‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 78 sur 219 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

l. Des inventeurs de nouveaux systènfes. — H, Dernière erreur des personnes d'étude.

1. Nous venons de faire voir l'élat de rimaginalion des personnes d'étude qui dotnient tout à l'autorité de certains au-

DE L'jMAGINATION. 11*' PAKÏIE.

leurs; il ^ eu a encore d'autres qui leur sont bien opposés. Ceux-ci ne respectent jamais les auteurs^ quelque estime qu'ils aient parmi les savants. S'ils les ont estimés^ ils ont bien changé depuis ; ils s'érigent eux-mêmes en auteurs. Ils veulent être les inventeurs de quelque opinion nouvelle^ afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde; et ils assurent qu'en disant quelque chose qui n'ait point encore été dit ils ne manqueront pas d'admirateurs.

Ces sortes de gens ont d'ordinaire l'imagination assez forte: les fibres de leur cerveau sont de telle nature,, qu'elles conservent longtemps les traces qui leur ont été imprimées. Ainsi^ lorsqu'ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en déti'omper. Ils retiennent et conservent très-chèrement toutes les choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer, et au conti'aire ils n'aperçoivent presque pas toutes les objections qui lui sont opposées, ou bien ils s'en défont par quelque distinction frivole. Ils se plaisent intérieurement dans la vue de leur ouvrage et de l'estime qu'ils espèi^ent en recevoir. Us ne s'appliquent qu'à considérer l'image de la vérité que poitent leurs opinions vraisemblables ; ils arrêtent cette image fixe devant leurs yeux, mais ils ne regardent jamais d'une vue arrêtée les autres faces de lein*s sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté.

Il faut de grandes qualités pour tiX)uver quelque véritable système; car il ne suffit pas d'avoir beaucoup de vivacité et de pénétration, il faut outre cela une certaine grandeiu' et une certaine étendue d'esprit qui puisse envisager un trèsgi'and nombre de choses à la fois. Les petits esprits, avec toute leur vivacité et toute leur délicatesse, ont la vue trop courte pour voir tout ce qui est nécessaire à l'établissement de quelque système. Ils s'arrêtent à de petites difficultés qui les rebutent ou à quelques lueurs qui les éblt)uissent ; ils n'ont pas la vue assez étendue pour voir tout le corps d'un grand sujet en même temps.

Mais quelque étendue et quelque pénétration qu'ait l'esprit, si avec cela il n'est exempt de passion et de préjugé, il n'y a rien à espérer. Les préjugés occupent une partie de l'esprit et en infectent tout le reste. Les passions confondent toutes les idées en nulle manièies et nous font presijue toujours voir dans les objets tout ce que nous di'sirons d'y trouver. La pas-

sion même que nous avons pour la vérité nous trompe quelquefois lorsqu'elle est trop ardente ; mais le désir de paraître savant est ce qui nous empêche le plus d'acquérir une science véritable.

Il n'y a donc rien de plus rare que de trouver des personnes capables de faire de nouveaux systèmes ; cependant il n'est pas fort rare de trouver des gens qui s'en soient formé quelqu'un à leur fantaisie. On ne voit que fort peu de ceux qui étudient beaucoup raisonner selon les notions communes ; il y a toujours quelque irrégularité dans leurs idées, et cela marque assez qu'ils ont quelque système particulier qui ne nous est pas connu. 11 est vrai que tous les livres qu'ils composent ne s'en sentent pas ; car, quand il est question d'écrire pour le public, on prend garde de plus près à ce qu'on dit, et l'attention toute seule suffit assez souvent pour nous détromper. On voit toutefois de temps en temps quelques livres qui prouvent assez ce que l'on vient de dire; cai^ il y a même des personnes qui font gloire de marquer dès le commencement de leur livre qu'ils ont inventé quelque nouveau système.

Le nombre des inventeurs de nouveaux systèmes s'augmente encore beaucoup par ceux qui s'étaient préoccupés de quelque auteur; parce qu'il arrive souvent que n'ayant rencontré rien de vrai ni de solide dans les opinions des auteurs qu'ils ont lus, ils entrent premièrement dans un grand dégoût et un grand mépris de toutes sortes de livres, et ensuite ils imaginent une opinion vraisemblable qu'ils embrassent de tout leur cœur, et dans laquelle ils se fortifient de la manière qu'on vient d'expliquer.

Mais lorsque cette grande ardeur qu'ils ont eue pour leur opinion s'est ralentie, ou que le dessein de la faire paraître en public les a obligés à l'examiner avec un attention plus exacte et plûs sérieuse, ils en découvrent la fausseté et ils la quittent, mais avec cette condition qu'ils n'en prendront jamais d'autres, et qu'ils condamneront absolument tous ceux qui prétendront avoir découvert quelque vérité.

II. De sorte que la dernière et la plus dangereuse erreur où tombent plusieurs personnes d'étude, c'est qu'ils prétendent qu'on ne peut rien savoir. Ils ont lu beaucoup de livres anciens et nouveaux où iJs n'ont point trouvé la vérité; ils ont eu plusieurs belles pensées qu'ils ont trouvées fausses après

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