‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 58 sur 219 · LIVRE PKEMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PKEMIER

garde une mesure agréable dans ses périodes^ s'il a Fair d^'urt honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est une personne de qualité, s'il est suivi d'un grand train, s'il parle avec autorité et avec gravité, si les autres l'écoutent avec respect et en silence; s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre 5 enfin s'il est assez heureux pour plaire ou pour être estimé , il aura raison dans tout ce qu'il a:vancera, et il n'y aui a pas jusqu'à son collet et ses manchettes qui ne prouvent quelque chose.

Mais s'il est assez malheureux pour avoir des qualités contraires à celles-ci, il aura beau démontrer, il ne prouvera jamais rien ; qu'il dise les plus belles choses du monde, on ne les apercevra jamais. L'attention des auditeurs n'étant qu'à ce qui touche les sens , le dégoût qu'ils auront de voii* un homme si mal composé les occupera tout entiers et empêchera l'application qu'ils devraient avoir à ses pensées. Ce collet sale et chiffonné fera mépriser celui qui le porte et tout ce qui peut venir de lui ; et cette manière de parler de philosophe et de rêveur fera traiter de rêveries et d'extravagances ces hautes et sublimes vérités , dont le commun du monde n'est pas capable.

Voilà quels sont les jugements des hommes. Leurs yeux et leurs oreilles jugent de la vérité, et non pas la raison, dans les choses même qui ne dépendent que de la raison , parce que les hommes ne s'appliquent qu'aux manières sensibles et agréables, et qu'ils n'apportent presque jamais une attention forte et sérieuse pour découvrir la vérité.

111. Qu'y a-t-il cependant de plus injuste que déjuger des choses par la manière, et de mépriser la vérité parce qu'elle n'est pas revêtue d'ornements qui nous plaisent et qui flattent nos sens? Il devrait être honteux à des philosophes et à des personnes qui se piquent d'esprit, de rechercher avec plus de soin ces manières agréables que la vérité même, et de se repaître plutôt l'esprit de la *vanité des paroles que de la solidité des choses. C'est au commun des hommes, c'est aux âmes de chair et de sang à se laisser gagner par des périodes bien mesurées et par des figui os et des mouvements qui réveillent les passions.

Omnia enirn stolidi tnagis adiiiiiantur , aniaiili|ue , lûYersis quse sub \erbis latitanlia cernuiit ;

DES SENS

Veraque constituuoi , qusD belle tangere possunt Aures , et lepido quee sunt fiicata sonore.

Mais les personnes sages tâchent de se défendre contre la force maligne et les charmes puissants de ces manières sensibles. Les sens leur imposent aussi bien qu'aux autres hommes, puisqu'en effet ils sont hommes ; mais ils méprisent les rapports qu'ils leur font. Ils imitent ce fameux exemple des juges de TAréopage, qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se servir de ces paroles et de ces figures trompeuses, et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de leurs paroles et de leurs gestes ne leur persuadassent quelque chose contre la vérité et la justice, et afin qu'ils pussent davantage s'appliquer à considérer la soUdité de leurs raisons.

Page 1