‹ ŒuvresChapitre 9 sur 45 · SUR LA RÉFORME ÉLKCTORALE · texte numérisé non relu

SUR LA RÉFORME ÉLKCTORALE

tés toute espèce de sollicitation auprès des ministres. Je ne voudrais point qu'ils descendissent, des hauteurs où je les aurais placés, au rôle de courtiers d'emplois. S'ils ne savent pas se respecter eux-mêmes , il faudrait qu'ils respectassent au moins la nation qu'ils représentent. Dés qu'un citoyen est élu ilépulé, son honneur et sa réputation ne lui appartiennent plus : ils appartiennent à la France. C'est une espèce de cautionnement qu'ils a remis entre ses mains, et auquel il ne lui est plus permis de toucher.

Vous croyez, vous , homme de bonne foi , que ce sont les opinions de la nation qui sont représentées, et ce ne sont, le plus souvent, que les espérances ambitieuses de quelque racoleur d'élections qui a bâti sur le scrutin l'édiGce de sa fortune. Non, ce n'est pas la réputation d'homme obligeant qu'il faut à un député ; c'est la réputation d'homme intégre. Un acte d'obligeance, c'est presque toujours un acte d'injustice ; quelquefois, c'est un acte de trahison. Oui , un acte de trahison. Ne vous récriez pas tant; je pourrais fournir au moins une preuve de ce que j'avance.

Vous avez beau dire, Monseigneur, que je suis un puritain ridicule. Je trouve mal, et très mal, que le député soit l'obligé du ministre. Il s'expose à manquer de fidélité à son mandat , ou de reconnaissance, et la plupart des députés ont l'ame trop bien placée pour manquer de reconnaissance. Que nous importe à nous que nos députés dînent chez le ministre? Nous n'avons besoin de députés si replets. Devraient-ils se laisser dire, nos députés, que les emplois appartiennent au talent et à la vertu, et non à la cupidité recommandée'* Le talent et la vertu ne s'abaissent pas à solliciter; ce sont deux belles femmes qui cèdent quelquefois, mais ne s'offrent jamais : elles croient valoir la peine qu'on les recherche. Eh ! quel dévoûment peut-on attendre d'un fonctionnaire qui a eu recours à d'indignes moyens pour se procurer un emploi ? Qui voudra mériter de l'avancement parde longs et pénibles services, quand il pourra en obtenir par de basses intrigues ?

Je voudrais encore , si j'étais les électeurs, qu'un député qui a

Il LKTTBKS AU SYSTÈME

forfait à son mandai pût en cire dépouillé, el que la chambre, sur une réclamalion motivée et si^n'-e par le plus grand nombre des membres du collège électoral, examinai s'il y a lieu à une réélection. Pourquoi cela ne se ferait-il pas? Ce principe de réélection est déjà écrit dans la loi. Un transfuge, par exemple, a-l il plus de droits à l'inamovibilité que le fonctionnaire qu'on rétribue? Le député qui a changé de principes n'est plus celui qui a été élu : c'est bien encore la même elTigie ; mais ce n'est plus le même cœur ni la même voix. lia beau dire qu'il est de bonne foi, qu'il a changé de principes parce qu'il a changé de conviction, le collège électoral, lui, n'a poinlchangé de conviction, et ce sont ses opinions et non celles des députés qui doivent être proclamées. S'il en était autrement, le gouvernement représentatif ne serait qu'un vain mot; la constitution, au lieu d'êire l'expression de la volonté générale, ne serait que l'expression de la volonté de i59 individus. Nous aurions pour maîtres 459 pelils despotes ; seulement ces despotes seraient élus.

Voilà donc ce que je voudrais, si j'étais les électeurs. Mais , comment attendre de vous, 3Ionseigneur, la réforme des abus que je viens de signaler? Vous êtes trop positif, trop intérêt matériel, vous connaissez trop bien la valeur d'une perception et d'une justice de paix pour vous permettre une telle débauche de générosité. Peu vous importe que les députés s'emparent, pour eux ou pour leur famille, des gros emplois, pourvu qu'ils vous abandonnent les petits: les valets applaudissent toujours aux orgies des maîtres, quand oeux-ci laissent du vin dans les bouteilles.

