CHAPITRE II
Que les esprits animaux vont d'ordinaire dans les traces des idées qui nous sont les plus familières, ce qui fait qu'on ne juge point sainement des choses.
Je crois avoir suffisamment expliqué dans les chapitres précédents les divers changements qui se rencontrent dans les esprits animaux et dans la constitution des libres du cerveau, selon les diflërenls âges. Ainsi, poiu'vu (pi'on médite un peu ce ([ue j'en ai dit, on aura bientôt une connaissance assez distincte de l'imagination et des causes physiques les»
DE l'imagination.
plus ordiiiail'es des différences que Ton remarque entre les esprits, puisque tous les changements qui arrivent à Timagination et à Tesprit ne sont que des suites de ceux qui se rencontrent dans les esprits animaux et dans les fibres dont le cerveau est composé.
Mais il y a plusieurs causes particulières , et qu'on pourrait ai)peler morales , des changements qui arrivent à l'imagination des hommes, savoir, leurs différentes conditions, leurs différents emplois, en un mot leur différente manière de vivre, à la considération desciuelles il faut s'attacher; parce que ces sortes de changements sont cause d'un nombre presque infini d'erreurs, chaque personne jugeant des choses par rapport à sa condition. On ne croit pas devoir s'arrêter à expliquer les effets de quelques causes moins ordinaires, comme des grandes maladies, des malheurs surprenants et des autres accidents inopinés, qui font des impressions trèsviolentes dans le cerveau, et même qui le bouleversent entièrement, parce que ces choses arrivent rarement, et que les erreurs où tombent ces sortes de personnes sont si grossières , qu'elles ne sont point contagieuses , puisque tout le monde les reconnaît sans peine.
Afin de comprendre parfaitement tous les changements que les différentes conditions produisent dans l'imagination, il est absolument nécessaire de se souvenir que nous n'imaginons les objets qu'en nous en formant des images, et que ces images ne sont autre chose que les traces que les esprits animaux font dans le cerveau; que nous imaginons les choses d'autant plus fortement que ces traces sont plus profondes et mieux gravées, et que les esprits animaux y ont passé plus souvent et avec plus de violence, et que lorsque les esprits y ont passé plusieurs fois, ils y entrent avec plus de facilité que dans d'autres endroits tout proches, par lesquels ils n'ont jamais passé, ou par lesquels ils n'ont point passé si souvent. Ceci est la cause la plus ordinaire de la confusion et de la fausseté de nos idées. Car les esprits animaux qui ont été dirigés par l'action des objets extérieurs, ou même par les ordres de l'âme , pour produire dans le cerveau de certaines traces, en produisent souvent d'autres qui à la vérité leur ressemblent en quel(|ue chose, mais qui ne sont point tout à fait les traces de ces mêmes objets, ni celles (jue Tàme désirait de se représenter; parce que les esprits animaux trouvant
lis LIVRK DEUXIÈME.
quelque résistance dans les endroits du cerveau par où il fallait passer, ils se détournent facilement pour entrer en foule dans les traces profondes des idées qui nous sont plus familières. Voici des exemples fort grossiers et très-sensibles de tout ceci.
Lorsque ceux qui ont la vue un peu courte regardent la lune, ils y voient ordinairement deux yeux, un nez, une bouche, en un mot il leur semble qulls y voient un visage. Cependant il n^y a rien dans la lune de ce qu^ils pensent y voir. Plusieurs personnes y voient tout autre chose. Et ceux qui croient que la lune est telle qu^elle leur paraît se détromperont facilement s'ils la i-egardent avec des lunettes d'approche, si petites qu^elles soient; ou s'ils consultent les descriptions qu'Hevelius, Riccioli, et d'autres, en ont données au public. Or la raison pour laquelle on voit ordinairement un visage dans la lune, et non pas les taches irrégulières qui y sont, c'est que les traces de visage qui sont dans notre cerveau sont très-profondes, à cause que nous legardons souvent des visages et avec beauconp d'attention. De sorte que les esprits animaux trouvant de la résistance dans les autres endroits du cerveau, ils se détournent facilement de la direction que la lumière de la lune leur imprime quand on la regarde, pour entrer dans ces traces auxqueUes les idées de visage sont attachées par la nature. Outre que la grandeur apparente de la lune n'étant pas fort difterente de celle d'une tète ordinaire dans une certaine distance, elle forme par son impression des traces qui ont beaucoup de liaison avec celles qui représentent un nez, une bouche et des yeux, et ainsi elle détermine les esprits à pi-endre leur cours dans les traces d'un visage. Il y en a qui voient dans la lune un homme à cheval, ou quelque autre chose qu'un visage ; parce que leur imagination avant été vivement frappée de certains objets, les traces de ces objets se rouvrent par la moindre chose qui y a rapport.
