LIVRE PUEMIER
L'âme, depuis le péché, esl devenue comme corporelle par inclination. Son amom* pour les choses sensibles diminue sans cesse F union ou le rapport qi^'elle a avec les choses intelligibles. Ce n'est qu'avec dégoût qu'elle conçoit les choses qui ne se font point sentir, et elle se lasse incontinent de les considérer. Elle fait tous ses efforts pour produire dans son cerveau quelques images qui les représentent ; et elle s'est si fort accoutumée dès Tenfance à cette sorte de conception , qu'elle croit même ne point connaître ce qu'elle ne peut imaginer. Cependant il se trouve plusieurs choses qui , n'étant point corporelles, ne peuvent être représentées à l'esprit par des images corporelles , comme notre âme avec toutes ses modifications. Lors donc que notre âme veut se représenter sa nature et ses propres sensations , elle fait effort pour s'en former une image corporelle ; elle se cherche dans tous les êtres corporels; elle se prend tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre ; tantôt pour l'air, tantôt pour le feu , ou pour l'harmonie des parties de son corps , et , se voulant ainsi trouver parmi les corps et imaginer ses propres modifications, qui sont ses sensations, comme les modifications des corps , il ne faut pas s'étonner si elle s'égare et si elle se méconnaît entièrement elle-même.
Ce qui la porte encore beaucoup à vouloir imaginer ses sensations , c'est qu'elle juge qu'elles sont dans les objets et qu'elles en sont même des modifications , et, par conséquent , que c'est quelque chose de corporel et qui se peut imaginer. Elle juge donc que la nature de ses sensations ne consiste que dans le mouvement qui les cause , ou dans quelque autre modification d'un corps; ce qui se trouve différent de ce qu'elle sent, qui n'est rien de corporel et qui ne se peut représenter par des images corporelles. Cela l'embarrasse et lui fait croire qu'elle ne connaît pas ses propres sensations.
Pour ceux qui ne font point de vains effoj-ts afin de se représenter l'âme et ses modifications par des images corporelles , et qui ne laissent pas de demander qu'on leur exphque les sensations, ils doivent savoir qu'on ne connaît point l'âme ni ses modifications par des idées , prenant le mot d'idée dans son véritable sens, tel que je le déleimine et que je l'explique dans le troisième livre, mais seulement par sentiment intérieur ^ ; et qu'ainsi , lorsqu'ils souhaitent qu'on leur
• Deuxième partie , ch. 7, Voy. aussi Y Eclaire, tiur le même ehapitrc.
DES SE!\S
explique Tàme et ses sensations par quelques idées ^ ils souhaitent ce qu'il n'est pas possible à tous les hommes ensemble de leur donner^ puisque les hommes ne peuvent pas nous instruire en nous donnant les idées des choses^ mais seulement en nous faisant penser à celles que nous avons naturellement.
La seconde erreur où nous tombons touchant les sensations^ c'est que nous les attribuons aux objets. Elle a été exphquée dans les chapitres xi et xn.
V. La troisième est que nous jugeons que tout le monde a les mêmes sensations des mêmes objets. Nous croyons^ par exemple, que tout le monde voit le ciel bleu, les prés verts, et tous les objets visibles de la même manière que nous les voyons, et ainsi de toutes les autres qualités sensibles des autres sens. Plusieurs personnes s'étonneront même de œ que je mets en |doute des choses qu'ils croient indubitables. Cependant je puis assurer qu'ils n'ont jamais eu aucune raison d'en juger de la nanière qu'ils en jugent , et quoique je ne puisse pas démontrer mathématiquement qu'ils se trompent, je puis toutefois démontrer que s'ils ne se trompent pas, c'est parle plus grand hasard du monde. J'ai même des raisons assez fortes pour assurer qu'ils sont véritablement dans l'erreur -
Pour reconnaître la vérité de ce que j'avance , il faut se souvenir de ce que j'ai déjà prouvé , savoir qu'il y a grande différence entre les sensations et les causes des sensations. Car on peut juger de là qu'absolument parlant il se peut faire que des mouvements semblables des fibres intérieures du nerf optique ne fassent pas avoir à diftërentes personnes les mêmes sensations , c'est-à-dire voir les mêmes couleurs , et qu'il peut arriver qu'un mouvement qui causera dans une personne la sensation du bleu causera celle du vert ou du gris dans une autre, ou même une nouvelle sensation que personne n'aura jamais eue.
11 est constant que cela peut être et qu'on n'a point de raison qui nous démontre le contraire. Cependant on tombe d'accord qu'il n'est pas vraisemblable que cela soit ainsi. 11 est bien plus raisonnable de croire que Dieu agit toujours de la même manière dans l'union qu'il a mise entre nos âmes et nos corps , et qu'il a attaché les mêmes idées et les mêmes sensations aux mouvements semblables des (ibres intérieures du cerveau de difl'ércntes personnes.
