LIVRE TBOISIÈME
Cependant il est constant que toutes les connaissances ne consistent que dans une vue claire des rapports que les choses ont les unes avec les autres. Quand donc il arrive , comme dans les questions difficiles , que l'esprit doit voir tout d'une vue un fort grand nombre de rapports que deux ou plusieurs choses ont entre elles , il est clair que s'il n'a pas considéré ces choses-là avec beaucoup d'attention, et s'il ne les connaît que confusément, il ne lui sera pas possible d'apercevoir distinctement leurs rapports, et par conséquent d'en former un jugement solide.
ïll. Une des principales causes du défaut d'application de notre esprit aux vérités abstraites est que nous les voyons comme de loin, et qu'il se présente incessamment à notre esprit des choses qui en sont bien plus pi'oches. La grande attention de l'esprit approche pour ainsi dire les idées des objets auxquels on s'appHque. Mais il arrive souvent que lorsqu'on est fort attentif à des spéculations métaphysiques , on en est détourné parce qu'il survient à l'âme quelque sentiment qui est encore plus proche d'elle que ces idées, car il ne faut pour cela qu'un peu de douleur ou de plaisir : la raison en est que la douleur et le plaisir, et généralement toutes les sensations, sont au dedans de l'àme même ; elles la modifient, et elles la touchent de bien plus près que les idées simples des objets de la pure intellection , lesquelles, bien que présentes à l'esprit, ne le touchent ni ne le modifient pas sensiblement ^ Ainsi l'âme étant d'un côté très-limitée, et de l'autre ne pouvant s'empêcher de sentir sa douleur §i toutes ses autres sensations, sa capacité s'en trouve remplie, et elle ne peut dans un même temps sentir quelque chose et penser hbrement à d'autres objets qui ne se peuvent sentir. Le bourdonnement d'une mouche , ou quelque autre petit bruit, supposé qu'il se communique jusqu'à la partie principale du cerveau, en sorte que l'âme l'aperçoive , est capable, malgré tous nos efforts, de nous empêcher de considérer des vérités abstraites et fort relevées , parce que toutes les idées abstraites ne modifient point l'âme de la manière dont toutes les sensations la modifient.
IV. C'est ce qui fait la stupidité et l'assoupissement de Tesprit à l'égard des plus grandes vérités de la morale chré-
' Voy. le ch. 7 de la seconde partie de ce liv.