Encore, si les emplois étaient votre seule liste civile, petit roi! mais il n'est point parmi vous de nullité si complète que la proteclion ne parvienne à en soulever la lourde masse. Dans toules les carrières, vous nous faites obstacle. Vous êtes déjà à la fin que nous sommes à peine au milieu. Vous n'avez point de commencemenl. Vous êles des fleuves qui portent bateau dès leur source. Insatiables comme la prodigalité, vous êtes soigneux de conserver comme l'avarice. Vous mangez sans faire de miettes; d'une main

SlIH I, V HftiOHAI!: KI.IÎCTOUAI.K. 15

VOUS recevez, el de l'aulre vous encaissez. Vous èles, sur le sol

delà France, des (rous qui absorbent tout, qui ne s'emplissent jamais, cl ne laissent rien échapper. L'argent de l'impôt , au lieu de revenir au peuple en travail el en commerce , comme l'eau de l'océan revient en pluie à la terre, se condense entre vos mains en domaines ajoutés sans cesse l'un au bout de l'autre. Encore quelques générations, el l'humble arpent de patrimoine que vous avez reçu de vos modestes ancêtres sera devenu une vaste terre qui, dans son enceinte, enveloppera des communes.

Vous dites que vous représentez nos intérêts. Mais nos intérêts ne sont pas les vôtres. Vous possédez el nous n'avons rien. Vous produisez el nous consommons. Vous voulez vendre cher et nous voulons acheter bon marché. .\ vous , il vous faut la douane qui interdit, el à nous , l'importalion qui amène. Voire impôt , c'est l'impôl foncier ; le nôtre, c'est la contribution indirecte. Les lucarnes de nos chaumières paient autant de contributions foncières que les fenêtres de vos belles maisons, el vos vins fins ne paient pas plus de contributions indirectes que notre piquette. Vous voulez le maintien des abus, el nous, nous en demandons la réforme. Vous êtes stationnaires parce que l'état de choses actuel vous profite; nous sommes progressifs parce qu'il nous nuit. Des voyageurs font roule ensemble ; les uns grelottent de froid dans la cour de l'auberge, en attendant le cocher; les autres boivent avec le cocher dans une salle bien chaude, à la santé de ceux qui attendent. Telle est votre position et la nôtre.

Que nous importent à nous vos discours de tribune, vos majorités qui se font el se défont? Aux bonnes nous ne gagnons rien , aux mauvaises nous perdons toujours quelque chose. Je vois bien à la chambre le parti des légitimistes et le parti de l'opposition bourgeoise. Mais le parti du peuple, où e>t-ir? ou, s'il y est, de combien d'hommes est-il compose?

Prenez l'homme le plus désintéressé de la chambre , M. Dupin t)ar exemple, acceplerait-il de son honmie d'affaires un mémoire d'ouvrage, motivé comme il suit :

.16 I.KTTRES SIR LA BKFORME KLKCTOR ALR.

Art. 1". Payé au sieur ***, vitrier, plâtrier et peintre en bâtiments, pour solde de son travail durant le mois de janvier. Du 1" au 31 janvier, 31 journées comme vitrier, ci. . . » Du 1" au 31 janvier, 31 journées comme plâtrier, ci . . » Du l" au 31 janvier, 31 journées comme peintre en bâli-

mcnls, ci «

Total des journées du sieur *'*, pendant le mois de janvier,

93 jours à », ci »

Art. 2. Payé au sieur *", absent pendant le mois de janvier , pour son travail du mois de janvier , la somme

de », ci »

Art. 3. Payé au sieur *", appointé par an à mettons

6,000 francs, pour trois journées de travail pendant l'année, la somme de 6.000

Art. 4. Payé à divers qui ont amassé, en travaillant pour

M , bon nombre de kilogrammes d'embonpoint,

pour leurs pensions de retraite, la somme de », ci. . . » Le mémoire des dépenses <le l'Etat que vous appelez budget, ressemble presque, d'un bout à l'autre, à celui-ci, et cependant vous l'admettez. Non, nos intérêts ne sont point représentés ! la France, que nous aimons comme une mère , ne nous aime pas comme ses enfants. Nous lui donnons notre argent pour qu'elle se fasse administrer avec sagesse et intelligence ; nous lui donnons notre travail pour qu'elle se pare de monuments et soit la plus belle des nations de la terre; nous lui donnons nos fils pour lui conquérir des provinces, et lui mettre au front encore quelques rayons de gloire ; et nous, tout ce qu'elle nous donne , c'est une place à son soleil, de l'eau à ses (louves, tant que nous en voulons boire, et entre vos lombes de pierre un peu de gazon pour nous couvrir 1

Mais, pardon. Monseigneur, je ne voulais que causer avec vous, et voilà que je déclame, que je me fais tribune , enfin que je vous ennuie. Pour m'infliger la loi du talion , je me condamne à aller vous entendre à votre première séance législative.

