‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 37 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

nous en voyons. Ces choses ne sont point seulement imaginaires^ elles sont réelles, et nous ne nous trompons point de croire qu'elles ont une* existence réelle et indépendante de notre esprit, quoiqu'il soit très-difficile de le prouver démon strativement 1.

il est donc constant que les jugements que nous faisons touchant Fétendue , les figures et les mouvements des corps , renferment quelque vérité ; mais il n'en est pas de même de ceux que nous faisons touchant la lumière , les couleurs , les saveurs , les odeurs et toutes les autres qualités sensibles : car la vérité ne s'y rencontre jamais, comme nous Talions faire voir dans le reste de ce premier livre.

On ne sépare poin t ici la lumière d'avec les couleurs, parc^ qu'on ne les croit pas fort différentes et qu'on ne les peut expliquer séparément. L'on sera même obligé de parler des autres qualités sensibles en général en même temps que l'on traitera de ces deux-ci , parce qu'elles s'expliqueront par les mêmes principes. 11 faut apporter beaucoup d'attention aux choses (jui suivent ; car elles sont de la dernière conséquence, et bien diflerentes pour leur utilité de celles qui ont précédé.

l. Je suppose d'abord qu'on sache bien distinguer l'àme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. Le corps n'est que l'étendue en longueur, largeur et profondeur, et toutes ses propriétés ne consistent que dans le repos et le mouvement , et dans une infinité de figures différentes; car il est clair : 1° que l'idée de l'étendue représente une substance, puisqu'on peut penser à l'étendue sans penser à autre chose ; 2° et cette idée ne peut représenter que des rapports de distance ou successifs ou permanents, c'est-à-dire des mouvements et des figures. Comme on ne se trompe point quand on ne croit que ce qu'on conçoit, il ne faut attribuer au corps que les propriétés que je viens de dire. L'âme, au contraire, c'est ce moi qui pense, qui sent, qui veut : c'est la substance où se trouvent toutes les modifications dont j'ai sentiment intérieur, et qui ne peuvent subsister que dans l'âme qui les sent. Ainsi il ne faut attribuer à l'âme aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que l'on sache bien distinguer l'âme du corps ; que si ce que je viens de dire ne suffit pas pour

* Voy. les Eclaire. — Entr. sur la ,Vetaph. — Entr. n. 1, 2.

DES SENS

faire sentir la dilïérence de ces deux substances ^ on peut lire et méditer quelques endroits de saint Augustin , comme le chapitre 1 0 du livre de la Trinité . les chapitre 4 et i 4 du livre de la Quantité de Fàme . ou les Méditations de M. Descartes, principalement ce qui regarde la distinction de l'àme et du corps, ou enlin le sixième discours du D/scer/^eme;?/ de Vàme et du corps ^ de M. de Gordemoy.

II. Je suppose aussi qu'on sache Tanatomie des organes des sens , et qu'ils sont composes de petits fdets qni ont leur origine dans le milieu du cerveau ; qu'ils se répandent dans tous nos membres où il y a du sentiment , et qu'ils viennent enfin aboutir, sans aucune interruption, jusqu'aux parties extérieures du corps ; que , pendant que Ton veille et qu'on est en santé , on ne peut en remuer un bout que l'autre ne se remue en même temps, à cause qu'ils sont toujours un peu bandés ; de môme qu'il arrive à une corde bandée, de laquelle on ne peut remuer une partie sans que l'autre soit ébranlée.

11 faut aussi savoir que ces filets peuvent être remués en deux manières , ou bien par le bout qui est hors du cerveau, ou par le bout qui est dans le cerveau. Si ces fdets sont agités au dehors par laction des objets , et que leur agitation ne se communique point jusqu'au cerveau, comme il arrive dans le sommeil, Tâme n'en reçoit pour lors aucune sensation nouvelle. Mais si ces petits filets sont remués dans le cerveau par le cours des esprits animaux ou par quelque autre cause, l'âme aperçoit quelque chose , quoique les parties de ces filets, qui sont hors du cerveau et répandus dans toutes les parties de notre corps , soient dans un parfait repos , comme il arrive encore pendant qu'on dort.

m. 11 est bon de remarquer ici, en passant, que l'expérience appi'end qu'il peut arriver que nous sentions de la douleur dans des parties de notre corps qui nous ont été entièrement coupées, parce que les filets du cerviiau, qui leur répondent , étant ébranlés de la môme manière que si elles étaient effectivement blessées , l'âme sent dans ces parties imaginaires une douleur très-réelle. Car toutes ces choses montrent visiblement que l'âme réside immédiatement dans la partie du cerveau à laquelle tous les organes des sens aboutissent : je veux dire qu'elle y sent tous les changemenls qui s'y passent par rapport aux objets qui les ont causés ou qui ont accoutumé de les causeï', et qu'elle n'aperçoit ce qui se

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passe au dehors de cette partie que par l'entremise des fibrej? qui y aboutissent, ou, si Ton veut, par les diverses secousseï^ des esprits contenus dans ces libres. Cela posé et bien conçu, il ne sera pas fort difficile de voir comment la sensation se fait : ce qu'il faut expliquer par quelque exemple.

