XIII. Théotime. — Que voulez- vous , Théodore ! c'est qu'on
1 Voy. Y Entretien X/7, le second discours du Traité de la Nature et de la Grâce. Réponse à la Dissertation de M. Arnauld, ch. 7, 8, 9, 10, ii, etc.
ENTRETIENS
donne naturellement dans cet écueil , déjuger Dieu par soimême. Nous aimons tous l'indépendance , et ce nous est à nous une espèce de servitude que de nous soumettre à la raison , une espèce d'impuissance de ne pouvoir faire ce qu'elle défend. Ainsi nous craignons de rendre Dieu impuissant à force de le faire sage; mais Dieu est à lui-même sa sagesse. La raison souveraine lui est coéternelle et con substantielle. Il l'aime nécessairement; et quoiqu'il soit obligé de la suivre , il demeure indépendant. Tout ce que Dieu veut est sage et raisonnable : non que Dieu soit au-dessus de la raison , non que ce qu'il veut soit juste précisément et uniquement parce qu'il le veut; mais parce qu'il ne peut se démentir soi-même, rien vouloir qui ne soit conforme à la loi , à l'ordre immuable et nécessaire des perfections divines.
Théodore. — Assurément, Théolime, c'est tout renverser que de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. Saint Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : donc il n'est point innocent. L'esprit dépend du corps : donc l'homme est corrompu, il n'est point tel que Dieu Fa fait; Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble, car l'ordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions î Ils n'ont qu'à répondre que Dieu l'a ainsi voulu ; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus , c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque la volonté de Dieu ne la reconnaît point pour la règle de sa conduite. Selon ce principe, l'univers est parfait, parce que Dieu l'a voulu. Les monstres sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les desseins de Dieu. Il est bon d'avoir les yeux au haut de la tête, mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en fasse un chaos : il sera toujours également admirable, puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la vo*
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
lonté divine , qui n'est point obligée de se conformer à Tordre. Mais quoi! cette volonté nous est inconnue. 11 faut donc que toute la beauté de Tunivers disparaisse à la vue de ce grand principe , que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous les esprits et que sa volonté toute pure est Tunique règle de ses actions.
Artste — Ah! Théodore, que tous vos principes sont bien liés! Je comprends encore, par ce que vous me dites là, que c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons la beauté, la vérité, la justice, puisque nous ne craignons point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et de conclure même de là qu'il est corrompu. 11 faut bien que Tordre immuable que nous voyons en partie soit la loi de Dieu même, écrite dans sa substance en caractères éternels et divins, puisque nous ne craignons point de juger de sa conduite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous assurons hardiment que l'homme n'est point tel que Dieu Ta fait ; que sa nature est corrompue; que Dieu iTa pu en le créant assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne faire pas? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des aveugles , si nous suspendions sur cela notre jugement. C'est, Théodore, que nous ne jugeons point de Dieu par notre autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine.
Théodore. — Voilà, mon cher Ariste, une réflexion digne de vous. N'oubliez donc pas d'étudier cette loi, puisque c'est dans ce code sacré de Tordre immuable qu'on trouve de si importantes décisions.