‹ ŒuvresChapitre 52 sur 56 · L-AUTHEUR · texte numérisé non relu

L-AUTHEUR

Quand Mort preschoit ces choses, ou pareilles, Ceulx qui avoient les plus grandes oreilles N'en desiroient entendre motz quelconques ; Parquoy se teut, et feit marcher adcnques Son chariot en grand triumphe et gloyre, Et le defuact mener à Bloys sur Loyre, Où les manans pour le corps reposer Preparoient tumbe, et pleurs pour l'arroser.

Or est aux champs ce mortel chariot, Et n'y a bled, sauge ne polliot, Fleurs ne boutons hors de la terre yssuz, Qu'il n'admortisse en passant par dessus. Taulpes et vers, qui dedans terre hantent, Tremblent de peur, et bien passer le sentent ; Mesmes la terre en seurté ne se tient,

COMPLAINTES

Et à regret ce chariot soustient.

Là dessus est la Mort maigre et villainc, Qui de sa froide et pestiféré alaine L'air d'entour elle a mis en tel meschef, Que les oyseaulx volans par sus son chef Tombent d'enhault, et mortz en terre gisent, Excepté ceubc qui les malheurs prédisent.

Bœufz et jumens courent par le pays De veoir la mort grandement esbays.

Le loup cruel crainct plus sa face seule Que la brebis du loup ne crainct la gueule. Tous animaulx de quelconques manières A sa venue entrent en leurs tesnieres.

Quand elle approche ou fleuves ou estangs, Poulies, canardz et cignes là estans Au fons de l'eau se plongent et se cachent, Tant que la Mort loing de leurs rives sachent.

Et s'elle approche une ville ou bourgade. Le plus hardy se musse ou chet malade, Ou meurt de peur : nobles, prebstres, marchans, Laissent la ville et gaignent l'air des champs. Chascnn fait voye à la Chimère vile, Et quand on veoit qu'elle a passé la ville, Chascun revient. Lors on espand et rue Eau de senteurs et vinaigre en la rue, Puis es cantons feu de genevre allument, Et leurs maisons esventent et perfument A leur povoir, de leur ville chassant L'air que la Mort y a mis en passant.

Tant fait la Mort, qu'auprès de Blois arrive, Et costoyoit jà de Loyre la rive, Quand les poissons, grans, moyens et petis Le hault de l'eau laissèrent tous crainctifz, Et vont trouver au plus profond et bas Loyre leur Dieu, qui prenoit ses esbatz, Dedans son creux, avec ses sœurs et filles. Dames des eaux, les nayades gentilles.

Mais bien à coup ses esbatz se perdirent, Car les poissons en leur langue luy direm Comment la Mort, qu'ilz avoient rencontrée,

CLEMENT MAROT

Avoit occis ■ 'e *a contrée.

Le fleuve i- , en ses esprits

Bicu devina que la Mort avoit pris Son bon voysin, dont si fort lamenta.

Que de ses pleurs ses undes auj^meuta ; Et n'eust esté qu'il estoit immortel, Trespassé tust d'ouir un remors tel.

Ce temps pendant la Mort faict ses exploicta De faire entrée en la vilJe de Bloyb, Dedans laquelle il n'y a citoyen Qui pour fuyr cherche lieu ne moyen ; Car du defunct ont plus d'amour emprainctc Dedans leurs cueurs, que de la Mort n'ont craincte.

De leurs maisons partirent séculiers.

Hors des convents sortirent réguliers, Justiciers laissèrent leurs practiqnes.

Gens de labeur serrèrent leurs t>outiqaes; Dames aussi, tant fussent bien polycs, Pour ce jour là ne se feirent jolies ; Toutes et tous, des grans jusqu'aux mennz, Loing au devant de ce corps sont venuz, Sinon aucuns qui les cloches sonnoient, Et qui la fosse et la tumbc ordonnoient.

Ses cloches donc chascune église esbranle. Sans carrillons, mais toutes à grand bransle, Si haultement que le ciel entendit La belle Echo, qui pareil son rendit.

Ainsi receu ont honorablement Leur amy mort, et lamentablement L'ont amené avec croix et banieres, Cierges, flambeaulx de diverses manières, Dedans l'esglise au bon sainct Honore, Là où Dieu fut pour son ame imploré Par Augustins, par Jacobins et Carmes Et Cordeliers; puis avec pleurs et larmes Enterre l'ont ses parens et amys ; Et aussi tost qu'en la fosse fut rays, Et que sur luy terre et tumbe l'on veoit, La fiere Mort, qui amené i'avoit, Subtillement de là s'esvanouyt,

COMPLAINTES

Et onqnes puis on ne ta veit n'ouyt,

Tel fut conduyt dedans Blois la Conté L'ordre funèbre, ainsi qu'on m'a compté. Si l'ay comprins succinct en ccst ouvrage Faict en faveur de maint noble courage. S'il y a mal, il vient tout de ma part ; S'il y a bien, il vient d'où le bien part.

Page 1