LIVRE TfiOlSiEME
les idées que j'ai d'existence et de soleil représentent que le soleil existe et que le soleil existe véritablement. Toute Faction et toute Fattention de l'esprit aux objets n'est donc que pour tâcher d'en découvrir les rapports , puisqu'on ne s'applique aux choses que pour en reconnaître la vérité ou la bonté.
Mais y comme nous avons déjà dit dans le chapitre précédent , l'attention fatigue beaucoup l'esprit. 11 se lasse bientôt de résister à l'impression des sens qui le détoui ne de son objet et qui l'emporte vers d'autres que l'amour qu'il a pour son corps lui rend agréables. 11 est extrêmement borné, et ainsi les différences qui sont entre les sujets qu'il examine étant infinies ou presque infinies , il n'est pas capable de les distinguer. L'esprit suppose donc des ressemblances imaginaires où il ne remarque pas de différences positives et réelles, les idées de ressemblance lui étant plus présentes , plus familières et plus simples que les autres. Car il est visible que la ressemblance ne renferme qu'un rapport^ et qu'il ne faut qu'une seule idée pour juger que mille choses sont semblables ; au lieu que pour juger sans crainte dé se tromper que mille objets sont différents entre eux , il est absolument nécessaire d'avoii" présentes à l'espj'it mille idées difféi-entes.
Les hommes s'imaginent donc que les choses de différente nature sont de môme nature, et que les choses de même espèce ne diffèrent presque point les unes des autres. Ils jugent que les choses inégales sont égales, que celles qui sont inconstantes sont constantes, et que celles qui sont sans ordre et sans proportion sont très-ordonnées et très-proportionnées. En un mot, ils croient souvent que des choses différentes en nature, en qualité, en étendue^ en durée et en proportion , sont semblables en toutes ces choses. Mais cela mérite d'être expliqué plus au long par quelques exemples, parce que c'est la cause d'un nombre iniîni d'erreurs.
L'espiit et le corps, la substance qui pense et celle qui est étendue, sont deux genres d'êtres tout à fait différents et entièrement opposés : ce qui convient à l'un ne peut convenir à l'autre. Cependant la plupart des hommes, faisant peu d'attention aux propriétés de la pensée* et étant continuellement touchés par les corps, ont regardé l'âme et le corps comme mie seule et même chose : ils ont imaginé de la ressemblance entre deux choses si différentes. Ils ont voulu que l'âme fût
DE l'esprit pi R. — II*' PARTIE.
matérielle^ c'est-à-dire étendue dans tout lé corps et figui'ée comme le corps» Ils ont attribué à Tesprit ce qui ne peut convenir qu'au corps.
De plus^ les hommes sentant du plaisii*^ de la douleur^ des odem^s^ des saveuj's^ etc., et leur corps leur étant plus présent que leur âme même ; c'est-à-dire s'imaginant faciiernerit leurs corps, et ne pouvant imaginer leur àme, ils lui ont attribué les qualités de sentir, d'imaginer, et quelquefois même celle de concevoir, qui ne peuvent appartenir qu'à ràme. Mais les exemples suivants seront plus sensibles.
Il est certain que tous les corps naturels, ceux-là même que Ton appelle de même espèce, diffèrent les uns des autres ; que de l'or n'est pas tout à fait semblable à de l'or, et qu'une goutte d'eau est différente d'une autre goutte d'eau. 11 en est de tous les corps de même espèce comme des visages. Tous les visages ont deux yeux, un nez, une bouche, etc.; ce sont tous des visages et des visages d'hommes, et cependant on peut dire qu'il n'y en eut jamais deux tout à fait semblables* De même un morceau d'or a des parties fort semblables à un autre morceau d'or, et une goutte d'eau a assurément beaucoup de ressemblance avec une autre goutte d'eau ; néanmoins on peut assurer que l'on n'en peut pas donner deux gouttes, fussent-elles prises de la même rivière, qui se ressemblent entièrement. Toutefois les philosophes supposent sans réflexion des ressemblances essentielles entre les corps de même espèce, ou des ressemblances qui consistent dans l'indivisible ; car les essences des choses consistent dans un indivisible selon leur fausse opinion.
