LIVRE SIXIÈME
Les mouvements des bêtes et des plantes marquent une intelligence^ mais cette intelligence n'est point delà matière^ elle est distinguée des bêtes^ comme celle qui arrange les roues d'une montre est distinguée de la montre. Car enfin cette intelligence paraît infiniment sage^ infiniment puissante, et la même qui nous a formés dans le sein de nos mères, et qui nous donne Taccroissement auquel nous ne pouvons, par tous les efforts de notre esprit et de notre volonté, ajouter une coudée. Ainsi, dans les animaux, il n'y a ni intelligence ni âme, comme on Fentend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir ; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien ; et s'ils agissent d'une manière qui marque intelligence , c'est que Dieu les ayant faits pour les consei-ver, il a formé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire. Autrement il faudrait dire qu'il y a plus d'intelligence dans le plus petit des animaux ou même dans une seule graine que [dans le plus spirituel des hommes; car il est constant qu'il y a plus de différentes parties, et qu^il s'y produit plus de mouvements réglés que nous ne sommes capables d'en connaître.
Mais comme les hommes sont accoutumés à confondre toutes choses, et qu'ils s'imaginent que leur âme produit dans leur corps presque tous les mouvements et tous les changements qui lui arrivent, ils attachent faussement au mot d'âme l'idée de productrice et de conservatrice du corps. Ainsi, pensant que leur âme produit en eux tout ce qui est absolument nécessaire à la conservation de leur vie, quoiqu'elle ne sache pas même comment le corps qu'elle anime est composé, ils jugent qu'il faut nécessairement qu'il y ait une âme dans les bêtes pour y produire tous les mouvements et tous les changements qui leur arrivent, à causé qu'ils sont assez semblables à ceux qui se font dans notre corps. Car les bêtes s'engendrent, se nourrissent, se fortifient comme notre corps; elles boivent, mangent, dorment comme nous, parce que nous sommes entièrement semblables aux bêtes par le corps, et que toute la différence qu'il y a entre nous et elles, c'est que nous avons une âme et qu'elles n'en ont pas. Mais l'âme que nous avons ne forme point notre corps, elle ne digère point nos aliments, elle ne donne point le mouvement et la
chaleur à notre sang. Elle sent, elle veut^ elle raisonne ; elle anime le corps en ce sens qu^elle a des sentiments et des passions qui ont rapport -à lui. Mais ce n'est point qu'elle se répande dans nos membres pour leur communiquer le sentiment et la vie, car notre corps ne peut rien rece\'oir de ce qui se rencontre dans notre esprit. 11 est donc clair que la raison pour laquelle on ne saurait résoudre la plupart des questions, c'est qu'on ne distingue pas et qu'on ne pense pas même à distinguer différentes choses qu'un même mot signifie.
Ce n'est pas que l'on ne s'avise quelquefois de distinguer, mais souvent on le fait si mal , qu'au lieu d'ôter l'équivoque des termes par les distinctions que l'on donne, on ne fait que les rendre plus obscurs. Par exemple, lorsqu'on demande si le corps vit, comment il vit, et de quelle manière l'âme raisonnable l'anime ; si les esprits animaux , le sang et les autres humeurs vivent ; si les dents, les cheveux, les ongles sont animés, etc.; on distingue les mots de vivre et d'être animé, en vivre ou être animé d'une âme raisonnable, ou d'une âme sensitive ou d'une âme végétative. Mais cette distinction ne fait que confondre l'état de la question , car ces mots ont euxmêmes besoin d'explication, et peut-être même que les deux derniers, âme végétative, âme sensitive, sont inexplicables et incompréhensibles de la manière qu'on l'entend ordinairement.
Mais, si l'on veut attacher quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de l'âme est la connaissance de la vérité et l'amour du bien , ou plutôt que sa pensée est sa vie, et que la vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le juste tempérament des humeurs, ou plutôt que la vie du corps est le mouvement de ses parties propre pour sa conservation. Et alors les idées attachées au mot de vie étant claires, il sera assez évident : que l'âme ne peut communiquer sa vie au corps , car elle ne peut le faire penser; 2° qu'elle ne peut lui donner la vie par laquelle il se nouriit, il croît, etc., puisqu'elle ne sait pas même ce qu'il faut faire pour digérer ce que l'on mange; 3^ qu'elle ne peut le faire sentir, puisque la matière est incapable de sentiment, etc. On peut enfin l ésoudre sans peine toutes les autres questions que l'on peut faire sur ce sujet, pourvu que les termes <jui les énoncent réveillent des idées claires ; et il est impossi-
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ble de les résoudre;, si les idées des termes qui les expriment sont confuses et obscures.