C'est aussi pour cette même raison que nous nous imaginons voir des chariots, des hommes, des lions ou d'autres animaux dans les nues, quand il y a quelque peu de rapport entre leurs figures et ces animaux; et que tout le monde, et principalement ceux qui ont coutume de dessiner, voient quelquefois des têtes d'hommes sur des murailles où il y a plusieurs taches ir régulières.
C'est encore pour cette raison que les esprits de vin, entrant
DE l'iM4G1NÀTI0N. — -
sans direction de la volonté dans les traces les plus familières , font découvrir les secrets de la plus grande importance ; et que quand on dort on songe ordinaii ement aux objets que l'on a vus pendant le jour, qui ont formé de plus grandes traces dans le cerveau : parce que l'âme se représente toujours les choses dont elle a des traces plus grandes et plus profondes. Voici d'autres exemples plus composés.
Une maladie est nouvelle : elle fait des ravages qui surpren^ nent le monde. Cela imprime des traces si profondes dans lé cerveau, que cette maladie est toujours présente à l'esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple , le scorbut, toutes les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d'une douzaine de symptômes , dont il en aura beaucoup de communs à d'autres maladies ; cela n'importe. S'il arrive qu'un malade ait quelqu'un de ces symptômes, il sera malade du scorbut ; et on ne pensera pas seulement aux autres maladies qui ont les mêmes symptômes. On s'attendra que tous les accidents qui sont arrivés à ceux qu'on a vus malades du scorbut lui arriveront aussi. On lui donnera les mêmes médecines, et on sera surpris de ce qu'elles n'auront pas le même effet qu'on a vu dans les autres.
Un auteur s'applique à un genre d'étude; les traces du sujet de son occupation s'impriment si profondément et rayonnent si vivement dans tout son cerveau, qu'elles confondent et qu'elles effacent quelquefois les traces de choses même fort différentes. 11 y en a eu un, par exemple , qui a fait plusieurs volumes sur la croix : cela lui a fait voir des croix partout; et c'est avec raison que le Père Morin le raille de ce qu'il croyait qu'une médaille i-eprésentait une croix , quoiqu'elle représentât tout autre chose. C'est par un semblable tour d'imagination que Gilbert et plusieurs autres, après avoir étudié l'aimant et admiré ses propriétés, ont voulu rapporter à des qualités magnétiques un très-grand nombre d'effets naturels qui n'y ont pas le moindre rapport.
Les exemples qu'on vient d'apporter suffisent pour prouver que cette grande facihté qu'a l'imagination à se représenter les objets qui lui sont familiers , et la difficulté qu'elle éprouve à imaginer ceiix qui lui sont nouveaux , fait que les hommes se forment presque toujours des idées qu'on peut appeler mixtes et impures, et que l'esprit ne juge des choses que pai
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rapport à soi-même et à ses premières pensées. Ainsi les différentes passions des hommes, leui^ inclinations, lenrs conditions, leurs emplois, leurs qualités, leurs études, enfin toutes leurs différentes manières de vivre, mettant de fort grandes différences dans leurs idées, cela les fait tomber dans un nombre infini d'erreurs , que nous expliquerons dans la suite. Et c'est ce qui a fait dire au chancelier Bacon ces paroles fort judicieuses ; Omnes perceptiones tam sensus quam mentis simt ex analogia hominis, non ex anaîogia universi; estque intellectus humanus instcm^ speculi inœqualis ad radios rerum qui suam naturam naturœ rerum immiscet , eamque dis- { torquet, etinficit, I CHAPITRE in. '
1. Que les personnes d'étude sont les plus sujettes à l'erreur. — II. Raisons pour lesquelles on aime mieux suivre L'autorité que de faire usage de son esprit.
