LIVRE SIXIÈME
que veut dire Aristote lorsqu'il assure que la blancheur des cheveux est produite par l'humidité^ à cause que Thiimidité des vieillards est plus forte que leur chaleur^ quoique, pour tâcher de s'éclaircir de sa pensée, l'on mette la définition à la place du défini. Car il semble que ce soit un galimatias incompréhensible de dire que les cheveux blanchissent aux vieillards à cause que ce qui ne se contient pas facilement dans ses propres bornes, mais dans des bornes étrangères, surmonte ce qui assemble les choses de même nature. On n'a pas moins de peine à croire que la saveur soit bien expliquée, lorsqu'il dit qu'elle consiste dans le mélange de la sécheresse, de l'humidité et de la chaleur, principalement quand on met en la place de ces mots les définitions que ce philosophe leur donne, comme il serait utile de le faire si elles étaient bonnes. Et peut-être même qu'on ne pourrait s'empêcher de rire, si au lieu des définitions de la faim et de la soif que * donne Arislote, en disant que la faim est le désir du chaud et du sec, et la soif le désir du froid et de Yhumide, on substituait les définitions de ces mots, appelant la faim le désir de ce qui assemble les choses de même nature et de ce qui se tient facilement dans ses propres bornes et difficilement dans des bornes étrangères, et définissant la soif/e désir de ce ciui assemble les choses de même et de différente nature, et de ce qui ne se pouvant contenir facilement dans ses propres bornes, se contient facilement dans des bornes étrangères.
Certainement c'est une règle fort utile pour reconnaître si Fon a bien défini les termes, et pour ne se point tromper dans ses raisonnements, que de mettre souvent la définition à la place du défini ; car on connaît par là si les termes sont équivoques et les mesures des rapports fausses et imparfaites, ou si Ton raisonne conséquemment. Cela étant, que peut-on dire des raisonnements d'Aiistote, qui deviennent un galimatias impertinent et ridicule lorsqu'on se sert de cette règle? Et que doit-on dire aussi de tous ceux qui ne raisonnent que sur les idées fausses et confuses des sens, puisque cette règle, qui conserve la lumière et l'évidence dans tous les raisonnements justes et solides, n'apporte que de la confusion dans leurs discours.
11 n'est pas possible d'exposer la bizarrerie et l'extravagance des explications que donne Aristote sur toutes sorles de ma-
» Liv. 2, ch. 3, De anima.
DE LA MÉTHODE. — îl^ PASTIE. 6l5
lîères. Lorsque les sujets qu'il traite sont simples et faciles^ ses erreurs sont simples, et il est assez facile de les découvrir. Mais lorsqu'il prétend expliquer des choses composées et qui dépendent de plusieurs causes y ses erreurs sont pour le moins autant composées que les sujets qu'il traite, et il est impossible de les développer toutes pour les exposer aux autres.
Ce grand génie, que l'on prétend avoir si bien réussi dans les règles qu'il a données pour bien définir, ne sait seulement quelles sont les choses qui peuvent être définies, parce que, ne mettant point de distinction entre une connaissance claire et distincte et une connaissance sensible, il s'imagine pouvoir connaître et expliquer aux autres des choses dont il n'a pas seulement d'idée distincte. Les définitions doivent expliquer la nature des choses, et les termes qui les composent doivent réveiller dans l'esprit des idées distinctes et particulières. Mais il est impossible de définn* de cette sorte les qualités sensibles de chaleur, de froideur, de couleur, de saveur, etc., lorsque l'on confond la cause avec l'effet, le mouvement des corps avec la sensation qui l'accompagne, paixe que les sensations étant des modifications de Fàme, lesquelles on ne connaît point par des idées claires, mais seulement par sentiment intérieur, ainsi que j'ai expliqué dans le troisième livre *, il est impossible d'attacher à des mots des idées que l'on n'a point.
Comme l'on a des idées distinctes d'un cercle, d'un carré, d'un triangle, et qu'ainsi l'on en connaît distinctement la nature, on en peut donner de bonnes définitions ; on peut même déduire des idées que l'on a de ces figures toutes leurs propriétés, et les expliquer aux autres par des termes auxquels on attache ces idées. Mais on ne peut définir la chaleur ni la froideur en tant que qualités sensibles ; car on ne les connaît point distinctement et par idée, on ne les connaît que par conscience ou par sentiment intérieur.