LIVRB PBEMIER.
Qu'il soit donc vrai que les mêmes mouvements des fibres qui aboutissent dans le cerveau soient accompagnés des mêmes sensations dans tous les hommes; s'il arrive que les mêmes objets ne produisent pas les mêmes mouvements dans leur cerveau , ils n'exciteront pas par conséquent les mêmes sensations dans leur âme. Or il me paraît indubitable que les organes des sens de tous les hommes n'étant pas disposés de la même manière ^ ils ne peuvent pas recevoir les mêmes impressions des mêmes objets.
Les coups de poing , par exemple , que les portefaix se donnent pour se flatter^ seraient capables d'estropier des personnes délicates. Le même coup produit des mouvements bien différents y et excite par conséquent des sensations bien différentes dans un homme d'une constitution l'obuste et dans un enfant ou une femme de faible complexion. Ainsi, n'y ayant pas deux personnes au monde de qui on puisse assurer qu'ils aient les organes des sens dans une parfaite conformité, on ne peut pas ^assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde qui aient tout à fait les mêmes sentiments des mêmes objets.
C'est là l'origine de cette étrange variété qui se rencontre dans les inclinations des hommes. 11 y en a qui aiment extrêmement la musique, d'autres qui ^ sont insensibles; et même entre ceux qui s'y plaisent, les uns aiment un genre de musique, les autres un autre, selon la diversité presque infinie qui se trouve dans les fibres du nerf de l'ouïe, dans le sang et dans les esprits. Combien, par exemple, y a-t-il de différence entre la musique de France, celle d'Italie, celle des Chinois et les autres, et par conséquent entre le goût que les différents peuples ont des différents genres de musique ! Il aiTive même qu'en différents temps on reçoit des impressions fort diffé.rentes par les mêmes concerts ; car, si l'on a l'imagination échauftée par une grande abondance d'esprits agités, on se plaît beaucoup plus à entendre une musique hardie et où il entre beaucoup de dissonances, que dans une musique plus douce et plus selon les règles et l'exactitude mathématique. L'expérience le prouve, et il n'est pas fort difficile d'en donner la raison.
11 en est de même des odeurs. Celui qui aime la fleur d'orange ne pourra peut-être souffrir la rose, et d'autres au contraire.
DES SENS
Pour les saveurs il y a autant de diversité que dans les autres sensations. Les sauces doivent être toutes différentes pour plaire égalenrient à différentes personnes^ ou pour plaire .également à une même personne en différents temps. L'un aime le doux y Tautre aime Taigre. L'un trouve le vin agréable , et l'autre en a de Thorreur ; et la même personne qui le trouve agréable quand elle se porte bien^ le trouve amer quand elle a la fièvre, et ainsi des autres sens. Cependant tous les hommes aiment le plaisir; ils aiment toutes les sensations agréables ; ils ont tous en cela la même inclination. Ils ne l'eçoivent donc pas les mêmes sensations des mêmes objets , puisqu'ils ne les aiment pas également.
Ainsi, ce qui fait dire à un homme qu'il aime le doux, c'est que la sensation qu'il en a est agréable ; et ce qui fait qu'un autre dit qu'il n'aime pas le doux, c'est que selon la vérité il n'a pas la même sensation que celui qui l'aime. Et alors quaj^L il dit qu'il n'aime pas le doux , cela ne veut pas dire qi^B n'aime pas à avoir la même sensation que l'autre, mais sei^ lement qu'il ne l'a pas. De sorte que l'on parle improprement quand on dit qu'on n'aime pas le doux ; on devrait dire qu'on n'aime pas le sucre, lé miel, etc., que tous les autres trouvent doux et agréables, et qu'on ne trouve pas de même goût que les autres parce qu'on a les fibres de la langue autrement disposées.
Voici un exemple plus sensible : supposé que de vingt personnes il y en ait quelqu'une qui ait froid aux mains, et qui ne sache pas les noms dont on se sert en France pour expliquer les sensations de froideur et de chaleur, et que tous les autres au contraire aient les mains extrêmement chaudes. Si en hiver on leur apportait à tous de l'eau un peu tiède pour se laver, ceux qui auraient les mains fort chaudes, se lavant d'abord les uns après les autres, pourraient bien dire : Voilà de l'eau bien froide, je n'aime point cela. Mais quand ce dernier qui a les mains extrêmentent froides viendrait à la fin pour se laver, il dirait au contraire : Je ne sais pas pourquoi vous n'aimez pas l'eau froide, pour moi je prends plaisir de sentir l'eau froide et de me laver.
Il est bien clair, dans cet exemple , (jue quand ce dernier dirait : J'aime le froid, cela ne signifierait autre chose sinon qu'il aime la chaleur et qu'il la sent où les autres sentent le contraire.