‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 67 sur 219 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. De la liaison des idées de l'esprit avec les traces du cerveau. — II. De la liaison réciproque qui est entre ces traces. — III. De la mémoire. — IV. Des habitudes.

De toutes les choses matérielles, il n'y en a point de plus digne de Fapplication des hommes que la structure de leur corps et que la correspondance qui est entre toutes les parties qui le composent; et de toutes les choses spirituelles, il n'y en a point dont la connaissance leur soit plus nécessaire que celle de leur àme , et de tous les rapports qu'elle a indispensablement avec Dieu, et naturellement avec le corps.

11 ne suffit pas de sentir ou de connaître confusément que les traces 'du cerveau sont liées les unes avec les autres, et qu'elles sont suivies du mouvement des esprits animaux ; que les traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit , et que des mouvements excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté. Il faut autant qu'on le peut savoir distinctement la cause de toutes ces liaisons différentes, et principalement les effets qu'elles sont capables de produire.

Il en faut connaître la cause, parce qu'il faut connaître celui qui seul est capable d'agir en nous' et de nous rendre heureux ou malheureux ; et il en faut connaître les effets , parce qu'il faut nous connaître nous-mêmes autant que nous le pouvons, et les autres hommes avec qui nous devons vivre. Alors nous saurons les moyens de nous conduire et de nous conserver nous-mêmes dans l'état le plus heureux et le plus parfait où l'on puisse parvenir, selon l'ordre de la nature et selon les règles de l'Évangile ; et nous pourrons vivre avec les autres hommes, en connaissant exactement et le^ moyens Ifv 12

LIVRR DEUXIÈME.

de nous en servir daris nos besoins , et ceux de les aider dans leurs misères.

Je ne prétends pas expliquer dans ce chapitre un sujet si vaste et si étendu. Je ne prétends pas môme de le faire entièrement dans tout cet ouvrage. 11 y a beaucoup de choses que je ne connais pas encore^ et que je n'espère pas de bien connaître; et il y en a quelques-unes que je crois savoir, et que je ne puis expliquer. Car il n'y a point d'esprit si petit qu'il soit qui n|4)uisse en méditant découvrir plus de vérités que l'homme du monde le plus éloquent n'en pourrait déduire.

1. 11 ne faut pas s'imaginer, comme la plupart des philosophes, que l'esprit devient corps lorsqu'il s'unit au corps, et que le corps devient esprit lorsqu'il s'unit à l'esprit. L'âme n'est point répandue dans toutes les parties du corps afin de lui donner la vie et le mouvement, comme l'imagination se le figure ; et le corps ne devient point capable de sentiment par l'union qu'il a avec l'esprit, comme nos sens faux et trompeurs semblent nous en convaincre. Chaque substance demeure ce qu'elle est ; et comme l'àme n'est point capable d'étendue et de mouvements, le corps n'est point capable de sentiment et d'inchnations. Toute l'alliance de l'esprit et du corps qui nous est connue consiste dans une Cf)rrespondancc naturelle et mutuelle des pensées de l'àme avec les traces du cerveau, et des émotions de l'àme avec les mouvements des esprits.

Dès que l'àme reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces; et dès que les objets produisent de nouA elles traces , l'àme reçoit de nouvelles idées. Ce n'est pas qu'elle considère ces traces , puisqu'elle n'en a aucune connaissance ; ni que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun rapport ; ni enfin qu'elle reçoive ses idées de ces traces, car, comme nous expUquerons ailleurs, il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps , et qu'il devienne plus éclairé qu'il n'est en se tournant vers lui , ainsi que les philosophes le prétendent , qui veulent que ce soit par conversion aux fantômes ou aux traces du cerveau, per comersionem ad phantasmata , qnc l'esprit aperçoive toutes choses.

De même, dès que l'àme veut que le bras soit nui, le bras est mil, quoiqu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire pour le remuer.; et dès que les esprits animaux sont agitée

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i'àme se trouve émue, quoiqu'elle ne sache pas seulement s'il ^ a dans son corps des esprits animaux.

Lorsque je traiterai des passions , je parlerai de la liaison qu'il y a entre les traces du cerveau et les mouvements des esprits, et de celle qui est entre les idées et les émotions de l'cime, car toutes les passions en dépendent. Je dois seulement parler ici de la liaison des idées avec les traces, et de la liaison des traces les unes avec les autres.

