‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 53 sur 219 · CHAPITRE XYL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYL

1. Que les erreurs de nos seus nous servent de principes généraux et fort féconds pour tirer de fausses conclusions , lesquelles servent de principes â leur tour. — II. Origine des différences essentielles. — III. Des formes substantielles. — IV. De quelques autres erreurs de la philosophie de l'école.

I. On a, ce me semble, expliqué suffisamment, pour des personnes qui ne sont point préoccupées et qui sont capables de quelque attention d'esprit, en quoi consistent nos sensations et les erreurs générales qui s'y trouvent. Il est maintenant à propos de montrer qu'on s'est servi de ces erreurs générales comme de principes incontestables pour expliquer toutes choses ; qu'on en a tiré une infinité de fausses conséquences qui ont aussi à leur tour servi de principes pour tirer d'autres conséquences , et qu'ainsi on a composé peu à peu ces sciences imaginaires sans corps et sans réalité après lesquelles on court aveuglément , mais qui , semblables à des fantômes , ne laissent autre chose à ceux qui les embrassent que la confusion et la honte de s'être laissé séduire, ou ce caractère de folie qui fait qu'on prend plaisir à se repaître d'illusions et de chimères. C'est ce qu'il faut montrer en particuher par des exemples.

On a déjà dit que nous avions coutume d'attribuer aux objets nos propres sensations , et que nous jugions que les couleurs, les odeurs, les saveurs et les autres qualités sensibles se trouvaient dans les corps que nous appelons colorés, odoriférants , savoureux , et ainsi des autres. On a l'econnu (|ue c'est une erreur. 11 faut présentement montrer que nous nous servons de cette (vncur coiunKMÎ'Nu principe poin* tirer

LIVUB PBEiaiEB.

de fausses conséquences, et qu'ensuite nous regardons ces dernières conséquences comme d'autres principes sur lesquels nous continuons d'appuyer nos raisonnements. En un mot, il faut exposer ici les démarches que fait Fesprit humain dans la recherche de quelques vérités particulières lorsque ce faux principe, que nos sensations sont dans les objets^ lui paraît incontestable.

Mais , afin de rendre ceci plus sensible , prenons quelque corps en particulier dont on rechercherait la nature, et voyons ce que ferait un homme qui voudrait , par exemple , connaître ce que c'est que du miel et du sel. La première chose que feràit cet homme serait d'en examiner la couleur, Todeur, la saveur, et les autres quahtés sensibles ; quelles sont celles du miel et celles du sel , en quoi elles conviennent , en quoi elles diffèrent, et le rapport qu'elles peuvent encore avoir avec celles des autres corps. Cela fait , voici à peu près la manière dont il raisonnerait , supposé qu'il crût comme un principe incontestable que les sensations fussent dans les objets des sens.

II. Toutes les choses que je sens en goûtant, en voyant et en maniant ce miel et ce sel, sont dans ce miel et dans ce sel. Or il est indubitable que ce que je sens dans le miel diffère essentiellement de ce que je sens dans le sel. La blancheur du sel diffère sans doute bien davantage que du plus et du moins de la couleur du miel , et la douceur du miel de la saveur piquante du sel : et , par conséquent , il faut qu'il y ait une différence essentielle entre le miel et le sel, puisque tout ce que je sens dans l'un et dans Tautre ne diffère pas seulement du plus et du moins, mais qu'il diffère essentiellement.

Voilà la première démarche que cette personne ferait ; car sans doute il ne peut juger que le miel et le sel diffèrent essentiellement que parce qu'il trouve que les apparences de l'un diffèrent essentiellement de celles de l'autre, c'est-à-dire que les sensations qu'il a du miel diffèrent essentiellement de celles qu'il a du sel , puisqu'il n'en juge que par l'impression qu'ils font sur les sens. Il regarde donc ensuite sa conclusion comme un nouveau principe ducjuel il tire d'autres conclusions en cette sorte.

III. Puis donc que le miel et le sel et les autres corps naturels diffèrent essentiellement les uns des autres, il s'ensuit que ceux-là se trompent lourdement qui nous veulent faire

DES SENS

croire que toute la cliftërence qui se trouve entre ces corps ne consiste que dans la difféi'ente configuration des petites parties qui les composent. Car^ puisque la figure n'est point essentielle aux différents corps , que la figure de ces petites parties qu'ils imaginent dans le miel change^ le miel demeurera toujours miel, quand môme ces parties auraient la figui'e des petites parties du sel. Ainsi il faut de nécessité qu'il se trouve quelque substance qui, étant jointe à la matière première commune à tous les différents corps, fasse qu'ils diffèrent essentiellement les uns des autres.

Voilà la seconde démarche que ferait cet homme , et Theureuse découverte des formes substantielles: ces substances fécondes qui font tout ce que nous voyons dans la nature , quoiqu'elles ne subsistent que dans Timagination de notre philosophe. Mais voyons les propriétés qu'il va libéralement donner à cet être de son invention, car il ôtera sans doute à toutes les autres substances les propriétés qui leur sont les plus essentielles pour Fen revêtir.

iV. Puis donc qu'il se trouve dans chaque corps natinel deux substances qui le composent , l'une qui est commune au miel et au sel et à tous les autres corps, et l'autre qui fait que le miel est miel, que le sel est sel, et que tous les autres corps sont ce quils sont, il s'ensuit que la première, qui est la matière, n'ayant point de contraire et étant indifférente à toutes les formes, doit demeurer sans force et sans action , puisqu'elle n'a pas besoin de se défendre. Mais poui* les autres, qui sont les formes substantielles, elles ont besoin d'être toujours accompagnées de qualités et de facultés pour les défendre. Il faut qu'elles soient toujours sur leurs gardes , de peur d'être surprises ; qu'elles travaillent continuellement à leur conservatiorf, cà étendre leur dominatiofi sur les matières voisines, et à pousser leurs conquêtes le plus avant qu'elles pourront, parce que si elles étaient sans foi'ce, ou si elles manquaient d'agir, d'autres formes les viendiaient surprendre et les anéantiraient aussitôt. 11 faut donc qu'elles combattent toujours, et qu'elles nourrissent ces antipathies et ces haines irréconciliables contre ces formes ennemies qui ne cherchent qu'à les détruh e.

Que s'il arrive qu'une forme s'empare de la matière d'une autre , que la forme de cadavre , par exemple , s'empare du corps d'un chien , il ne faut pas que cette forme se contente

Page 1