La raison pour laquelle ils tombent dans une erreur si gi'ossière , c'est qu'ils ne veulent pas considérer avec quelque soin les choses, sur lesquelles cependant ils composent de gros volumes. Car de même qu'on ne met pas une parfaite ressemblance entre les visages , parce que Ton a soin de les regarder de près, et que l'habitude qu'on a prise de les distinguer fait que l'on en remarque les plus petites différences ; ainsi, si les philosophes considéraient la nature avec quelque attention, ils reconnaîtraient assez de causes de diversités dans les choses mêmes qui nous causent les mêmes seixsations et que nous appelons pour cela de même espèce, et ils n'y supposeraient pas si facilement des ressemblances essentielles. Des aveugles auraient tort s'ils supposaient une res-
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semblaiice essentielle entre les visages qui consistât dans l'indivisible^ à cause qu'ils n'en aperçoivent pas sensiblement les diftërences. Les philosophes ne doivent donc pas supposer de telles ressemblances dans les corps de même espèce, à cause qu'ils n'y remarquent point de différences.
L'inclination que nous avons à supposer de la ressemblance dans les choses nous porte encore à croire qu'il y a un nombre déterminé de différences et de formes, et que ces formes ne sont point capables d^ plus et de moins. Nous pensons que tous les corps diffèrent les uns des autres comme par degrés , que ces degrés même gardent de certaines proportions entre eux. En un mot, nous jugeons des choses matérielles comme des nombres.
11 est clair que cela vient de ce que l'esprit se perd dans les rapports des choses incommensurables , comme sont les différences infinies qui se trouvent dans les coT'ps naturels ; et qu'il se soulage quand il imagine quelque ressemblance ou quelque proportion entre elles, parce qu'alors il se représente plusieurs choses avec une très-grande facilité. Car, comme je l'ai déjà dit, il ne faut qu'une idée pour juger que plusieurs choses se ressemblent, et il en faut plusieurs pour juger qu'elles diffèrent entre elles. Par exemple, si l'on sait le nombre des anges , et que pour chaque ange il y ait dix archanges, et que pour chaque archange il y ait dix trônes , et ainsi de suite, en gardant la même proportion d'un à dix jusqu'au dernier ordre des intelligences , l'esprit peut savoir quand il voudra le nombre de tous ces esprits bienheureux, et mêm^ en juger à peu près tout d'une vue en y faisant une forte attention, ce qui lui plaît infmiment. Et c'est ce qui peut avoir porté quelques personnes à juger ainsi du nombre des esprits célestes , comme il est arrivé à quelques philosophes , qui ont mis une proportion décuple de pesanteur et de légèreté entre les éléments, supposant le feu dix fois plus léger que l'air, et ainsi des autres.
Quand l'esprit se trouve obligé d'admettre des différences entre les corps par les différentes sensations qu'il en a, et encore par quelques autres raisons particulières , il n'en met toujours que le moins qu'il peut. C'est par cette raison qu'il se persuade facilement que les essences des choses consistent dans l'indivisible, et qu'elles sont semblables aux nombres, comme nous ^enons de dire , parce qu'alors il ne lui faut
DE L'ESPHIT PUK. — PABTfÊ.
qu'une idée pour se représenter tous les corps qu'ils appellent de même espèce. Si on met , par exemple un \eiTe d'eau dans un muid de vin , les philosophes veulent que l'essence du vin demeure toujours k même^ et que l'eau soit convertie en vin ; que de même qu'entre trois et quatre il ne peut y avoir de nombre, puisque la véi'itabîe unité est indivisible, qu'ainsi il est nécessaire que l'eau soit convertie en la nature et eu ^essence du vin, ou que le vin perde sa nature; que de même que tous les nombres de quatre sont tout à fait semblables , qu'ainsi Tessence de Teau est tout à fait semblable dans toutes les eaux ; que comme le nombre de trois diffère essentiellement du nombre de deux , et qu'il ne peut avoir les mêmes propriétés que lui, qu'ainsi deux corps de différente espèce diffèrent essentiellement, et d'une telle manière, qulls n'ont jamais les mêmes propriétés qui viennent de Tessence, et d'autres semblables. Cependant, si les hommes considéraient les véritables idées des choses avec quelque attention , ils découvriraient bientôt que tous les corps étant étendus, leur nature ou leur essence n'a rien de semblable aux nombres , et qu'acné ne peut consister dans Tindi visible. ^ Les hommes ne supposent pas seulement Tidentité de la ressemblance ou de la proportion dans la nature , dans le nombre et dans les diftérences essentielles des substances ; ils en supposent dans tout ce qu'ils aperçoivent. Presque tous les hommes jugent que toutes les étoiles fixes sont attachées au ciel comme à une voûte dans une égale distance de la terre. Les astronomes ont prétendu pendant longtemps que les planètes tournaient par des cercles parfaits, et ils en ont inventé un très-grand nombre, comme les concentriques, les excentriques, les épicycles, les déférents et les équants, pour expliquer les phénomènes qui contredisent leur préjugé.