irs®]i]'^Gii i^nm.

r^^'fjlf^ ovs êtes , système , essentiellement attaché à

^^ 5|4'4^$S s^H l'ordre public, vous l'aimez avec passion;

PP 4- TT =? ÏÏ:f sitôt que le rappel bal dans les rues, vous

c>s -»* <* si 4i ■ ^ ■ ^

^K A ■ ii Recourez à votre bonnet d'ourson; quand la presse

^B ^=*»<dMh,t^ éîjé'^'^ve trop la voix, vous endossez votre casaque ^Ao^j^à. «>.1^A"° "le iuse, et vous la faites mettre en prison. Mais W5Si^J^^^?é§«l&p l'ordre public, qu est-ce donc? Pour vous, ce sont les boutiques ouvertes el les rues sans barricades. Pour d'autres, c'est l'oppression régularisée par la loi, el paisiblement exercée en son nom. le droit du plus fort respecté par le plus (aible, l'immobilité de l'esclave en présence du maître. Quand Encelade, haletant sous le poids de l'Etna, cherche à soulever la masse qui l'écrase, il y a désordre el terreur chez les mirmidons de la Sicile. Cepeiidanl, système, vous avez raison d'aimer l'ordre public, quel qu'il soil ; l'aiiarchie est une si hideuse chose ! Mais si, lorsque le dernier complot n'est qu'à moitié jugé , il en éclate deux ou trois

18 LIÎTUIKS AU SYSTKMK.

autres; si , sous notre société qui s'étale , il se forme une société souterraine qui n'attend qu'un sommeil de la polire pour nous saisir à la gorge, à qui faul-il nous en prendre ? Ne vous apercevezvous pas que vous êtes la cause première de tous ces complots?

Dans une nation où la majorité, non pas des électeurs privilégiés, mais des citoyens, est légalement constatée, les complots sont impossibles. Chaque parti connaît, avec exactitude, l'étendue de son drapeau. Il sait que s'il remue, il aura la moitié au moins de la nation pour adversaire, et sa faiblesse lui tient lieu de modération. (]hez une nalion , au contraire, où le droit d'élection appartient au plus petit nombre , tous les partis croient avoir derrière eux une nïajorilé occulte qui courra aux armes aussitôt qu'ils auront déployé leur morceau de bannière. Ils se disent l'avant-garde d'une suite qui vient. Ils s'imaginent qu'en frappant la terre de la cros.se de leurs fusils , elle enfantera pour eux des bataillons. C'est celle folle illusion qui pou.sse en armes sur la place publique une foule de jeunes hommes égarés par l'ardeur de leurs espérances, qui viennent se faire tuer derrière les barricades , par les balles de vos soldats , ou se faire arrêter par les gens de votre police. Système, votre urne est dorée; mais au fond il y a du sang.

Quand Charles X lança ses ordonnances, il crut n'avoir à metire à la raison qu'un petit nombre d'élecleurs tapageurs et bavards. Ne voyant rien, n'entendant rien du peuple, les prêtres et les gentilshommes qui l'obsédaient n'eurent pas de peine à lui faire croire que la France était lasse autant que lui d'une opposition qui criait sans cesse, comme un enfant maussade et mal élevé, et qu'elle préférait sa dynastie à la liberté. Si une majorité vraiment nationale se fût déclarée contre Charles X dans les collèges électoraux , il n'eût point osé compromettre sa couronne dans une lutte inégale avec le peuple; il eût renvoyé ses ministres et gardé son trône. Ainsi Louis XVIlt ne tarda pas d'expier, dans sa dynastie, les restrictions (|nil avait apportées à la représentation nationale.