Cependant il n'est pas toujours absolument nécessaire d'avoir des idées qui représentent parfaitement les choses dont on veut examiner les rapports ; il suffit souvent d'en avoir une connaissance imparfaite ou commencée^ parce que souvent l'on ne recherche point d'en connaître exactement les rappoi ts. J'explique ceci.
11 ^ a des vérités ou des rapports de deux sortes : il y en a d'exactement connus et d'autres qu'on ne connaît qu'imparfaitement. On connaît exactement le rapport entre un tel carré et un tel triangle, mais on ne connaît qu'imparfaitement le rapport qui est entre Paris et Orléans; on sait que le carré est égal au triangle, ou qu'il en est double, triple, etc., mais on sait seulement que Paris est plus grand qu'Orléans sans savoir au juste de combien.
De plus, entre les connaissances imparfaites il y en a d'une infinité de degrés , et même toutes ces connaissances ne sont imparfaites que pai* rapport aux connaissances plus pai'faites. Par exemple, on sait parfaitement que Paris est plus grand que la place Royale; et cette connaissance n'est imparfaite que par rapport à une connaissance exacte, selon laquelle on saurait au juste de combien Paris est plus grand que cette place qu'il renferme.
Ainsi il y a des questions de plusieurs sortes :
1° 11 y en a dans lesquelles on recherche une connaissance parfaite de tous les rapports exacts que deux ou plusieurs choses ont entre elles ;
2® Il y en a dans lesquelles on recherche la connaissance parfaite de quelque rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses;
3° Il y en a dans lesquelles on recherche une connaissance parfaite de quelque rapport assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieurs choses ;
4" Il y en a dans lesquelles on recherche seulement de reconnaître un rapport assez vague et indéterminé.
Il est é\ident, 1^ que pour résoudre des questions du premier genre et pour connaître parfaitement tous les rappoîts exacts de grandeur et de quaUté qui sont entre deux ou plusieurs choses, il en faut avoir des idées distinctes qui les représentent parfaitement, et compai-er ces choses selon toutes
les manières possibles. On peut, par exemple^ résoudre toutes les questions qui tendent à découvrir les rapports exacts qui sont entre 2 et 8, parce que 2 et 8 étant exactement connus^ on peut les comparer ensemble en toutes les manières nécessaires pour en reconnaître les rapports exacts de grandeur ou de qualité. On peut savoir que 8 est quadruple de 2^ que 8 (ît 2 sont des nombres pairs ^ que 8 et 2 ne sont point des nombres carrés.
11 est clair^ en second lieu ^ que pour résoudre des questions de second genre ^ et pour connaître exactement quelque rapport de grandeur ou de qualité qui est entre deux ou plusieurs choses^ il est nécessaire et il suffit d'en connaître très-distinctement les faces selon lesquelles on doit les comparer pour en découvrir le l'apport que Ton cherche. Par exemple pour résoudre quelques-unes des questions qui tendent à découvrir quelques rapports exacts entre 4 et 10^ comme 4 el 16 sont des nombres paii's et des nombres carrés^ il suffit de savoir exactement que 4 et 16 se peuvent diviser sans fraction par la moitié, et que fun et fautre est le produit d'un nombre multipUé par lui-même , et il est inutile d'examiner quelle est leur véritable grandeur. Car il est évident que pour reconnaître les rapports exacts de qualité qui sont entre les choses, il suffît d'avoir une idée très-distincte de leur qualité sans penser à leur grandeur ; et que pour reconnaître leurs rapports exacts de grandeur, il suffit de connaître exactement leur grandeur sans rechercher leur véritable quahté.
Il est clair, en troisième heu ^ que pour résoudre des questions du troisième genre et pour connaître quelque rappoi'l assez approchant du rapport exact qui est entre deux ou plusieui's choses , il suffit d'en connaître à peu près les faces ou les côtés «elon lesquels on doit les comparer pour découvrir le rapport approchant que l'on cherche soit de grandeui', soit de qualité. Par exemple, je puis savoir évidemment que V 8 est plus grand que 2, parce que je puis savoir à peu près la véritable grandeur de F 8 ; mais je ne puis connaître de combien VS est plus grand que 2, parce que je ne puis connaître exactement la véritable grandeur de Y 8.
Enfin il est évident que pour résoudre des questions du quatrième genre, et pour découvrir des rapports vagues et indéterminés, il suffit de connaître les choses d'une manière proportionnée au besoin (}ue l'on a de les comparer poui- dé-