre I Deux cent mille électeurs, c'est sous cette pelletée de terre que gît la souveraineté du peuple ! Mais, qui leur a donc cclroyé , à ces deux cent mille électeurs, le droit de nous représenter? L'article

de la charte ainsi conçu ? Est-ce que notre souveraineté lui

appartient, à l'article de la charte?

Le privilège est à la portée de tout le monde! Heureux pays! Sublime gouvernement constitutionnel 1 Voilà un vigneron, prenez un manœuvre si vous voulez, qui gagne 1 fr. en hiver, et 1 fr. 50 en été; encore ne travaille-t-il point quand il pleut , ni quand il gèle. Cet hommî a une femme, deux ou trois enfants, et peut-être de vieux parents à nourrir. Cependant, avec de l'ordre et de l'économie, il peut amasser deux ou trois mille francs de revenu et devenir aussi électeur ; notre législation ne s'y oppose pas !

Mais, vous qui incessamment parlez d'ordre, ne voyez-vous pas que le privilège, c'est le désordre légalement constitué, que c'est une infirmilé du corps social. Si vous voyiez un homme qui eût une tête grosse comme le poing sur un corps de ;.éant, vousdiriez: Voilà un monstre ! D'une nation faite comme ce monstre, pourquoi n'en dites -vous pas autant?

Eh! que s'est-il donc passé depuis 93? Le peuple, est-ce un océan qui ne franchit son rivage que pour déplacer un grain de sable sur la côte ? Dire qu'il a eu deux révolutions à sa disposition, et qu'il n'en a pas mieux profilé ! Nos pères, malgré la splendeur

8 I.KTTBKS SUR 1-A REFORME ELKCTORALE.

de ses grands noms, malgré les prestiges de son luxe et de ses magnificences, n'ont pu supporter la domination de la noblesse, el nous, après un demi-siècle de civilisation, nous en sommes encore à subir celle de leurs régisseurs et de leurs fermiers ! Oh ! si c'est là une éternelle nécessité de notre vie sociale , allons exiler notre ilotisme au milieu des forêts du Nouveau-Monde. Là, nous mourrons de faim, peut-être; mais là, du moins, nous aurons l'égalité de la misère, et nous ne verrons pas une prospérité insolente rire à la face notre détresse ; là nous n'aurons à subir d'autres lois que celles du maître suprême qui fait également pleuvoir sur tous, el sur tous également luire son soleil ; et si la souffrance nous arrache un cri de blasphème, si nous jetons nos larmes contre le ciel, il ne nous punira pas, lui, car il sait que tout être qui souffre a le droit de se plaindre.

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^♦>pVo.J!-j!.^^'>^ 'est vrai, Monseigneur, nous sommes débarrassés ^'^ ^aifflg. ^"^de la noblesse privilégiée. Mais qu'y avons-nous )° jân S C ^gagné? Je n'aurais pas eu trop d'antipathie, *" '^ § tl § ^ c'imoi, pour ces grands seigneurs si brillants, si ^"^^ B 1^ ^gais, si spirituels, si galants , si magnifiques , si ^^ ■^MU^. ^^ijpavgs sur les champs de bataille comme sur le '?#à^JiJLJLA.%f pré, que Dieu semblait avoir envoyés ici-bas en partie de plaisir. Ceux-là, du moins, nous opprimaient avec élégance. J'ai connu un enfant ( ceci est historique ) qui se mettait au-dessus de ses camarades , parce que lui , son père le corrigea avec une belle cravache , tandis qu'eux étaient fustigés avec une simple et vile houssine. Je suis assez de l'avis de ce petit sot; et vous-même, si vous aviez un fardeau à porter, n'aimeriez-vous pas autant, poids pour poids, que ce fût des fleurs que de la boue?

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Vous vous êtes substitués , vous , à la vieille noblesse. Vous avez laissé ce qu'elle avait de vaine gloire, et vous avez pris ce qu'elle avait d'avantages réels. Vous avez jeté l'habit, mais vous avez eu bien soin d'enlever ce qu'il y avait dans les poches. Vous ne vous ruinez pas, vous, en fêtes niagniGques, en meutes, en équipages, en grands laquais galonnés. Vos pères étaient d'imperceptibles bourgeois de province, des molécules de rentiers, et vous, vous laissez à vos fils des héritages de grand seigneur. Vous ne faites point bàtonuer les huissiers par votre valetaille, vous payez exactement, et par douzième, voire part du budget; mais le budget est pour vous un pique-nique où vous apportez une alouette et où vous dévorez un dindon. Les mouches de l'émigration étaient rassasiées de notre sang; mais vous, moucherons de juillet, vous êtes venus fondre sur nous, plus âpres, plus dévorants, en nuages plus épais que la sixième plaie de l'Egypte.

Selon vous, nous sommes des brutes qui n'avons que l'instinct de l'obéissance , d'imbéciles moutons qui viennent se prosterner d'eux-mêmes sous les vastes cisailles du budget, et n'osent bêleiquand on les égorge; de stiipides bœufs qui se laissent mener, par un enfant, de leur vaste prairie à l'abattoir. Ah! vous ne sauriez trop nous mépriser. Monseigneur; nous sommes des brutes, en elfet, nous qui Cependant, nous comprenons bien que le privilège dont vous jouissez tourne à notre détriment. Et si nous avions delà capacité, qu'en ferions-nous? Combien d'entre nous qui avaient de la capacité, et qui sont morts d'une longue suite de misères dans vos hospices! combien d'entre nous qui ont de la capacité, et qui subissent les tortures de la faim dans vos greniers! • J'ai connu, moi , de jeunes hommes qui avaient de la capacité, et qui enviaient, aux animaux de vos ménageries, la nourriture et l'abri que vous leur donnez. Cette capacité , elle serait pour nous un malheur de plus; notre sort serait celui de l'oiseau cloué par les ailes à une porte cochére, et qui respire en regardant le vaste ciel.

Cette capacité , la dirigerions -nous vers les emplois publics"

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