IV. Lorsqu'on appuie la pointe d'une aiguille sur sa main , cette pointe remue et sépare les fibres de la chair. Ces fibres sont étendues depuis cet endroit jusqu'au cerveau ; et, quand on veille, elles sont assez bandées pour ne pouvoir être ébranlées que celles du cerveau ne le soient. 11 s'ensuit donc que les extrémités de ces fibres , qui sont dans le cerveau , sorrt aussi remuées. Si le mouvement des libres de la main est modéré , celui des fibres du cerveau le sera aussi ; et si ce mouvement est assez violent pour rompre quekjue chose sur la main, il sera de môme plus fort et plus violent dans le cerveau-

De môme , si on approche sa main du feu , les petites parties du bois qui poussent continuellement en fort grand nombre et avec beaucoup de violence , comme la raison le démontre au défaut de la vue, viennent heurter contre ces fibres et leur communiquent une partie de leur agitation. Si cette action est modérée , celle des extrémités des fibres du cerveau qui répondent à la main sera modérée ; et si ce mouvement est assez violent dans la main pour en sépai*er quelques parties, comme il arrive quand on se brûle, le mouvement des fibres intérieures du cerveau sera , à proportion ,. plus fort et plus violent. Voilà ce qu'on peut concevoir qui arrive à notre corps quand les objets nous frappent. 11 ftmt maintenant voir ce qui arrive à notre àme.

V. Elle réside principalement, s'il est permis de le dire ainsi, dans cette partie du cerveau où tous les filets de nos nerfs aboutissent; elle y est pour entretenir et pour conserver toutes les parties de notre corps ; et , par conséquent , il faut qu'elle soit avertie de tous les changements qui y arrivent, et qu'elle puisse distinguer ceux qui sont conformes à la constitution de son corps d'avec les autres, parce qu'il lui serait inutile de les reconnaître absolument et sans ce rapport à son corps. Ainsi, quoique tous ces changements de nos fibres ne consistent, selon la vérité, que dans des mouvements qui ne diffèrent ordhiairement que du plus et du moins, il est nécessaire que ràme les regarde comme des changements essentiellement difïereiits ; car, encore qu'en eux-mômes ils ne dit-

DES SENS

fèrent que très-peu , on les doit toutefois considérer comme essentiellement différents par rapport à la conservation du corps.

Le mouvement, par exemple, qui cause la douleur, ne diffère assez souvent que très-peu de celui qui cause le chatouillement.

Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de différence essentielle entre ces deux mouvements ; mais il est nécessaire qu'il y ait une différence essentielle entre le chatouillement et la douleur que ces deux mouvements causent dans Fàme; car l'ébranlement des fibres qui accompagne le chatouillement témoigne à râme la bonne constitution de son corps , qu'il a assez de force pour résister à Timpression de l'objet , et qu'elle ne doit point appréhender qu'il en soit blessé. Mais le mouvement qui accompagne la douleur étant quelque peu plus violent , il est capable de rompre quelque fibre du corps, et l'âme en doit être avertie par quelque sensation désagréable, afin qu'elle y prenne garde. Ainsi, quoique les momements qui se passent dans le corps ne diffèrent que du plus et du moins en euxmêmes, si néanmoins on les considère par rapport à la conservation de notre vie, on peut dire qu'ils diffèrent essentiellement

C'est pour cela que notre âme n'aperçoit point les ébranlements que les objets excitent dans les fibres de notre chair. Il lui serait-assez inutile de les connaître, et elle n'en tirerait pas assez de lumière pour juger si les choses qui nous environnent seraient capables de détruire ou d'entretenir l'économie de notre corps : mais elle se sent touchée de sentiments qui diffèrent essentiellement, et qui, marquant précisément les qualités des objets par rapport à son corps, lui font sentir très-distinctement si ces objets sont capables de lui nuire.

Il faut, de plus, considérer que si l'âme n'apercevait que ce qui se passe dans sa main quand elle se brûle , si elle n'y voyait que le mouvement et la séparation de quelques fibres, elle ne s'en mettrait guère en peine ; et même elle pourrait quelquefois, par fantaisie ou par caprice, y prendre quelque satisfaction, comme ces fantasques 'qui se divertissent à tout rompre dans leurs emportements et dans leurs débauches.

' Ce raisonnement confus, ou ce jugenienl naturel qui appli(juc au corps ce qae l'âme sent, n'est (ju'une sensaHon composée. Voyez ce que j'ai dit auparavant des jugements naturels, et le inemier chapitre du troisième /ivre.

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