‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 91 sur 219 · LIVRE TBOISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TBOISIEME

quelle figure il serait; ainsi il arrive quelquefois qu'on a un sr grand nombre de pensées différentes qu'on s'imagine que Ton ne pense à rien. Cela paraît dans ceux qui s'évanouissent. Les esprits animaux, tournoyant irrégulièrement dans leur cerveau , réveillent un si grand nombre de traces qu'ils n'en ouvrent pas une assez fort pour exciter dans l'esprit une sensation particulière ou une idée distincte; de sorte que ces personnes sentent un si grand nombre de choses à la fois qu'ils ne sentent rien de distinct , ce qui fait qu'ils s'imaginent n'avoir rien senti.

Ce n'est pas qu'on ne s'évanouisse quelquefois faute d'esprits animaux ; mais alors , l'âme n'ayant que des pensées de pure intellection qui ne laissent point de traces dans le cerveau , on ne s'en souvient point après que l'on est revenu à soi, et c^est ce qui fait croire qu'on n'a pensé à rien. J'ai dit ceci en passant pour montrer qu'on a tort de croire que l'âme ne pense pas toujours à cause qu'on s'imagine quelquefois qu'on ne pense à rien.

II. Toutes les personnes qui font un peu réflexion sur leurs propres pensées ont assez d'expérience que l'esprit ne peut pas s'appliquer à plusieurs choses à la fois, et à plus forte raison qu'il ne peut pas pénétrer Tinfîni. Cependant je ne sais par quel caprice des personnes qui n'ignorent pas ceci s'occupent davantage à méditer sur des objets infinis et sur des questions qui demandent une capacité infinie que sur d'autres qui sont à la portée de leur esprit ; et pourquoi encore il s'en trouve un si grand nombre d'autres qui, voulant tout savoir, s'appliquent à tant de sciences en même temps qu'ils ne font que se confondre l'esprit et le rendre incapable de quelque science véritable.

Combien y a-t-il de gens qui veulent comprendre la divisibilité de la matière à l'infini, et comment il se peut fane qu'un petit grain de sable contienne autant de parties que toute la terre , quoique plus petites à proportion ! Combien forme-t-on de questions qui ne se résoudront jamais sur ce sujet et sur beaucoup d'autres qui renferment quelque chose d'infini, desquelles on veut trouver la solution dans son esprit ! On s'y applique, on s'y échauffe, mais enfin tout ce que l'on y gagne c'est que l'on s'entête de quelque extravagance et de quelque erreur.

N'est-ce pas une chose plaisante de voir des gens qui nient

DE l'esprit pur. — l'^ PARTIE. 263

la divisibilité de la matière à l'inlini pour cela seul qu'ils ne la peuvent comprendre^ quoiqu'ils comprennent fort bien les démonstrations qui la prouvent^ et cela dans le môme temps qu'ils confessent de bouche que l'esprit de l'homme ne peut connaître Tinfini ? Car les preuves qui montrent que la matière est divisible à l'infini sont démonstratives s'il en fut jamais^ ils en conviennent quand ils les considèrent avec attention ; néanmoins, si on leur fait des objections qu'ils ne puissent résoudre^ leur esprit se détournant de l'évidence qu'ils viennent d'apercevoir, ils commencent d'en douter. Ils s'occupent fortement de l'objection qu'ils ne peuvent résoudre, ils inventent quelque distinction frivole contre les démonstrations de la divisibilité à l'infini, et ils concluent enfin qu'ils s'y étaient trompés et que tout le monde s'y trompe. Ils embrassent ensuite l'opinion contraire ; ils la défendent par des points enflés et par d'autres extravagances que l'imagination ne manque jamais de fournir. Or ils ne tombent dans ces égarements que parce qu'ils ne sont pas intérieurement convaincus que l'esprit de l'homme est fini, et que, pour être persuadé de la divisibilité de la matière à l'infini, il n'est pas nécessaire qu'il la comprenne, parce que toutes les objections qu'on ne peut résoudre qu'en la comprenant sont des objections qu'il est impossible de résoudre.

Si les hommes ne s'arrêtaient qu'à de pareilles questions, on n'aurait pas sujet de s'en mettre beaucoup en peine ; parce que s'il y en a quelques-uns qui se préoccupent de quelques erreurs, ce sont des erreurs de peu de conséquence. Pour les autres, ils n'ont pas tout à fait perdu leur temps en pensant à des choses qu'ils n'ont pu comprendre ; car ils se sont au moins convaincus de la faiblesse de leur esprit. Il est bon, dit un auteur fort judicieux ^, de fatiguer l'esprit à ces sortes de subtilités, afin de dompter sa présomption et lui ôter la hardiesse d'opposer jamais ses faibles lumières aux vérités que l'Église lui propose sous prétexte qu'il ne les peut pas coniprendre. Car, puisque toute la vigueur de l'esprit des hommes est contrainte de succomber au plus petit atome de la matière et d'avouer qu'il voit clairement qu'il est infiniment divisible sans pouvoir comprendre comment cela se peut faire, n'est-ce pas pécher visiblement contre la raison que de refuser de croire les efTets merveilleux de la toute-

' Vjrt de penser.

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