Slll LA llKFOKMi: F.I.KCTOU Al.K. 19

Pour moi, si j'étais roi consUlulioiinel, je me croirais plus solide au haul d'une cheminée ou sur la cime vacillanle d'un m;U, que sur mon Irône. Je me dirais sans cesse : « Je suis aussi hionnéle qu'aucun de mes confrères ; mes inlenlionssonl droites el pures: je veux le bonheur de mon peuple aussi ardemment que celui de ma propre famille; mais je ne sais de quelle façon il veut être heureux, el cela je ne le saurai jamais ; car, en ce qui concerne les alTaires publiques, tout le peuple a la langue coupée. En cherchant à lui complaire, je cours risque de le soulever. Celte ordonnance qu'ils me donnent à signer, qui doit , selon eux , combler la nation de reconnaissance el de joie, elle peut être l'arrêt de ma déchéance. Ils sont à la chambre quatre cents et quelques qui prétendent parler au nom du peuple ; mais leurs discours, au lieu de m'éclairer, augmentent mon incerlilude. Leurs paroles se détruisent l'une l'autre. Quand l'un a dil blanc, il en vient un autre qui répond noir. Il en est de même de la presse qui , elle aussi, se dit la voix du peuple. Je marche au milieu des ténèbres, sans lanterne el sans bâton, sur un chemin entrecoupé d'abtmes. Je ne suis que roi, et le peuple est souverain. J'entends tous les jours, à ma lable, mes parasites nier la souveraineté du peuple ; mais je sais que le peuple est souverain par cela seul qu'il existe. Son diadème esl plus sacré que le mien; c'est la dignité d'homme qui rayonne autour de son front; son bras nu esl plus fort que mon sceptre. Le peuple ne reçoit point d'altribulions , c'est de lui que toute allribulion procède. Les insignes de mes fonctionnaires ne sont que des paillettes d'or et d'argent éparses sur sa vaste pourpre. Où son pouvoir esl absent, il n'y a qu'arbitraire, révolution certaine et courte durée. Tout pouvoir qui a pris la place du sien est un esclave qui gouverne la maison de son maître en son absence. Jusqu'à présent, ce peuple s'est docilement soumis à mon autorité ; mais le peuple, je le connais, souvent c'est un insecte qui se laisse fouler aux pieds dans la poussière, sans jeter un bruissement; quelquefois le ver imperceptible se change en un énorme dragon qui roule autour du

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trône ses anneaux monslrueux : un jour ou l'aulre, il peut venir me redemander celle couronne qui lui apparlienl el qui m'a été donnée en son nom. Il sait le chemin de ce palais . el à Iravers les arbres de mon jar Jin , j'aperçois la place où un de mes prédécesseurs a échangé sa couronne terrestre contre une couronne de marlyr. Martyr! ce nom est beau ; mais il ne peut percer les six pieds de terre qui couvrent ceux qui ne sonlplus. Je suis, avec ces genslà, comme le dompteur de bêles féroces avec ses lions : tant qu'ils le craindront , il sera leur maître ; s'ils échappent à la fascination de son regard, il deviendra leur proie. J'ai bien , sur les marches de mon trône quelques milliers de privilégiés. Ces gens-là sont magnifiques dans leurs adresses ; ils ont à votre service du sang plein les veines; ils sont toujours prêts à mourir pour vous et pour la patrie, pour la patrie et pour vous, c'est le refrain de toutes leurs harangues. Mais, ces gens-là, je les connais , ils n'ont des mains que pour recevoir, un cœur que pour s'aimer, el ils ne meurent jamais que de maladie. Tous les maîtres el tous les régimes leur sont bons, pourvu qu'ils laissent intacte leur position sociale. Matous patelins, c'est à la maison où leur écuelle est toujours pleine qu'ils sont attachés, et non à la famille. Que ce malin le diable monte sur l'autel , ce soir il viendront en procession baiser son ergot el ]ui dire que Dieu esl un impie. J'ai encore de grands fonctionnaires qui me protestent de leur dévoûmenl. Leur dévoûmenl , je puis y compter tant qu'il n'y aura que des appointements à recevoir; mais au jour de la lutte, ils passeront, avec brevets el bagage, du côté du plus fort , ou s'en iront dans leurs terres , pour reparaître un mois après. Vienne une émeute, j'aimerais mieux , pour défense, le briquet rouillé d'un invalide que le boutoir du terrible M. Dupin. »

Voilà ce que je me dirais si j'étais roi constitutionnel. Mais un roi constitutionnel ne pense guère à tout cela. Par un bienfiiitde la Providence, il n'a pas la conscience du danger qu'il court II est sur son trône comme le couvreur sur gon échelle. Il régne

srn i.A Rf:FouMF, ^;i,i;f.Tnn \f,K. 21

comme s'il était assuré contre les révolutions. Pour mieux représenter sa poignée d électeurs , il se laisse payer par le peuple une liste civile qui entretienilralt quatre ou cinq mille petits ménages; il a des huissiers pour saisir au peuple ses haillons, des gendarmes pour lui mettre les fers aux mains, des commis d'octroi pour prélever la dime sur ses modestes provisions, des gardes champêtres pour lui arracher, au cœur de l'hiver, le fagot de branches sèches qu'il ramasse sous les arbres, des procureurs du roi |)our requérir contre lui quand, n'ayant plus de pain et ne voulant pas voler, il en mendie: des généraux pour conduire ses enfants, dont il n'a pu racheter le sang, au vaste abattoir des cham;)s de bataille. Un roi constitutionnel ne soupçonne point que le peuple puisse trouver cela mauvais, tant, à lui roi, cela paraît juste et naturel. Il met avec confiance sa tête dans la geule de son lion alTamé, et quand le lion grogne, il le fustige. Il est vrai aussi qu'un roi constitutionnel, comme ces nobles bambins qui avaient auprès d'eux de pauvres enfants pour recevoir le foiet à leur place, a des ministres responsables.

