LIVRE SIXIEME
fusémeiit l'état de cette question , outre que les conditions marquent ordinairement la voie pour la résoudre. De sorte que lorsqu'on a une fois bien conçu l'état d'une question et ses conditions, on sait et ce qu'on cherche, et quelquefois même par où il s'y faut prendre pour le découvrir.
Il est vrai qu'il n'y a pas toujours quelques conditions exprimées dans les questions; mais c'est que ces questions sont indéterminées, et que l'on peut les résoudre en plusieurs manières^> comme si on demandait un nombre carré, un triangle, etc., sans rien spécifier davantage; ou bien c'est que celui qui les propose ne sait point les moyens de les résoudre, qu'il les cache à dessein d'embarrasser; comme si on demandait que l'on trouvât deux moyennes proportionnelles entre deux lignes, sans ajouter par l'intersection du cercle et de la parabole , ou du cercle et de l'ellipse , etc.
Il est donc absolument nécessaire que la marque par laquelle on connaît ce qu'on cherche soit fort distincte, qu'elle ne soit point équivoque, et qu'elle ne puisse désigner que ce que l'on cherche; autrement on ne pourrait s'assurer d'avoir résolu la question proposée. De même il faut avoir soin de retrancher de la question toutes les conditions qui l'embarrassent, et sans lesquelles elle subsiste dans son entier ; car elles partagent inutilement la capacité de l'esprit ; et même on ne connaît point encore distinctement l'état d'une question lorsque les conditions qui l'accompagnent sont inutiles.
Si Ton proposait, par exemple, une question en ces termes : Faire en sorte qu'un homme étant arrosé de quelque liqueur et couvert d'une couronne de fleurs, ne puisse demeurer en repos, quoiqu'il ne voie rien qui soit capable de l'agiter. Il faut savoir si le mot d'homme n^est point métaphorique; si le mot de repos n'est point équivoque, s'il n'est point pris par rappoj't au mouvement local, ou par rapport aux passions, copime ces paroles : quoiqu'il ne voie rien qui soit capable de V agiter, semblent le marquer. Il faut savoir si les conditions, étant arrosé de quelque liqueur^ et couvert d'une couronne de fleur.s. sont essentielles. Ensuite l'état de cette question ridicule et indéterminée étant clairement connu, l'on pouri^a facilement la résoudre, en disant qu'il n'y a qu'à mettre un homme dans un vaisseau selon les conditions exprimées dan? la question.
L'adresse de ceux qui proposent de semblables (lucstions
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est d'y joindre les conditions qui semblent être nécessaires quoiqu'elles ne le soient pas , afin de tourner Tesprit de ceux à qui ils les proposent vers des choses inutiles pour la résoudre. Comme dans cette question que les servantes font d'ordinaire aux enfants : J'ai vu^ leur disent-elles, des chasseurs, ou plutôt des pêcheurs qui emportaient avec eux ce qu'ils ne prenaient pas, et qui jetaient dans l'eau ce qu'ils prenaient. L'esprit, étant préoccupé de l'idée de pêcheurs qui pèchent du poisson, il ne peut concevoir ce que Ton veut dh*e; et toute la difficulté qu'il y a pour résoudi e cette question badine vient de ce qu'on ne la conçoit pas clairement , et qu'on ne pense pas que des chasseurs et des pêcheurs, aussi bien que d'autres hommes, cherchent quelquefois dans leurs habits certains petits animaux qu'ils rejettent s'ils les attrapent , et qu'ils emportent avec eux s'ils ne peuvent les attrapei*.
Quelquefois aussi l'on ne met pas dans les questions toutes les conditions nécessaires pour les résoudre, et cela les rend pour le moins aussi difficiles que lorsque l'on en joint d'inutiles, comme dans celle-ci: Rendre un homme immobile sans le lier ni le blesser, ou plutôt ayant mis le petit doigt d'un homme dans l'oreille de ce même homme, le rendre par cette posture comme immobile, en sorte qu'il ne puisse sortir du lieu où on l'aura mis jusqu'à ce qu'il ôte son petit doigt de son oreille. Cela paraît impossible d'abord, et cela l'est en effet, car on peut fort bien marcher quoique l'on ait • le petit doigt dans l'oreille. Aussi y manque-t-il encore une condition, qui ôterait toute la difficulté si elle était exprimée. Cette condition est que l'on doit faire embrasser quelque colonne de ht ou quelque chose de semblable à celui qui met son petit doigt dans son oreille, en sorte que cette colonne soit enfermée entre son bras et son oreille, car il ne pourra sortir de sa place sans se débarrasser et tirer son doigt de son oreille. L'on n'ajoute point , pour une condition de la question, qu'il y a encore quelque autre chose à faire, afin que l'esprit ne s'arrête point à le chercher, et qu'on ne puisse ainsi le découvrir. Mais ceux qui entreprennent de résoudre ces sortes de questions doivent faire toutes les demandes nécessaires pour s'éclaircir du point où consiste la difficulté.
Ces questions arbitraires semblent être badines, et elles le sont en effet en un sens, car on n'apprend rien lorsqu'on les résout. Cependant elles ne sont pas si différentes des (juesi-