11 est vrai que dans ces derniers siècles les plus habiles ont coiTigé l'erreur des anciens, et qu'ils croient que les planètes décrivent certaines ellipses par leur mouvement. Mais s'ils prétendent que ces ellipses soient régulières, comme on est porté à le croire , à cause que Tesprit suppose la régularité où il ne voit pas d'irrégularité , ils tombent dans une erreur d'autant plus difficile à corriger que les observations que Ton peut faire sur le cours des planètes ne peuvent pas être assez exactes ni assez justes poiu- montrer l'irrégularité de leurs mouvements. 11 n'y a que la physique qui puisse cor-
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l iger cette erreur, car elle est bien moins sensible que celle qui se rencontie dans le système des cercles parfaits.
Mais il est arrivé une chose assez particulière touchant la distance et le mouvement des planètes; caries astronomes n'y ayant pu trouver de proportion arithmétique ou géométrique, cela répugnant manifestement aux observations , quelquesuns se sont imaginé qu^elles gardaient une sorte de proportion qu^on appelle harmonie dans leurs distances et dans leurs mouvements. De là vient qu'un astronome de ce siècle, dans son 1 Almageste nouveau . commence la section qui a pour titre De systemate mundi harmonico , par ces paroles : Il n'y a poi7it d'astronome, pour peu versé qu'il soit dans ce qui regarde l'astronomie . qui ne reconnaisse une espèce d'harmonie dans le mouvement et les intervalles des planètes, s'il considère attentivement l'ordre qui se trouve dans les deux. Ce n^est pas que cet auteui^ soit de ce sentiment ; car les observations qu^on a faites lui ont assez fait connaître l'extraA agance de cette harmonie imaginaire, qui a été cependant l'admiration de plusieurs auteurs anciens et nouveaux dont le père Riccioli rapporte et réfute les sentiments. On attribue même à Pythagore et à ses sectateurs d'avoir cru que les cieux faisaient, par leurs mouvements réglés, un merveilleux concert que les hommes n'entendent point parce qu'ils y sont accoutumés, de même, disait-il, que ceux qui habitent auprès des chutes d'eaux du Nil n'en entendent pas le bruit. Mais je n'apporte cette opinion pai ticulière de la proportion harmonique des distances et des mouvements des planètes que pour faire voir que Tesprit se plaît dans les proportions , et que souvent il les imagine où elles ne sont pas.
L'espi'it suppose aussi l'uniformité dans la durée des choses, et il s'imagine qu'elles ne sont point sujettes au changement et à l'instabilité , quand il n'est point comme forcé par les j apporls des sens d'en juger autrement.
Toutes les choses matérielles étant étendues sont capables de division et par conséquent de cori uption. Quand on fait un peu de réflexion sur la nature des corps, on* reconnaît visiblement qu'ils sont corruptibles. Cependant il y a eu un très-grand nombre de philosophes qui se sont persuadés que les cieux, quoique matériels, étaient incorruptibles,
» I>. Hiccloli, voi. 2.
DE l'ESPBIT pur. — 11'' PARTIE.
Les cieux sont trop éloignés de nous pour y pouvoir découvrir les changements qui y arrivent, et il est rare qu'il s'y en fasse d'assez grands pour être vus d'ici-bas. Cela a suffi à une infinité de personnes pour croire qu'ils étaient en effet incorruptibles. Ce qui les a encore confirmés dans leur opinion, c'est qu'ils attribuent à la contrariété des qualités la corruption qui arrive aux corps sublunaires. Car, comme ils n'ont jamais été dans les cieux pour voir ce qui s'y passe, ils n'ont point eu d'expérience que cette contrariété de qualités s'y rencontrât ; ce qui les a portés à croire qu'effectivement elle ne s'y rencontre point. Ainsi ils ont conclu que les cieux étaient exempts de corruption , par cette raison que ce qui corrompt, selon leur sentiment, tous les corps d'ici-bas, ne se trouve point là-haut.