On ne doit point aussi définir la chaleur, qui est hors de nous, par quelques effets; car si l'on substitue à sa place la définition qu'on lui donnera, l'on verra bien que cette définition ne sera propre qu^à nous jeter dans l'erreur. Si , par exemple, on définit la chaleur ce qui assemble les choses de înème genre, sans rien dire davantage, on pourra, en suivant
' Deuxième partie» ch. 7, n. 4.
LIVRR SÏXIKMK.
cette défini tiuii;, prendre ponr de la chaleur des choses qui n'y ont aucun rapport. On pourra dire que Taimant assemble la limure de fer et la sépare de celle de l'argent , parce qu'il est chaud; qu'un pigeon mange le chènevis et laisse l'autre grain parce qu'un pigeon est chaud ; qu'un avare sépare ses louis d'or d'avec son argent parce qu'il est chaud. Enfin il n'y a point d'extravagance où cette définition n'engageât^ si l'on était assez stupide pour la suivre. Cette définition n'explique donc point la nature de la chaleur^ et l'on ne peut s'en servir pour en déduire toutes les propriétés^ puisque si l'on s'arrête précisément à ses termes, on conclut des impertinences, et que si on la met à la place du défini^ on tombe dans le galimatias.
Cependant si on a soin de distinguer la chaleur de ce qui la cause ^ quoique l'on ne puisse pas la défmii:, puisqu'elle est une modification de l'âme dont on n'a point d'idée claire^ on peut en définir la cause^ puisqu'on a une idée distincte du mouvement. Mais il faut prendre garde que la chaleur prise pour ini tel mouvement ne cause pas toujours le sentiment de chaleur en nous. Car l'eau, par exemple, est chaude, puisque ses parties sont fluides et en mouvement, qu'apparemment les poissons la trouvent chaude, et qu'elle est au moins plus chaude que la glace, dont les parties sont plus en repos; mais elle est froide par rapport à nous, paixe qu'elle a moins de mouvement que les parties de notre corps : ce qui a moins de mouvement qu'un autre étant en quelque manière en repos à son égard. Ainsi ce n'est point par rapport au mouvement des fibres de notre corps qu'il faut définir la cause de la chaleur ou le mouvement qui l'excite ; il faut, si on le peut, définir ce mouvement absolument et en lui-même, et alors les définitions qu'on en donnera pourront servir à faire connaître la nature et les propriétés de la chaleur.
Je ne me crois pas obligé d'examiner davantage la philosophie d'Aristote, ni de démêler les erreurs extrêmement confuses et embarrassées de cet auteur. J'ai, ce me semble, fait voir qu'il ne prouve point ses quatre éléments, et qu'il les définit mal ; que ses qualités élémentaires ne sont pas telles qu'il le prétend, qu'il ^n'en connaît point la nature, et que toutes les qualités secondes n'en sont point composées ; et enfin qu'encore qu'on lui accordât que tous les corps fussent composés des (piatre éléments, comme les
qualités secondes des premiers^ tout son système samit inutile à la recherche de la vérité^ puisque ses idées ne sont pas assez claires pour conserver toujours Févidence dans nos laisonnements.
Si on ne croit pas que j'aie exposé les véritables opinions d'Aristote^ on peut s'en éciaircir dans les livres qu'il a faits Du ciel et De la génération et corruption ; car c'est de là que j'ai pris presque tout ce que j'en ai dit. Je n'ai rien voulu rapporter de ses huit livres de physique , parce que ce n'est proprement qu'une espèce de logique^ et que l'on n'y ti ouvc que des mots vagues et indéterminés par lesquels il apprend comment on peut parier de la physique sans y rien comprendre.
Comme Aristote se contredit souvent et qu'on peut appuyer presque toutes sortes de sentiments par quelques passages tirés de lui^ je ne doute point que Ton ne puisse prouver par Aristote même quelques sentiments contraires à ceux que je lui ai attribués; mais je n'en suis pas garant. 11 suffit que j'aie les livres que je viens de citer pour preuve de ce que j'ai dit ; et même je ne me mets guère en peine de discuter si ces livres sont ou ne sont pas d' Aristote, s'ils sont ou ne sont pas corrompus. Je prends Aristote tel qu'il est et qu'on le reçoit ordinairement, car on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir la généalogie véritable des choses dont on n'a pas grande estime; outre que c'est un fait qu'il est impossible de bien éciaircir, comme on le peut voir par les Discussions péripatétiques de Patritius.