LIVRE II, CHAPITRE XYU
f rages, et oraisons de sainte Brigide. Mais il gaigna à tous les troncs, et tousjours bailloit argent à chascun des pardonnaires. De là, nous transportasmes à Nostre Dame, à Saint Jehan, à Saint Anthoine,et ainsi des autres églises où estoit bancque de pardons : de ma part, je n'en gaignois plus : mais luy, à tous les troncs il baisoit les reliques, et à chascun donnoit. Brief , quand nous fusmes de retour, il me mena boire au cabaret du chasteau , et me montra dix ou douEC de ses bougettes * pleines d'argent. A quoy je me seignay, faisant la croix, et disant : Dond avez vous tant recouvert d'argent en si peu de temps? A quoy il me respondil qu'il l'avoit pris es bassins des pardons : car, en leur baillant le premier denier (dist il) , je le mis si souplement qu'il sembla que fust un grand blanc; par ainsi, d'une main je pris douze deniers, voire bien douze liards, ou doubles pour le moins, et, de l'autre, trois ou quatre douzains : et ainsi par toutes les églises où nous avons esté ^ .
Voffe, mais, dis je, vous vous damnez comme une sarpe ', et estes larron et sacrilège. Ouy bien, dist il, comme il vous semble : mais il ne me le semble quant à moy. Car les pardonnaires me le donnent, quand ilz me disent, en présentant les reliques à baiser, centuplum accîpies , que pour un denier j'en prenne cent : car accîpies est dit selon la manière des Hébreux, qui usent du futur en lieu de l'impératif, comme vous avez en la loy, Dominum detim tuum adorabis et itli
• Poches. Il est bien clair que leur qui pratiquait le même ma-
bougêite ici ne peut signifier que nége sur le tombeau de sainte Ge-
petits sacs ou poches. neviève.
» Cette friponnerie est indiquée ^ Un serpent. Le tentateur d'Eve dans les Co//byMM d'Érasme, qui pa- ou le frère du démon, comme Taprurent en 1522. Dans celui qui a pelle ailleurs Rabelais, pour litre le Pèlerinage, on lit : LeDochat a cm qu'il s'agissait 't II y a des gens si dévots à la ici d'une serpe de vigneron. *« Vierge, qu'en feignant de mettre Pourtant le mot sarpey serpe^ se « à l'ofirande ils escamotent ce que trouve à chaque pas dans nos poète d'autres y out mis. » La Gazette mes du moyen âge. Serpe appardes Tribunaux, du 22 juillet 1854, tient à la langue italienne. Sarpent raconte l'histoire d'un jeune vo- (/*é»fi«m) se dit dans nos campagnes.
JioH servies; diliges proximum tuum çt sic de aliis *. Ainsi, quand le pardonnigere me dit : centuplum accipies, il reuit dire : centuplum accipe, et ainsi l'expose Raby Rimy et Raby Aben Ezra^, et tous les massoretz : ett6( Bartolus. Davantage^ le pape Sixte me donna quinze cens livres de rente sur son dommaine et trésor ecclésiastique y pour lui avoir guery une bosse cbancreuse, qui tant le tourmentoit qu'il en cuida devenir boyieux toute sa vie. Ainsi je me paye par mes mains , car il n'est tel , sur ledit trésor ecclésiastique.
Ho , mon amy, disoit il , si tu savois comment je fis mes choux gras de la croysade, tu serois tout esbahy . Elle me valut plus de six mille fleurins. Et où diable sont ilz allés ? dis je, car tu n'en as une maille. Dond ilz estoient venuz, dist il ; ilz ne firent seulement que changer de maistrc. Mais j'en employay bien trois mille à marier, non les jeunes filles, car elles ne trouvent que trop maris, mais grand vieilles sempiternelles, qui n'avoient dents en gueulle. Considérant : Ces bonnes femmes icy ont très bien employé leur temps en jeunesse, et ont joué du serrecropiere à cul levé h tousvenans, jusques à ce qu'on n'en a plus voulu ; et, par Dieu, je les feray saccader encores une fois devant qu'elles meurent. Parce moyen à l'une donnois cent fleurins, à Tantre six vingts , à l'autre trois cens; selon qu'elles estoient bien infâmes, détestables, et abominables. Car, d'autant qu'elles estoient plus horribles et exécrables, d'autant il leur falloit donner davantage; autrement le diable ne les eust voulu biscoter. Incontinent m'en allois à quelque porteur de coustrets gros et gras, et faisois moy mesmes le mariage : mais, premier que lui monstrer les vieilles, je luy monstrois les escus, disant : Compère, voicy qui est à toy si tu veulx fretinfretailler un bon coup. Des lors les pauvres haires bubaialloient^ comme vieux muletz : ainsi
* Ed. de C. Nourry, de Marnef ^ Àrressoient, Éd. de C. Nouny,
et de Fr. Juste, iô34. — Dans de Marnef et de F. Juste, 1534.
d'autres, on lit seulement : Dllige» — Nous ne chercherons pas à ex-
Dominum, id est, àilige, pliquer les mots de ce geure, for-
^ Rabbins qui ont travaillé sur gés par Rabelais pour la plupart, et
le texte de la Bible. dont le sens se devine de reste.