Vous croyez avoir une garantie contre les révolutions dans l'équilibre de vos trois pouvoirs; mais vos trois pouvoirs sont trois forces opposées qui se détruisent. Pour qu'ils ne soient pas un principe d'anarchie, il faut qu'il y ail au dessus d'eux, comme le Destin dan^ la mythologie des anciens, un pouvoir absolu qui leur impose ses lois. Ainsi, si un conflit s'élevait entre la chambre et la royauté, à propos, par exemple , du renvoi ou de la conserva ion d'un ministère, car c'est toujours là ce qui divise les trois pouvoirs, qui rétablirait l'union dans votre auguste Irinité? Chambres et roi conslilulionnel pourraient être dix ans à se dire : tu h s renverras, je ne les renverrai pas , sans que la question fiU plus avancée au dernier jour qu'au premier. La chambre élective , dites-vous, si le roi ne voulait pas soumettre sa volonté à la sienne, refuserait le budget. Mais le roi consentirait-il à n'être qu'un roi d'enseigne, un polichinelle doré dont la chambre tiendrait les ficelles ? Dites,

2i LETTRES AC SYSTÉMt:

moi, sjstéme, ne se Irouverait-il pas des gens (jui lui lonseilicraiciil d'en référer à son armée ? Et que diriez-vous si ses grenadiers, comme aulicfois ceux de Bonaparte, venaient arracher vos députés de leurs chaises curules, comme dit M. Dupin, en parlant de sa banquette? Je crois qu'ils ne le feraient pas, dites- vous. Pourtant ils ont bien ciiargé le peuple qui leur est plus proche parent que vous, Monseigneur.

D'un autre côté, le peuple obéit à vos lois qu'il n'a point faites ; il obéit , parce qu'il sait qu'un mauvais état de choses vaut encore mieux qu'une bonne révolution , et que les améliorations doivent être obtenues par la raison et non arrachées par la violence. Cependant, si vos lois déjà rigoureuses devenaient Syranriiques, si vos impôls déjà lourds devenaient insupportables, coinmenl le peuple ferait-il pour obtenir justice? 11 adresserait des pétitions à la chambre des députés, n'est-ce pas? Mais les beaus esprits de la chambre riraient de s;;s incongruités de slyle ; le facétieux M. Dupin ferait des bons mots sur ses fautes d'ortographe. On trouverait, comme les Komains trouvaient quelquefois de leurs gladiateurs , qu'il ne souffre point avec grâce, et on passerait à l'ordre du jour. Alors, pour échappera la tyrannie, il faudra qu'il se réfugie dans l'insurrection. Vous le voyez, la révolution est aux deux issues de votre système. Prencz-y garde, un homme viendra, soit César, soit Sparlacus I

Mais, sans ces causes, n'éte.s-vous point frappé de ce grand mouvement des esprits vers l'égalité? C'est un fleuve comprimé par des digues qui va lentement, mais qui va toujours. Une guerre sourde existe chez toutes les nations entre le droit et le fait. Prêtez ''oreille, vous entendrez partout un bruit de chaînes qu'on lime, de trônes qu'on scie par le pied. Les pauvres, ces forçats de la société, se demandent les uns aux autres s'ils sont moins hommes que ceux dont ils subissent la domination ; si celte terre qu'ils cultivent définis l'aube jusqu'au soir ne doit produire pour eux que du pain noir, et un pur IVoment pour vous, vos valets et vos chiens; s'ils ne

suit LA RÉFOKMK KLBCTOItAI.K. 23

sont enfin qu'un vil engrais (jui n'est propre qu'à la rendre féconde. Colle guerre commencée au moyen Age, nul ne sait quand elle finira ; mais, assurément , le nations ne jouiront d'une paix complète que quand le droit aura triomphé du fait.