11 est visible que ce raisonnement n'a aucune solidité, car on ne voit point pourquoi il ne se peut pas trouver quelque autre cause de corruption que cette contrariété de quahtés qu'ils imagiaent , ni sur quel fondement ils peuvent assurer qu'il n'y a ni chaleur, ni froideur, ni sécheresse, ni humidité dans les cieux , que le soleil n'est pas chaud , et que Saturne n'est pas froid.
11 y a quelque apparence de raison de dire que des pierres fort dures , du verre et d'autres corps de cette nature ne se corrompent pas, puisqu'on voit qu'ils subsistent longtemps en môme état et que l'on en est assez proche pour voir les changements qui leur arriveraient. Mais, étant aussi éloignés des cieux que nous en sommes, il est tout à fait contre la raison de conclure qu'ils ne se corrompent pas, à cause que l'on n'y sent pas de qualités contraires et qu'on ne voit pas qu'ils se corrompent. Cependant on ne dit pas seulement qu'ils ne se corrompent pas , on dit absolument qu'ils sont inaltérables et incorruptibles , et peu s'en faut que quelques péripatéticiens ne disent que les corps célestes sont autant de divinités, comme Aristote leur maître l'a cru.
La beauté de l'univers ne consiste pas dans l'incorruptibihté de ses parties, mais dans la variété qui s'y trouve; et ce grand ouvj-age du monde ne serait pas si admirable sans cette vicissitude de choses que Ton y remarque. Une matière infiniment étendue, sans mouvement, et par consé(jueiit sans forme et sans coiruption, ferait bien connaître la puissance infinie de son auteur, mais elle ne donnej ait aucune idée de
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sa sagesse. C'est pour cela que toutes les choses corporelles sont corruptibles, et qu'il n'y a point de corps auquel il n'arrive quelque changement qui l'altère et le corrompe avec le temps. Les pierres et le verre même servent de nourriture à quelques insectes K Ces corps, quoique fort durs et fort secs, ne laissent pas de se corrompre avec le temps. L'air et le soleil, auxquels ils sont exposés, changent quelques-unes de leurs parties, et il se trouve des vers qui s'en nourrissent, comme l'expérience le fait voir.
Il n'y a point d'autre différence entre ces corps fort durs et fort secs et les autres, si ce n'est qu'ils sont composés de parties fort grosses et fort solides, et par conséquent moins capables d'être agitées et séparées les unes des autres par le mouvement de celles qui viennent heurter contre elles , ce qui fait qu'on les regarde comme incorruptibles. Néanmoins ils ne sont point tels de leur nature, comme le temps, l'expérience et la raison le font assez connaître.
Mais, pour les cieux, ils sont composés de la matière la plus fluide et lapins subtile, et principalement le soleil; et tant s'en faut qu'il soit sans chaleur et incorruptible , comme disent les sectateurs d'Aristote , qu'au contraire c'est de tous les corps et le plus chaud et le plus sujet au changement. C'est même lui qui échauffe, qui agite et qui change toutes choses ; car c'est lui qui produit par son action , qui n'est autre chose que sa chaleur ou le mouvement de ses pai'ties, tout ce que nous voyons de nouveau dans les changements des saisons. La raison démontre ces choses : mais si on peut résister à la raison, on ne peut résister à l'expérience ; car, puisqu'on a découvert dans le soleil, par le moyen des télescopes ou grandes lunettes , des taches aussi grandes que toute la terre qui s'y ^oht formées et qui se sont dissipées en peu de temps, on ne peut *pas davantage nier qu'il ne soit beaucoup plus sujet au changement que la terre que nous habitons.
Tous les corps sont donc dans un mouvement et dans un changement continuel, et principalement ceux qui sont les plus fluides, comme le feu , l'air et l'eau ; puis les pai ties des corps vivants, comme la chair et même les os, et entîn les plus durs : et l'esprit ne doit pas supposer une espèce d'im-
' Journal des Savants du 9 août 1666.
DE l'esprit pur. —
mutabilité ckiiis les choses, par cette raison qu'il n'y voit point de corruption ni de changement. Car ce n'est pas une preuve qu'une chose soit toujours semblable à elle-même à cause qu'on n'y reconnaît point de différence , ni que des choses ne soient pas à cause que l'on n'en a point d'idée ou de counaist>ance.