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leur faisois bien apprester à banqueter, boire du meilleur, et force espiceries pour mettre les vieilles en ruyt et en chaleur. Fin de compte , ilz besoignoient comme toutes bonnes âmes , sinon qu'à celles qui estoient horriblement villaines et defaites, je leur faisois mettre un sac sur le visage.
Davantage, j'en ay perdu beaucoupen procès. Et quelz procès as tu peu avoir? disois je, tu n'as ny terre, ny maison. Mon amy, dist il, les damoiselles de ceste ville avoient trouvé, par instigation du diable d'enfer, une manière de coMz ou cacbecoulx à la haute façon, qui leur cachoient si bien les seins que Ton n'y pouvoit plus mettre la main par dessous ; car la fente d'iceux elles avoient mise par derrière, et estoient tous clos par devant ; dont les pauvres amans, dolens, contemplatifz, n'estoient bien contens. Un beau jour de mardy, j'en presentay requeste à la court, me formant partie contre lesdites damoiselles, et remonstrant les grands interestz que j'y pretendois, protestant que, à mesme raison, je ferois couldre la braguette de mes chausses au derrière , si la court n'y donnoit ordre. Somme toute, les damoiselles formèrent syndicat, monstrerent leurs fondemens, et passèrent procuration à défendre leur cause ; mais je les poursuivis si vertement que, par arrest de la court, fust dit que ces hauts cachecoulx ne seroientplus portés, sinon qu'ilz fussent quelque peu fenduz par devant. Mais il me cousta beaucoup.
J'eus un autre procès bien ord et bien sale contre maistre Fify et ses suppostz, à ce qu'ilz n'eussent point à lire clandestinement les livres des sentences, de nuyt , mais de beau plein jour, et ce es escholes de Sorbone en face de tous les théologiens*, où je fus condemné es despens, pour quelque formalité de la relation du sergent.
' Noas donnons le texte de l'^d. de tous les artiens sophistes, Pa*
de G. Nourry, qai a été aussi suivi nargft compare la besogne d*an vi-
par Marnef et F. Juste, 1534. — dangeur à celle d'un docteur de Sor^
Dans la plupart des autres, ou lit : bonne; il mêle à dessein la pipe, le
clandestinement de nuyt^ la pipe^ bussart (on dirait aujourd'hui lesti-
le bussart ny le quart des Sen- neites)y&yec\e Livre das Sentences^
tencesy mais de beau plein Jour, ouvrage théologique de Pierre Lom-
et ce es escholes de Feurre, en face bard. Fify était, dit Pasquier, le
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Une autre fois je formay complaincte à la court contre les mulles des presidens, conseillers, et autres : tendant à fin que quand, en la basse court du Palais, Ton les mettroit à ronger leur frain, les conseillieres leur fissent de belles baverettes, afin que de leur bave elles ne gastassent le pavé, en sorte que les pages du Palais peussent jouer dessus à beaux dez, ou au reniguebieu à leur aise, sans y gaster leurs cbausses aux genoux. Et de ce eus bel arrest; mais il me coustë* bon.
Or sommez à ceste heure combien me coustent les petits bancquetz que je fais aux pages du Palais , de jour en jour. Et à quelle fin? dis je. Mon amy, dist il, tu n*as nul passetemps en ce monde. J'en ay moy plus que le roy. Et si tu voulois te rallier avec moy, nous ferions diables. Non, non, dis je, par saint Adauras^, car tu seras une fois pendu. Et loy, dist il, tu seras une fois enterré ; lequel est plus honorable ou Tair ou la terre? he grosse pécore !
Jesuchrist ne fut il pas pendu en Tair ' ? Mais à propos , ce pendant que ces pages banquetent, je garde leurs mulles, et tousjours je coupe à quelqu'une Testriviere du costé du montouoir, en sorte qu'elle ne tient qu'à un filet. Quand le gros enflé de conseiller, ou autre, a pris son brahsle pour monter sus, ilz tombent tous platz comme porcs devant tout le monde , et aprestent à rire pour plus de cent francs. Mais je me ris encores davantage , c'est que , eux arrivés au logis, ilz font fouetter monsieur du page comme seigle vert ^ ; par ainsi, je ne plains point ce que m'a cousté à les banqueter.
Fin de compte , il avoit, comme ay dit dessus, soixante et trois manières de recouvrer argent : mais il en avoit deux cens quatorze de le despendre, hors mis la réparation de dessous le nez ^.
surnom domié à celay qui faisoit mes ne reproduisent pas ces mots.
mestier de curer les latrines. * Le seigle vert sortant plus dif-
> Coutia, Éd. de Marnef. ficilement de l'épi , a besoin d'être
^ Àd auras, en Tair. battu fortement et à plusieurs re«
^ Édition de Claude Nourry et prises.
àe Marnef. Fut pendu, François ^ Sans compter ses dépenses de
Juste, 1534. Les éditions moder- bouche.
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