Vous céderez, dites-vous , quand vous verrez noircir l'orage; mais serez-vous assez puissant pour dire à la vague populaire soulevée : « Tu monteras jusqu'à mes pieds , mais tu n'iras pas plus loin. Tiens, voilà mon urne électorale, brise-la sur les durs rivages et va-t-en ! » Vous avez lu l'Iiistoire, système ; vous savez que plus d'im homme s'est repenti d'avoir résisté un jour de trop. Si Louis XVI eût cédé à temps aux justes exigences de son peuple , il eût peut-être fini sa carrière surun trône conslilulionnel. Vous céderez à propos ! Mais vous ne connaissez donc pas le peuple , vous qui parlez ainsi ? Une fois qu'on le pousse sur la penle des révolutions, il faut qu'il descende jusqu'au bas ; il dépasse toujours le but qu'il se propose. En 1830, il ne s'était armé d'abord que pour abolir les ordonnances ; mais l'audace lui venant avec le succès , il éleva ses coups jusqu'à la royauté. Qu'eilt-il fallu pour que, passant sur les débris du Irône, il allât jusqu'à la république? quelque lambeau de drapeau rouge qui eût lout-à-coup surgi d'entre ses rangs. Cette république, Lafayelte, le roi de la révolution, l'a tenue enire ses mains; avec quelque prudence de moins el quelque énergie de plus, il l'eût installée, au lieu de la royauté, à l'Hôtel-de-ville. Mais le vétéran de 89 ne se souvenait plus de ses jeunes années ; il fit à sa patrie l'injure de craindre pour elle les menaces des souverains absolus; il se trouvait d'ailleurs l'ami particulier du duc d'Orléans, cl il lui fit cadeau de la France. A la place du vieux Lafayelte , niellez Napoléon ; ou il eût gardé le trône pour lui , ou d'un coup de pied il l'eût jeté à bas, el eûl entouré la France d'une pléiade de républiques donl celle-ci eûl été le soleil. V^oilà ce qu'eût pu produire la résistance intempestive de (>harles X. O petites causes, ne savez-vous donc plus amener de grands résultats!.. Croyez-moi, d'une façon ou de l'autre, il faut que le peuple in-

21 r.KI rUKS SIR f\ H^^FOItMK ï i.Kf.TOR \ I.H.

terviennedans ses propres affaires. Si vous ne lui ouvrez une issue voionlairemenl, il se l'ouvrira lui-même avec violence. Quand une Iroupe armée à laquelle nous ne pouvons résister veut entrer dans notre maison , n'est-il pas plus sage de lui ouvrir la porte que de la lui laisser rompre? Si vous cédiez, la nation pourrait vou< tenir

compte du sacrifice; mais si voire privilège était pris d'assaut

Avez-vous jamais assisté en idée à un jour comme celui-ci ? La générale bat dans les rues, des hommes courent çà et là en criant aux armes, le tocsin jette du haut des clochers ses tinte nents lugubres et précipités, des lueurs sinistres éclatent à divers points de l'horizon, les canons tonnent, ils tonnent d'abord par intervalles, puis ils tonnent sans cesse comme un orage descendu à la surface de la terre; un silence se fait, puis on entend criiquer dans toutes ses parties le vieil édifice de la société ... N'est-ce pas que de tels rêves sont affreux , et que la crainte seule de les voir s'accomplir est déjà un grand mal ?

©ïïMsila? vrnm.

^)^^%%'-^^v^j,ovs connaissez, syslcme, celle vieille ballade ^'^•î^f^T^Cî-'^'^ populaire. Permellez , je vous prie, que notre <">»*i1 V ^\*«<<^marmolie vous représente un moment, voul le ^^JÎ^^^** Immonde, excepté quelques optimistes gagés pour «G. i»V«Oi%«»%«<G> dire le contraire, conviennent que notre mari.-IS'tvÇ'W^eS^molle est malade, mais quel emplâtre lui metlrons-nous ? Voilà la dilliculié. Consullez les principaux organes de la presse. Le Courrier, devenu bourgeois, voudrait pour noire marmotte un tout petit emplâtre , pas plus grand qu'un pain à cacheter, encore pour l'agréer faudrait-irque cet emplâtre fût de soie. Nos amis du Sational. de Vlntelligenco. du Journal du Pe.uiA'. et du Charivari, réclament, eux, un emplâtre ample comme ime robe de chambre. Le Gonstitntinnnul ,

2<^ MîTTKES Ai; SVSTÈMI?

cf vieui tambour percé (Je la révolulion de juillet, convient comme les autres que notre marmotte est malade. Mais il >oudiait, le hori liomme qu'il est , atleiulre qu'elle fût morte pour lui appliquer son emplâtre. Messieurs des Débats , arguant de celte divergence d'opinions entre les docteurs de nuire marmotte, et rassurés d'ailleurs par l'excellent appétit de l'illustre boiteuse , protestent contre loul emplâtre présent ou futur. Cependant notre niii-motle est malade et il lui faut un emplâtre.