11 y a trois causes fort considérables de la liaison des idées avec les traces. La première et la plus générale, c'est \ identité du temps. Car il suffit souvent que nous ayons eu certaines pensées dans le temps qu'il y avait dans notre cerveau quelques nouvelles traces, afm que ces traces ne puissent plus se produire sans que nous ayons de nouveau ces mêmes pensées. Si l'idée de Dieu s'est présentée à mon esprit dans le môme temps que mon cerveau a été frappé de la vue de ces trois caractères lah ou du son de ce môme mot, il suffira que les traces que ces caractères ou leur son auront produites se réveillent, afin que je pense à Dieu, et je ne pourrai penser à Dieu qu'il ne se produise dans mon cerveau quelques traces confuses des caractères ou des sons qui auront accompagné les pensées que j'aurai eues de Dieu; car, le cerveau n'étant jamais sans traces, il a toujours celles qui ont quelque rapport à ce que nous pensons, quoique souvent ces traces soient îbi-t imparfaites et fort confuses.

La seconde cause de la liaison des idées avec les traces , et qui suppose toujours la première, c'est la volonté des hommes. Cette volonté est nécessaire , afin que cette liaison des idées avec les traces soit réglée et accommodée à l'usage. Car si les hommes n'avaient pas naturellement de l'inclination à convenir entre eux pour attacher leurs idées à des signes sensibles, non-seulement cette liaison des idées serait entièrement inutile pour la société, mais elle serait encore fort déi-égiée et fort imparfaite.

Pi'emièrement , parce que les idées ne se Ment fortement avec les traces que lorsque les esprits étant agités , ils rendent ces traces profondes et durables. De sorte que les esprits n'étant agités que par les passions, si les hommes n'en avaient aucune pom* communiquer leurs sentiments et pour enti'er dans ceux des autres, il est évident (jue L'i liaison exacte de leurs idées à certaines traces serait bien faible, puisqu'ils ne

s'assujettissent à ces liaisons exactes et régulières que pour se communiquer leurs pensées.

Secondement, la répétition de la rencontre des mêmes idées avec les mêmes traces étant nécessaire pour formel' une liaison qui se puisse conserver longtemps, puisqu'une première rencontre, si elle n'est accompagnée d'un mouvement violent d'esprits animaux, ne peut faire de foi-tes liaisons, il est clair que si les hommes ne voulaient pas convenir, ce serait le plus grand hasard du monde s'il arrivait de ces rencontres des mêmes idées et des mêmes traces. Ainsi la volonté des hommes est nécessaire pour l'égler la liaison des mêmes idées avec les mêmes traces, quoique celte volonté de convenir ne soit pas tant un effet de leur choix et de leur raison qu'une impression de l'auteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, et avec une inclination très-foi te à nous unir par l'esprit autant que nous le sommes par le corps.

La troisième cause de la liaison des idées avec les traces , c'est la nature ou la volonté constante et immuable du Créateur. 11 y a , par exemple, une liaison naturelle, et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voyons, et les idées d'arbres ou de montagnes ; entre les traces que produisent dans notre cerveau le cri d'un homme ou d'un animal qui souffre et que nous entendons se plaindre, l'air du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleur, de force, de faiblesse, et même entre les sentiments de compassion, de crainte et de courage qui se produisent en nous.

Ces liaisons natui*elles sont les plus fortes de toutes; elles sont semblables généralement dans tous les hommes, et elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie. C'est pourquoi elles ne dépendent point de notre volonté : car si la liaison des idées avec les sons et certains caractèi'es est foi t différente dans différents pays, c'est qu'elle dépend de la volonté faible et changeante des hommes ; et la raison pour laquelle elle en dépend, c'est parce que cette liaison n'est point absolument nécessaire pour vivie , mais seulement pour vivre comme des hommes qui doivent former entre eux une société raisonnable.

Il faut bien remarquer ici que la liaison des idées qui nous

DE L IMAGlLNATlON. —

représeiiieiit des choses spirituelles distinguées de nous^ avecles traces de notre cerveau, n'est point naturelle et ne le peut être; et^, par conséquent, qu'elle est ou qu'elle peut être différente dans tous les hommes, puisqu'elle n'a point d'autre cause que leur volonté et l'identité du temps dont j'ai parlé auparavant. Au contraire, la liaison des idées de toutes les choses matérielles avec certaines traces particulières est naturelle; et par conséquent il y a certaines traces qui réveillent la même idée dans tous les hommes. On ne peut douter, par exemple, que tous les hommes n'aient l'idée d'un carré à la vue d'un carré, parce que cette liaison est natuî'elle ; mais on peut douter qu'ils aient tous l'idée d'un carré lorsqu'ils entendent prononcer c-e mot carré, pai'ce que cette liaison est entièrement volontaire. 11 faut penser la môme chose de toutes les traces qui sont liées avec les idées des choses sphituelles.