I. Les différences qui se trouvent dans les manières de vivre des hommes sont presque infinies. Il y a un très-grand j nombre de difiérentes conditions, de différents emplois, de dif- i férentes charges, de difiérentes communautés. Ces différences \ font que presque tous les hommes agissent pour des desseins tout différents , et qu'ils raisonnent sur de différents principes. 11 serait même assez difficile de trouver plusieurs personnes qui eussent entièrement les mêmes vues dans une même communauté, dans laquelle les particuliers ne doivent avoir qu'un même esprit et que les mêmes desseins. Leurs différents emplois et leurs différentes liaisons mettent nécessairement quelque différence dans le tour et la manière qu'ils veulent prendre , pour exécuter les choses mêmes dont ils conviennent. Cela fait bien voir que ce serait entreprendre l'impossible que de vouloir expliquer en détail les causes morales de l'erreur; mais aussi il serait assez inutile de le faire ici. On veut seulement parler des manières de vivre qui portent à un plus grand nombre d'erreurs, et à des erreurs de plus grande importance. Quand on les aura expliquées , on aura donné assez d'ouverture à l'esprit pour aller plus loin; et chacun pourra voir tout d'une vue, et avec grande facihté, les causes très-cachées de plusieurs erreui*s particuUères , qu'on ne pourrait expliquer qu'avec beaucoup de temps et de peine. Quand l'esprit voit claii', il se plaît à courir à la vérité , et il y court d'une vitesse qui ne se peut exprimer.
DE l'imagination. — II* PABTIE. 181
IL L'emploi duquel il semble le plus nécessaire de parler ici, à cause qu'il produit dans l'imagination des hommes des changements plus considérables^ et qui conduisent davantage à l'erreur, c'est l'emploi des personnes d'étude, qui font plus d'usage de leur mémoire que de leur esprit. Car Texpérience a toujours fait connaître que ceux qui se sont appliqués avec plus d'ardeur à la lecture des livres , et à k i-echerche de la vérité, sont ceux-là mêmes qui nous ont Jetés dans un plus grand nombre d'erreurs.
11 en est de même de ceux qui étudient que de ceux qui voyagent. Quand un voyageur a pris par malheur un chemin pour un autre, plus il avance, plus il s'éloigne du lieu où il veut aller. 11 s'égare d'autant plus qu'il est plus diligent, et qu'il se hâte davantage d'arriver au lieu qu'il souhaite. Ainsi ces désirs ardents qu'ont les hommes pour la vérité font qu'ils se jettent dans la lecture des livres oii ils croient la trouver; ou bien ils se forment un système chimérique des choses qu'ils souhaitent de savoir, duquel ils s'entêtent, et qu'ils tâchent même par de vains efforts d'esprit de faire goûter aux autres , afin de recevoir l'honneur qu'on rend d'ordinaire aux inventeurs de systèmes. Expliquons ces deux défauts.
Il est assez difficile de comprendre comment il se peut faire que d^s gens qui ont de l'espiît aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné. Il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres ; et un homme qui a de bons yeux ne s'avisa jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans l'espérance d'avoir un conducteur. Sapientis oculi in capite ejus. stultus in tenehris ambulat K Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres ? C'est qu'il ne voit que par les yeux d'autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, ce n'est rien voir. L'usage de l'esprit est à l'usage des yeux ce que l'esprit est aux yeux; et de même que l'esprit est infiniment au-dessus des yeux^ l'usage de l'esprit est accompagné de satisfactions bieu plus solides, et qui le contentent bien autrement que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent piesque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité.
' Eccl 2, 14.
LlVRi: DKLIXIÈMF.
Mais il y a plusieurs causes qui contribuent à ce renversement d'esprit. Premièremenl;^ la paresse naturelle des hommes qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.
Secondement, Tincapacité de méditer, dans laquelle on est tombé pour ne s'être pas appliqué dans la jeunesse, lorsque les fibres du cerveau étaient capables de toutes sortes d'inflexions.
En troisième Heu, le peu d'amour qu'on a pour les vérités abstraites, qui sont le fondement de tout ce que l'on peut connaître ici-bas.
En quatrième lieu , la satisfaction qu'on reçoit dans la connaissance des vraisemblances , qui sont fort agréables et fort touchantes, parce qu'elles sont appuyées sur les notions sensibles.
