‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 22 sur 219 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

1. Des erreurs de la vue à l'égard de l'étendue en soi.— H. Suite de ces erreurs sur des objets invisibles. — UI. Des erreurs de nos yeux touchant l'étendue considérée par rapport.

La vue est le premier, le plus noble et le plus étendu de tous les sens ; de sorte que s'ils nous étaient donnés pour découvrir la vérité, elle y aiu'ait seule plus de paî t que tous les autres ensemble. Ainsi il suffira de ruiner l'autorité que les yeux ont sur la raison poia- nous détromper et pour nous porter à une défiance générale de tous nos sens.

Nous allons donc faire voir que nous ne devons point nous appuyer sur le témoignage de notre vue pour juger de la vérité des choses en elles-mêmes , mais seulement pour découvrir le rapport qu'elles ont à la conservation de notre corps ; que nos yeux nous trompent généralement dans tout ce qu'ils nous représentent, dans la grandeur des corps, dans leurs figures et dans leurs mouvements , dans la lumière et dans les couleurs, qui sont les seules choses que nous voyons; que

DES SENS

toutes ces choses ne sont point telles qu'elles nous paraissent ; que tout le monde s'y trompe et que cela nous jette encore dans d'autres erreurs dont le nombre est infini. Nous commençons par l'étendue^ et voici les preuves qui nous font croire que nos yeux ne nous la font jamais voir telle qu'elle est.

I. On voit assez souvent avec des lunettes des animaux beaucoup plus petits qu'un grain de sable qui est presque invisible on en a vu même de mille fois plus petits. Ces atomes vivants marchent aussi bien que les autres animaux. Ils ont donc des jambes et des pieds^ des os dans ces jambes pour les soutenir (ou plutôt sur ces jambes^ car les os des insectes c'est leur peaii); ils ont des muscles pour les remuer^ des tendons et une infinité de fibres dans chaque muscle^ et enfin du sang ou des espiits animaux extrêmement subtils et déliés pour remplir ou pour faire mouvoir successivement ces muscles. Il n'est pas possible sans cela de concevoir qu'ils vivent^ qu'ils se nourrissent et qu'ils transportent leur petit corps en différents lieux ^ selon les différentes impressions des objets ; ou plutôt il n'est pas possible que ceux mêmes qui ont employé toute leur vie à Tanatomie et à la recherche de la nature se représentent le nombre^ la diversité et la délicatesse de toutes les parties dont ces petits corps sont nécessairement composés pour vivre et pour exécuter toutes les choses que nous leur voyons faire.

L'imagination se perd et s'étonne à la vue d'une si étrange petitesse ; elle ne peut atteindre ni se prendre à des parties qui n'ont point de prise pour elle ; et^ quoique la raison nous convainque de ce qu'on vient de dire^ les sens et l'imagination s'y opposent^ et nous obligent souvent d'en douter.

Notre vue est très-limitée, mais elle ne doit pas limiter son objet. L'idée qu'elle nous donne de l'étendue a des bornes fort étroites; mais il ne suit pas de là que l'étendue en ait. Elle est sans doute infinie en un sens ; et cette petite partie de matière qui se cache à nos yeux est capable de contenir un monde dans lequel il se trouverait autant de choses, quoique plus petites à proportion , que dans ce grand monde dans lequel nous vivons.

Les petits animaux dont nous venons de parler ont peutêtre d'autres petits animaux qui les dévorent , et qui leur

' Journal des Savants du 12 nov. 1G68.

LIVBE PREMIER.

sont imperceptibles à cause de leur petitesse effroyable, de même que ces autres nous sont imperceptibles. Ce qu'un ciron est à notre égard , ces animaux le sont à un ciron ; et peut-être qu'il y en a dans la nature de plus petits, et de plus petits à rinfmi dans cette proportion si étrange d'un homme à un ciron.

Nous avons des démonstrations évidentes et mathématiques de la divisibilité de la matière à l'infini; et cela suffit pour nous faire croire qu'il peut y avoir des animaux plus petits et plus petits à Finfini , quoique notre imagination s'effarouche de cette pensée. Dieu n'a fait la matière que pour en foj'mer des ouvrages admirables ; et puisque nous sommes certains qu'il n'y a point de parties dont la petitesse soit capable de borner sa puissance dans la formation de ces petits animaux, pourquoi la limiter et diminuer ainsi sans raison l'idée que nous avons d'un ouvrier infini , en mesurant sa puissance et son adresse par notre imagination qui est finie ?

