LIVRE SIXIÈxME
L'intérêt , par exemple, durant toujours, il produit une passion qui ne meurt jamais, et les jugements que cette passion fait former sont assez durables. Mais tous les autres sentiments des hommes qui dépendent des passions particulières sont aussi inconstants que le peut être la fermentation de leurs humeurs. Ils disent tantôt d'une façon, tantôt d'une autre ; et ce qu'ils disent est assez souvent conforme à ce qu'ils pensent. Gomme ils courent d'un faux bien à un autre faux bien par le mouvement de leur passion, et qu'ils s'en dégoûtent lorsque ce mouvement cesse , ils courent aussi de faux système en faux système ; ils embrassent avec chaleur un faux sentiment lorsque la passion le rend vraisemblable; mais, cette passion éteinte, ils l'abandonnent. Ils goûtent par les passions de tous les biens sans rien trouver de bon ; ils voient par les mêmes passions toutes les vérités sans rien voir de vrai, quoique, dans le temps que la passion dure, ce qu'ils goûtent leur païuisse le souverain bien , et ce qu'ils voient soit pour eux une vérité incontestable.
La seconde source d'où l'on peut tirer quelque secours pour rendre l'esprit attentif sont les sens ; les sensations sont les propres modifications de l'âme, les idées pures de l'esprit sont quelque chose de différent : les sensations réveillent donc notre attention d'une manière beaucoup plus vive que les idées pures. Ainsi il est \ isible que l'on peut remédier au défaut d'application de l'esprit aux vérités qui ne le touchent pas, en les exprimant par des choses sensibles qui le touchent.
C'est pour cela que les géomètres expriment pai* des lignes sensibles les proportions qui sont entre les grandeurs qu'ils veulent considérer. En traçant ces lignes sur le papiei", ils tracent pour ainsi dire dans leur esprit les idées qui y répondent; ils se les rendent plus famihères parce qu'ils les sentent en même temps qu'ils les conçoivent. C^est de cette manière que l'on peut apprendre plusieurs choses assez difficiles aux enfants, qui ne sont pas capables des vérités abstraites à cause de la délicatesse des fibres de leur cerveau. Us ne voient des yeux que des couleurs, des tableaux, des images; mais ils considèrent par l'esprit les idées qui répondent à ces objets sensibles.
Il faut surtout prendre garde à ne point couvrir les objets que l'on veut considérer ou qu(^ l'on veut faire voir aux autres de tant de sensibilité que l'esprit en soit plus occupé que de la
vérité môme, car c'est un défaut des plus considérables et des plus ordinaires. On voit tous les jours des personnes qui ne s'attachent qu'à ce qui touche les sens^ et qui s'expriment d'une manière si sensible que la vérité est comme étouiïëe sous le poids des vains ornements de leur fausse éloquence ; de soi'te que, ceux qui les écoutent étant beaucoup plus touchés par la mesure de leurs péiiodes et par les mouvements de leurs figures que par les raisons qu'ils entendent , ils se laissent persuader sans savoir seulement ce qui les persuade ni même de quoi ils sont persuadés.
Il faut donc bien prendre garde à tempérer de telle manière la sensibilité de ses expressions que l'on ne fasse que rendre l'esprit plus attentif. 11 n'y a rien de si beau que la vérité : il ne faut pas prétendre qu'on la puisse rendre plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles qui n'ont rien de solide et qui ne peuvent charmer que fort peu de temps. On lui donnerait peut-être quelque délicatesse, mais on diminuerait sa force. On ne doit pas la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'arrête davantage à ses ornements qu'à ellemême : ce serait la traiter comme certaines personnes que l'on charge de tant d'or et de pierreries qu'elles paraissent enfin la partie la moins considérable du tout qu'elles composent avec leurs habits. Il faut revêtir la vérité comme les magistrats de Venise, qui sont obligés de porter une robe et une toque toute simple qui ne fait que les distinguer du commun des hommes, afin qu'on les regarde au visage avec attention et avec respect, et qu'on ne s'arrête pas à leur chaussure. Enfin il faut prendre garde à ne lui pas donner une trop grande suite de choses agréables qui dissipent l'esprit et qui l'empêchent de la reconnaître, de peur qu'on ne rende à quelque autre les honneurs qui lui sont dus , comme il arrive quelquefois aux princes qu'on ne peut reconnaître dans le grand nombre des gens de cour qui les environnent, et qui prennent trop de cet air grand et majestueux qui n'est propre qu'aux souverains.
Mais, afin de donner un plus grand exemple, je dis qu'il faut exposer aux autres la vérité comme la vérité même s'est exposée. Les hommes, depuis le péché de leur père, ayant la vue trop faible pour considérer la vérité en elle-même, cette souveraine vérité s'est l endue sensible en se couvrant de notre humanité, afin d'attiior nos regards, de nous éclairer et de?
LlVRli SIXIÈME.
se l eudre aimable à nos yeux. Ainsi on peut^ à son exemple^ couvi ir de quelque chose de sensible les vérités que nous voulons comprendre et enseigner aux autres^ afin d'arrêter Tesprit qui aime lè sensible et qui ne se prend aisément que par quelque chose qui flatte les sens. La sagesse éternelle s'est rendue sensible, mais non dans l'éclat ; elle s'est rendue sensible, non pour nous arrêter au sensible , mais pour nous élever à l'intelligible ; elle s'est rendue sensible pour condamner et sacrifier en sa personne toutes les choses sensibles. Nous devons donc nous servir, dans la connaissance de la vérité, de quelque chose de sensible qui n'ait point trop d'éclat et qui ne nous arrête point trop au sensible, mais qui puisse seulement soutenir la vue de notre espj^it dans la contemplation des vérités purement intelligibles. Nous devons nous servir de quelque chose de sensible que nous puissions dissiper, anéantir, sacrifier avec plaisir à la vue de la vérité vers laquelle elle nous aura conduits. La sagesse éternelle s'est présentée hors de nous, d'une manière sensible, non pour nous arrêter hors de nous, mais afin de nous faire rentj*er dans nous-mêmes, et que, selon l'homme intérieur, nous la pussions considérer d'une manière intelhgible. Nous devons aussi, dans la recherche de la vérité, nous servir de quelque chose de sensible qui ne nous arrête point hors de nous par son éclat, mais qui nous fasse rentrer dans nous-mêmes, qui nous rende attentifs et nous unisse à la vérité éternelle , laquelle seule préside à l'esprit et le peut éclairer sur quelque sujet que ce puisse être.