FAIS CE QUE YOVDRAS
Parce que gens libères, bien nés, bien instruicts, cotiversans en compagnies honnestes, ont par nature un instinct et aiguillon qui tousjours les pousse à faits vertueux, et retire de vice : lequel ilz nommoient honneur. Iceux, quand par vile subjection et contraincte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendoient, .à déposer etenfraindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons tousjours choses défendues , et convoitons ce que nous est dénié.
Par ceste liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'à un seul voyoient plaire. Si quelqu'un bu quelqu'une disoit Beuvons, tous beuvoient. S'il disoit Jouons, tous jouoient. S'il disoit Allons à l'esbat es champs, tous y alloient.
' Regnard, qui fait souvent des f//rgS;j SSn^lJrtr ^ ' emprunts a Rabelais^ a dit: iri l'on fait ce qae Ton veut.
. Afin qu'aucun frère n'en sorte {Chanson pour Ut demoiulUt Lor»on,)
GARGANTUA. 21 i
Si c'estoit pour voler* , ou chasser, les daines, montées sus belles haquenées, avec leur palefroy gorrier ^~ sus le point HnTgnonnement engantelé portoient chascune ou un esparvier, ou un laneret, ou un esmerillon : les hommes portoient les autres oiseaux.
Tant noblement estoient appris qu'il n'estoit entre eux celiiy ny celle qui ae sceust lire, escrire, chanter, jouer d'instrument harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue '. Jamais ne furent veus chevaliers tant 'preux, tant gallans, tant dextres à pied et à cheval, plus verds*, mieulx remuans, mieulx manians tous basions ^^ que là estoient •.
Jamais ne furent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes, à la main, à l'agueille, à tout acte muliebre^ honneste et libre, que là estoient.
Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aucun d'icelle abbaye, ou à larequeste de ses parens, ou pour autre cause, voulust issir hors, avec soy il emraenoit une des dames, celle laquelle Tauroit pris pour son dévot; et estoient ensemble mariés. Et, si biçn avoient vescu à Theleme en dévotion et amitié, encore mieulx la conlinuoient ilz en mariage, et autant s'entreaimoient ilz à la fin de leurs jours, comme le premier de leurs nopces.
Je ne veulx oublier vous descrire un énigme qui fut trouvé aux fondemens de Tabbaye , en une grande lame de bronze. Tel estoit comme s'ensuit ;
« Chasser au faucon. t. I, 178, 249; t. II, 178, 179. »
' De parade, suivant Johan- Coigrave traduit gorrier par gai'
nean, qui fait venir ce mot du grée lant, élégant, recherché.
yaOçoç, fier. On trouve souvent les ^ En vers et en prose,
mots : gorre, gorrier ou gourrier^ * Vigoureux.
dans V Ancien Théâtre françois^ ^ Toutes sortes d*armes.
publié' par Jannet: *< Gourrier de * Édit. de 1535. Dans d^autres
cour , chacun veut estre gorrier^ on Ut : estoit.
vestu à la gorre du temps présent, ^ De femme.
212 UVKt; I, CHAWTRE LVIll.