Mais , parce que les traces qui ont une Uaison naturelle avec les idées touchent et appliquent l'esprit, et le rendent par conséquent attentif, la plupart des hommes ont assez de facihté pour comprendre et retenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les corps ; et au contraii e, parce que les traces qui n'ont point d'autre liaison avec les idées que celles que la volonté y a mises ne frappent point vivement l'esprit, tous les hommes ont assez de peine à comprendre et encore plus à retenir les vérités abstraites , c'est-à-dire les rapports, qui sont entre les choses qui ne tombent point sous l'imagination. Mais lorsque ces rapports sont un peu composés, ils paraissent absolument incompréhensibles, principalement à ceux qui n'y sont point accoutumés, parce qu'ils n'ont point fortifié la liaison de ces idées abstraites avec leurs traces par une méditation continuelle; et quoique les autres les aient parfaitement comprises, ils les oublient en peu de temps, parce que cette liaison n'est presque jamais aussi forte que les naturelles.

11 est si vrai que toute la difficulté que l'on a à comprendre et à retenir les choses spirituelles et abstraites vient de la difficulté que l'on a à fortifier la Maison de leurs idées avec les traces du cerveau , que lorsqu'on trouve moyen d'expliquer par les rapports des choses matérielles ceux qui se trouvent entre les choses spirituelles, on les fait aisément comprendre, et on les imprime de telle sorte dans l'esprit ,

ir

(|ue iion-seuiemeut ou en est fortement persuade^ mais encore qu'on les retient avec beaucoup de facilité. L'idée générale que Fon a donnée de Fesprit dans le premier chapitre de cet ouvrage est peut-être une assez bonne preuve de ceci.

Au contraire^ lorsqu'on exprime les rapports qui se trouvent entre les choses matérielles^ de telle manière qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre les idées de ces choses et les traces de leurs expressions^ on a beaucoup de peine à les comprendre et on les oublie facilement.

Ceux, par exemple, qui commencent l'étude de l'algèbre ou de Tanalyse ne peuvent conàprendre les démonstrations algébriques qu'avec beaucoup de peine, et, lorsqu'ils les ont une fois comprises, ils ne s'en souviennent pas longtemps, parce que les carrés, par exemple, les parallélogrammes, les cubes, les solides, etc., étant expiimés par aa , ob, «3, abc, etc., dont les traces n'ont point de liaison naturelle avec leurs idées , l'esprit ne ti-ouve point de prise pour s'en fixer les idées et pour en examiner les rapports.

Mais ceux qui commeiicent la géométrie commune conçoivent très-clairement et très-promptement les petites démonstrations qu'on leur explique, pourvu qu'ils entendent trèsdistinctement les termes dont on se sert, parce que les idées de carré, de cercle, etc., sont liées naturellement avec les traces des figures qu'ils voient devant leurs yeux. Il arrive même souvent que la seule exposition de la figure qui sert à la démonstration la leur fait plutôt comprendre que les discours qui l'expliquent, parce que les mots n'étant liés aux idées que par une institution arbitraiie, ils ne réveillent pas ces idées avec assez de promptitude et de netteté pour en reconnaître facilement les rapports, car c'est principalement à cause de cela qu'il y a de la difficulté à apprendre les sciences.

On peut en passant reconnaître par ce que je viens de dire, que ces écrivains qui fabriquent un grand nombre de mots nouveaux et de nouvelles ligures pour expliquer leurs sentiments font souvent des ouvrages assez inutiles. Us croient se j endre intefiigibles, lorsqu'en eilet ils se rendent incompréhensibles. Nous définissons tous nos termes et tous nos caractères, disent-ils, et les autres en doivent convenir. 11 est vrai, les autres en conviennent de volonté, mais leur nature y répugne. Leurs idées ne sont point attachées à ces termes nouveaux, parce qu'il faut pour cela de l'usage et un grand

DIL l'imagination. — l'^'' PAIITIE. 139

usage. Les auteurs ont peut-être cet usage^ mais ks lecteurs ne Tout pas. Lorsqu'on pi étend instruire l'espiit^ il est nécessaire de le connaître ; parce qu'il faut suivre la nature et ne pas l'irriter ni la choquer.