En cinquième lieu, la sotte vanité qui nous fait souhaiter d'être estimés savants, car on appelle savants ceux qui ont le plus de lecture. La connaissance des opmions est bien plus d'usage pour la conversation, et pour étourdir les esprits du commun, que la connaissance de la véritable philosophie qu'on apprend en méditant.
En sixième lieu, parce qu'on s'imagine sans raison que les anciens ont été plus éclairés que nous ne pouvons l'être, et qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas réussi. •
En septième lieu, parce qu'un faux respect mêlé d'une sotte curiosité fait qu'on admire davantage les choses les plus éloignées de nous , les choses les plus vieilles , celles qui viennent de plus loin, ou de pays plus inconnus, et même les livres les plus obscurs. Ainsi on estimait autrefois Héj-aclite pour son obscurité On recherche les médailles anciennes, quoique rongées de la rouille , et on garde avec grand soin la lanterne et la pantoufle de quelque ancien, quoique mangées de vers; leur antiquité fait leur prix. Des gens s'appliquent à la lecture des rabbins , parce qu'ils ont écrit dans une langue étrangère très-corrompue et très-obscure. On estime davantage les opinions les plus vieilles, parce qu'elles sont les plus éloignées de nous. Et sans doute, si Nembrot avait écrit l'histoire de son règne, toute la politique la plus fine et même toutes les autres sciences y seraient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite delà nature. 11 faut respecter l'antiquité, dit-on 'K Quoi!
' Clarus ob ohscuram linguam. Lucrèce.
' Veritas filia temporis , non auctorilatis.
DE l'iMAGIlNAÏION. — îl^ PARTIE.
Aristote, Platon, Épiciire;, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Épicure étaient hommes comme nous, et de même espèce que nous; et de plus, qu'au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité.
En huitième lieu, parce que lorsqu'on estime une opinion nouvelle et un auteur du temps , il semble queleuj* gloire etîace la nôtre, à cause qu'elle en est trop proche; mais on ne craint rien de pareil de l'honneur qu'on rend aux anciens.
En neuvième heu, parce que la vérité et la nouveauté ne peuvent pas se trouver ensemble dans les choses de la foi ; car les hommes, ne voulant pas faire de discernement entre les \érités qui dépendent delà raison et celles qui dépendent de la tradition, ne considèrent pas qu'on doit les apprendre d'une manière toute différente : ils confondent la nouveauté avec l'erreur, et l'antiquité avec la vérité. Luther, Calvin et les autres ont innové, et ils ont erré. Donc Gahlée, Harvey, Descai'tes se trompent dans ce qu'ils disent de nouveau. L'impanation de Luther est nouvelle, et elle est fausse : donc la circulation d'Harvey est fausse puisqu'elle est nouvelle. C'est pour cela aussi qu'ils appellent indifféremment du nom odieux de novateurs les hérétiques et les nouveaux philosophes. Les idées et les mots de vérité et d'antiquité, de fausseté et de nouveauté, ont été hés les uns avec les autres : c'en est fait, le commun des hommes ne les sépare plus, et les gens d'esprit sentent même quelque peine à les bien séparer.
En dixième lieu, parce qu'on est dans un temps auquel la science des opinions anciennes est encore en vogue, et qu'il n'y a que ceux qui font usage de leur esprit qui puissent, parla force de leur raison, se mettre au-dessus des méchantes coutumes. Quand on est dans la presse et dans la foule, il est difficile de ne pas céder au torrent qui nous emporte.
En dernier lieu, parce que les hommes ir agissent que par intérêt : et c'est ce qui fait que ceux même qui se détrompent et qui reconnaissent la vanité de ces sortes d'études ne laissent pas de s'y appliquer, parce que les honneurs, les dignités et même les bénéfices y sont attachés, et que ceux qui y excellent les ont toujours plutôt que ceux qui les ignorent.
Toutes ces laisons font, ce me semble, assez comprendre
pourquoi les hommes suivent aveuglément les opinions anciennes comme vraies^ et pourquoi ils rejettent sans discernement toutes les nouvelles comme fausses; enfin pourquoi ils ne font point ou presque point d'usage de leur esprit. Il y a sans doute encore un fort grand nombre d'autres raisons plus particulières qui contribuent à cela; mais, si Ton considère avec attention celles que nous avons rapportées, on n'aura pas sujet d'être surpris de voir Tentêtement de certaines gens pour l'autorité des anciens.