L'expérience nous a déjà détrompés en partie , en nous faisant voir des animaux mille fois plus petits qu'un ciron ; pourquoi voudrions-nous qu'ils fussent les derniers et les plus petits de tous ? Pour moi , je ne vois pas qu'il y ait raison de se l'imaginer. Il est au contraire bien plus vraisemblable de croire qu'il y en a de beaucoup plus petits que ceux que l'on a découverts; car enfin les petits animaux ne manquent pas aux microscopes, comme les microscopes manquent aux petits animaux.

Lorsqu'on examine au milieu de l'hiver le germe de l'oignon d'une tulipe avec une simple lowpe ou verre convexe, ou même seulement avec les yeux , on découvre fort aisément dans ce germe les feuilles qui doivent devenir vertes , celles qui doivent composer la fleur ou la tulipe , cette petite partie triangulaire qui enferme la graine, et les six petites colonnes qui l'environnent dans le fond de la tulipe. Ainsi on ne peut douter que le germe d'un oignon de tulipe ne renferme une tuhpe tout entière.

11 est raisonnable de croire la môme chose du germe d'un grain de moutarde , de celui d'un pépin de pomme , et généralement de toutes sortes d'arbres et de plantes , quoique cela ne se puisse pas voir avec les yeux, ni même avec le microscope; et Ton peut dire avec quelque assurance que tous les arbres sont en petit dans le germe de leur semence.

DES SENS

Il ne paraît pas môme déraisonnable de penser qu'il y a des arbres infinis dans un seul germe^ puisqu'il ne contient pas seulement l'arbre dont il est la semence^ mais aussi un très-grand nombre d'autres semences^ qui peuvent toutes renfermer dans elles-mêmes de nouveaux arbres et de nouvelles semences d'arbres; lesquelles conserveront peut-être encore , dans une petitesse incompréhensible ^ d'autres arbres et d'autres semences aussi fécondes que les premières^ et ainsi à l'infuii. De sorte que, selon cette pensée qui ne peut paraître impertinente et bizarre qu'à ceux qui mesurent les merveilles de la puissance intinie de Dieu avec les idées de leurs sens et de leur imagination, on pourrait dire que dans un seul pépin de pomme il y aurait des pommiers , des pommes et des semences de pommiers pour des siècles infinis ou presque infinis, dans cette proportion d'un pommier parfait à un pommier dans sa semence ; que la nature ne fait que développer ces petits arbres, en donnant un accroissement sensible à celui qui est hors de sa semence, et des accroissements insensibles, mais très-réels et proportionnés à leur grandeur, à ceux qu'on conçoit être dans leurs semences ; car on ne peut pas douter qu'il ne puisse y avoir des corps assez petits pour s'insinuer entre les fibres de ces arbres que l'on conçoit dans leurs semences, et pour leur servir ainsi de nourriture.

Ce que nous venons de dire des plantes et de leurs germes se peut aussi penser des animaux et du germe dont ils sont produits. On voit dans le germe de l'oignon d'une tulipe une tulipe entière. On voit aussi dans le germe d'un œuf frais, et qui n'a point été couvé, un poulet qui est peut-être entièrement formé». On voit des grenouilles dans les œufs des grenouilles, et on verra encore d'autres animaux dans leur germe , lorsqu'on aura assez d'adresse et d'expérience pour les découvrir. Mais il ne faut pas que l'esprit s'arrête avec les yeux ; car la vue de l'esprit a bien plus d'étendue que la vue du corps. Nous devons donc penser outre cela que tous les corps des hommes et des animaux, qui naîtront jusqu'à la consommation des siècles, ont peut-être été produits dès la création du monde ; je veux dire que les femelles des premiers

' Le germe de l'œuf est une petite tache blanche qui est sur ie jaune. — Voy. le liv. De formatione pulli in ovode M. Malpighi. — Voy. Miraculiimnaturœ de M. Swammerdam.

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