On ne doit pas cependant condannier le soin que prennent les mathématiciens de définir leurs termes^ car il est évident qu'il les faut définir pour ôter les équivoques; mais^ autant qu'on le peut^ il faut se servir de termes qui soient reçus ou dont la signification ordinaire ne soit pas fort éloignée de celle qu'on prétend introduire^ et c'est ce qu'on n'observe pas toujours dans les mathématiques.

On ne prétend pas aussi^ par ce qu'on vient de dire^ condamner l'algèbre^ telle principalement que M. Descartes l'a rétablie ; car encore que la nouveauté de quelques expressions de cette science fasse d'abord quelque peine à l'esprit^ il y <i si peu de variété et de confusion dans ces expressions^ et le secours que l'esprit en reçoit surpasse si fort la difficulté qu'il y a trouvée^ qu'on ne croit pas qu'il se puisse inventer une manière de raisonner et d'exprimer ses raisonnements qui s'accommode mieux avec la nature de l'esprit et qui puisse le porter plus avant dans la découverte des vérités inconnues. Les expressions de cette science ne partagent point la capacité de l'espiît ; elles ne chargent point la mémoire ; elles abrègent d'une manière merveilleuse toutes nos idées et tous nos raisonnements^ et elles les rendent môme en quelque manière sensibles par l'usage. Enfin leur utilité est beaucoup plus grande que celle des expressions^ quoique naturelles^ des figures dessinées de triangles^ de carrés et autres semblables qui ne peuvent servir à la rechei'che et à l'exposition des vérités un peu cachées. Mais c'est assez parler de la liaison des idées avec les traces du cerveau ; il est à propos de dire quelque chose de la liaison des traces les unes avec les autres^ et par conséquent de celle qui est entre les idées qui répondent à ces traces.

IL Cette liaison consiste en ce que les traces du cerveau se lient si bien les unes avec les autres^ qu'elles ne peuvent plus se réveiller sans toutes celles qui ont été imprimées dans le même temps. Si un iiomme^ par exemple;, se trouve dans quelque cérémonie publique s'il en remarque toutes les circonstances et toutes les principales personnes qui y assistent,

temps le heu , le jour et toutes les autres piulicularités.

LlvnE DEUXIEME.

il suffira qu'il se souvienne du lieu, ou même d'une autre circonstance moins remarquable de la cérémonie, pour se représenter toutes les autres. C'est pour cela que quand nous ne nous souvenons pas du nom principal d'une chose, nous le désignons suffisamment en nous servant d'un nom qui signifie quelque circonstance de cette chose. Comme ne pouvant pas nous souvenir du nom propre d'une église, nous pouvons nous servir d'un autre nom qui signifie une chose qui y a quelque rapport. Nous pouvons dire : C'est cette église où il y avait tant de pressa^ où monsieur... prêchait, où nous allâmes dimanche ; et ne pouvant trouver le nom propre d'une personne, ou étant plus à propos de le désigner d'une autre manière, on le peut marquer par ce visage picoté de vérole, ce grand homme bien fait, ce petit bossu, selon les inclinations qu'on a pour lui , quoiqu'on ait tort de se servir de paroles de mépris.

Or la liaison mutuelle des traces, et par conséquent des idées les unes avec les autres , n'est pas seulement le fondement de toutes les figures de la rhétorique, mais encore d'une infinité d'autres choses de plus grande conséquence dans la morale, dans la politique, et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme, et par conséquent de beaucoup de choses dont nous parlerons dans la suite.

La cause de cette liaison de plusieurs traces est Yidentité du temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau ; car il suffit que plusieurs traces aient été pj-oduites dans le môme temps, afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble , parce que les esprits animaux ti'ouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le même temps, entr'ouvert, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils y passent plus facilement que parles autres endroits du cerveau : c'est là la cause de la mémoire et des habitudes corporelles qui nous sont communes avec les bêtes.

Ces liaisons des traces ne sont pas toujours jointes avec les émotions des esprits, parce que toutes les choses que nous voyons ne nous paraissent pas toujours ou bonnes ou mauvaises. Ces liaisons peuvent aussi changer et se rompre , parce que n'étant pas toujours nécessaires à la conservation de la vie, elles ne doivent pas toujours être les mêmes.

Mais il y a dans notre cerveau des traces qui sont liées naturellement les unes avec les autres, et encore avec certaines

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