Des gens qui se croient de l'éloffe dont on f?rail des capacités, |)ioposent l'application des capacités, mais quelles capaciiés appliquera-l-on? Il y a tant de capacités en France qu'ici ce nesl pas un petit embarras que l'embarras du choix.

Adjoindra-l-on les avocats? On ne peut Taire mieux sans doute. Mais les avoués voudront être de la fournée. Si la chambre ne faiê droit à leur requête, ils la plaideront. L'avoué est en elTel la chose qui ressemble le plus à l'avocat. Comme lui , il est au courant des affaires publiques: comme lui , il reçoit son journal. L'avoué est moins fort peut-être que l'avocat sur une question de mitoyenneté ou de donation au dernier survivant, mais relativement à la question d'Orient , comme à celle d'Algérie , je ne vois pas pourquoi l'avoué ne vaudrait pas l'avocat. Voulez-vous donc établir un mur de séparation entre deux professions qui se louchant, cl mettre l'inimitié el la jalousie Jà où existait l'union ?

Adjoindrez-vous les médecins? Voilà certes une excellente adjonction. Si un électeur tombe frappé d'apoplexie, il y aura là du moins quelqu'un pour lui ouvrir la veine. Puis, où trouver des électeurs plus habiles que [)armi la faculté! Cet hoiimie «ail la médecine, donc il doit savoir la politique: le raisonnetiient est rigoureux ; mais celui ci ne le serait pas moins: cet homme sait la politique , donc il doit savoir la médecine. Alors, quand jauriii la fièvre, je m'adresserai à un secrétaire d'ambassade ou à un conseiller d'Etat, et pour peu que je sois superstitieux . j'irai m'age-

Sun LA RHFOUIVII<: ELKCIORAI.K. 27

nouillcisur la tombe de défunt M. Tallejrand qui , de son vivant . dut élre un foi l liabilc médecin.

Adjoindrez-vous les capacilés li liera ires? Voilà qui serait lihénii. Celle adjonction é(iuivaudrail presque au suffrage universel. Vous allez ouvrir une catégorie qui cornmeiicera à M. de Chàteaubrianl et finira au rédacteur de VAlmanach de Lièfje. L'auteur d'une chansonnette pourra, ses quatre couplets à la main , venir vous demander sa part du privilège. Prendrez-vous pour signe de la capacité lilléraire un gros livre ? Gare alors ! j'aperçois M. Napoléon Landais qui arrive avec son diclionnaii e sur l'épaule, suivi du rédacteur de rj?»Mar)ac/t des 45 mille adresses. Prendrez-vous une seconde ou une troisième édition ? Voici la Cuisinière bourgeoise avec ses vingt édilions dans son tablier. Châteaubriant , Victor Hugo , Alexandre Dumas, rois de la pensée, pressez-vous, place à la reine des appétits éclairés !

niais je songe aux ecclésiastiques ; pourquoi , puisque vous ouvrez un concours entre les capacilés, élimineriez-vous les prêtres? N'ont-ils pas été autrefois un corps politique dans l'Etat, et leur capacité ibéologique ne vaut elle pas bien les capacilés profanes dont nous venons déparier? Il est vrai , vous diront-ils, ou pourraient-ils vous dire , que nous avons des tendances hostiles à votre liberté ; nous regrettons l'ancien régime, et nous excommunierions tout votre système constitutionnel , si l'excommunication était encore une arme. Mais ne pouvez-vous paralyser notre mauva is vouloir, sans nous mettre hors du droit commun? Voulez-vous donc nous clouer par !cs genoux aux marches de l'autel? Vous avez peur de nous, mais celte crainte est d'un autre âge; le temps n'est plus ou l'insurrection marchait croix et bannière en léte. Vous ressemblez à ces enfants qui reculent à la vue d'un serpent mort étendu sur le chemin. Quelle influence pouvons-nous a voir sur des hommes qui ne vont plus à confesse ? Est-ce avec une armée de vieilles femmes, ayantdes bedeauxet des sacristains pour sous-olficiers, que nous renverserons votre gou\ernemenl constitutionnel? Forcez-

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ii.ius d'eolerrcr les iiiorls, puisque vous nous payez pour cela; faites iious-mellre en prison comme les plus pauvres de vos paroissiens , quand ni>us insultons voire écharpe trico.ore , mais puisque vous liviez les droits politiques au pillage, laissez nous prendre noire part du butin. Ce faisant , nous prierons Dieu qu'il vous bénisse.

J'ai une autre objection à vous faire relativement à vos capacités. Vos capacités, c'est une variété de la riclu'sse. Capacité, intelligence, lumières, tous ces grands mots dont vous vous bouffissez la joue, uuus savons ce qu'ils veulent dire dans voire boucbc. Ce n'ist autre chose que la richesse qui n'est pas ass>z riche pour payer 200 fr. de contributions. Les connaissances dont vous faites vos capacités ne s'acquièrent qu'à prix d'argent, l'our (teveiiir docteur , il faut avoir passé bien des fois au comptoir de ITuiveisité, Vous n'cles p'assans avoir un (ils ou un neveu avocat ou médecin. Vous savez ce que \ous a coûté sou diplôme. J'aimerais mieux pour électeurs les plus pauvres paysans que vos capacités ; ceux-là du moins sonldes pauvres de bon aloi. l!s n'ont ricu que les besoins des pauvres : tout ce qu'il leur faut à eux , c'est du pain bis , un sarreau de toile el un toit pour les mauvais jours do riii\('r ; mais vos capacités, avec une fortune bornée, elles ont les appélilsde l'opulence: cesoiitles dents d'unieqiiin dans la gueule d'un petit poi'son. Comme l'homme qui sourit pnur déguiser sa tristesse, elles déguisent la gène de leur position par le luxe; leur manie c'est de roprésenter la richesse: elles ont par contenance une i)rol'es>ion qu'elles n'exercent pas, la plujiart faute de clienls; elles n'atten.icnt qu'un emploi confortable pour jeter la robe aux oriies. Je co;i:iais une foule d'avocats sans cause qui se sont faits fonctionnaires. L'indépendance de ces gens là est dominée par l'espoir que le gouvernement leur laissera n)etlre les mains un jour ou l'autre à la \astc escarcelle du budget.

Selon le comité Uarrot , les conseillers de municipalité et les offlv.i(rsde la garde naliouale seraient une utile adjonction. Moi.

srn LA r.i;Fnn;\ir. kmt.touai.i:. S»

pauvre maître d'école qui ne suis jamais sorti de rarrondissemenl . je ne sais comment se font ces sortes d'élections dans les grandes cités, mais dans la petite ville que j'habite , voici ce que c'est.

Parlons d'abord de l'clcclion desolTiciers. Un individu qui a des mouslachescl une paire d'épaulettes, pour utiliser ces deux choses, veut se faire nommer oITicier de la garde civique. Après déjeuner, il prend deux amis par le bras, cl se rend avec eux à la salle des élections. Sur une table est une boite , espèce de tire-lire qu'en style de harangue on appelle une urne, et auprès un conseiller municipal qui la garde et bâille comme s'il voulait avaler l'urne. Les trois amis , après avoir déposé leurs bulletins dans l'urne, s'en vont prendre une tasse de café et reviennent une heure ou deux après. On procède au dépouillement du scrutin. L'individu à moustaches a obtenu trois voix et est nommé capitaine à l'unanimité. Vous croyez que j'exagère; eh bien ! je suis encore d'un tiers endeça de la vérité: Je connais un capitaine , excellent homme , qui n'est pas trop fier de son élection , qui a été nommé avec deux voix !

Pour les élections municipales, c'est autre chose. Ici c'est une lutte d'intérêts de localité entre les divers quartiers de la ville. Tout le monde est à son poste. Il y a profusion de redingotes neuves, de chapeaux oeufs, de cols qui se dressent autour des oreilles comme une brique sur champ. Malheureusement celle montagne d'électeurs en travail n'accouche que d'une vingtaine de fourmis. Ce qui a déterminé le choix des électeurs, c'est une propriété sur la ligne d'une rouie projetée, une maison sur l'emplacement d'un marché, qu'il est question d'abolir; quelquefois c'est une haine ou une amitié de coterie pour le maire , le sous-préfel et le curé. Voyez si pour des électeurs ainsi faits, il esta propos d'agrandir le privilège !

Je me permettrai encore ce dilemme envers M. Barrol : si les gardes nationaux et les électeurs de municipalité sont aptes à faire quelques électeurs politiques , ils sont aptes à en faire un grand

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