QUINZIÈME MÉDITATION
Tour obtenir les secours dont on a besoin, il faut penser sans cesse aux trois qualités de Jésus-Christ exposées dans le chapitre précédent, et quelle est la cause occasionnelle ou naturelle de la grâce. Quelques moyens pour s'en souvenir. Le meilleur c'est de prendre chaque jour un temps réglé pour faire oraison. Des parties essentielles de l'oraison, et de son utilité en général.
1. Je t'ai exposé, mon cher fils, trois qualités considérables que l'Ecriture m'attribue, et selon lesquelles tu dois sans cesse me considérer. La plupart des hommes ne me regardent que comme la cause méritoire des vrais biens ; ils ne savent point assez distinctement que j'en suis la cause physique, occasionnelle, distributive, et que ce sont mes désirs qui déterminent infailliblement l'efficace de la bonne volonté de Dieu à l'égard des hommes. Ils s'imaginent que si Dieu agit en eux et les convertit , c'est uniquement que j'ai mérité qu'il leur fasse grâce. Ils pensent que Dieu agit comme les hommes, par des volontés particulières; ou que s'il suit certaines lois , elles leur sont entièrement inconnues. En un mot, ils ne me regardent point comme le cause naturelle de tous les secours dont ils ont besoin ; et c'est pour cela qu'ils manquent de foi et qu'ils ne s'approchent point du propitiatoire avec une pleine et entière confiance. Comme c'est là le fondement de la religion, je veux encore t'y faire penser et te l'expliquer.
2. Lorsqu'un homme pénétré de froid veut ranimer ses membres déjà presque morts, sache, mon fils , que c'est en vain qu'il prie Dieu de répandre dans son corps la chaleur et le mouvement. La cause générale n'agissant point par des volontés particulières que l'ordre et la justice ne le demandent absolument, cet homme périra de froid si le mérite de
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sa prière n'exige Faction d'un 'Dieu, ou s'il ne connaît que Je feu est la cause occasionnelle de la chaleur, et s'il ne s'en approche afin que, selon les lois générales de la nature, la cause véritable, qui seule fait toutes choses, lui rende le mouvement et la vie. De même, lorsqu'un homme languit dans le péché, c'est, en vain qu'il invoque le Seigneur: S'il ne croit en moi , il mourra dans ses désordres i. Car , comme Dieu n'agit jamais que selon la loi de l'ordre immuable 2, ou selon les lois générales qu'il a établies et qu'il suit constamment, l'homme n'ayant point de mérites naturels qui aient rapport aux vrais biens, Dieu ne le sauvera jamais qu'en conséquence de l'action d'une cause occasionnelle. Mais s'il me connaît, et que par la force de sa foi il s'approche de moi , qui suis le vrai propitiatoire 3 , le trône de la grâce, le sauveur des pécheurs, en un mot , la cause occasionnelle des vrais biens, je prierai pour lui , et mon père m'exaucera. Car quiconque croit en moi aura la vie éternelle 4. Que le pécheur s'humilie donc de ses désordres ; mais qu'il n'oublie pas qu'en ma personne il a un avocat 5 , un médiateur, un intercesseur qui obtient immanquablement tout ce qu'il demande.
3. Ah , mon fils î qu'il y a de pécheurs qui se disent chrétiens et qui périssent de faiblesse et de langueur, faute de bien connaître que, je suis la cause physique de la grâce, comme le feu l'est de la chaleur ! Lorsque quelqu'un de mes disciples leur représente la vanité des grandeurs humaines et des plaisirs de la vie présente ^convaincus par la force de la vérité, ils s'excusent sur leur faiblesse et se laissent aller au torrent qui les entraîne. Misérables qu'ils sont , où est leur foi? S'ils croient que je suis leur vie , leur force , leur sagesse , leur justification et leur rédemption 6 , que ne m'invoquent-ils avec confiance? Un homme qui languit de faim s'endort-il à la vue d'une table couverte de fruits? Un homme tout transi de froid ne s'approche-t-il pas du feu avec joie? Sûr d'être bientôt délivré du froid qui le pénètre ou de la faim qui le presse, n'emploie-t-il pas tout ce qu'il a de force pour s'approcher de la cause occasionnelle de son bonheur?
1 Joan. 8, 24.
2 Traité de la Nature et de la Grâce, premier discours.
3 ilom. 3, 25.
* Joan. 6, 47, Joan. , 1.
6 Cor. 1, 30.
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4. Si les chrétiens étaient donc bien convaincus des qualités que je porte , et que je suis la cause occasionnelle que Dieu a établie pour servir de fondement à la loi générale de la grâce , ils ne s'excuseraient point sur- leur impuissance. Ne doutant point qu'ils ne peuvent rien sans moi 1 , ils m'appelleraient sans cesse à leur secours , et ils demeureraient victorieux de leurs ennemis Mais ils ne me connaissent point, et ne se mettent nullement en peine de me connaître Ils m'appellent leur sauveur, et périssent sans penser à moi. Ils disent que je suis leur sagesse et ne suivent point mes conseils. Ils confessent de bouche que je suis leur médiateur, mais il est rare qu'ils s'a 'ressent à moi , afin que je les réconcilie avec mon Père. Tâche donc , mon fils , de n'oublier jamais les qualités que me donnent l'Ecriture , et regarde-moi sans cesse comme la cause occasionnelle ou distributive de la grâce, comme souverain prêtre des vrais biens , comme chef de l'Eglise , comme architecte du temple éternel. Renouvelle ta foi à tous moments, afin que tu t'approches du trône de ma grâce dans tous les besoins avec une pleine et entière confiance.
0 mon Sauveur! je ne dois jamais oublier vos qualités; mais comme je ne suis pas maître de mes pensées, et que la rencontre des objets et les mouvements [«délibérés de la concupiscence en excitent sans cesse en moi de fort importunes, et qui peuvent môme me faire perdre tout ce que vous venez de «l'apprendre, que puis-je faire pour en conserver le souvenir?
Tu as raison , mon fils, de te défier de toi-même; car, quelque pénétré que tu sois des sentiments que je l'inspire, tu en perdrais bientôt le souvenir si tu ne travaillais à le conserver. Voici donc quelques moyens dont tu peux te servir pour soutenir , par des objets qui frappent les sens, des idées abstraites qui se dissipent à tous moments.
5. Lorsque tu entres dans une église, et tu ne peux trop souvent y aller, élevé aussitôt ton esprit au ciel. Souviens-toi que j'ai rompu le voile , que je suis entré par mon sang dans le Saint des saints, et que là je fais* maintenant l'office de pontife et de médiateur entre Dieu et les hommes. Ne t'arrête pas à ce que tes yeux te disent lorsque tu assistes au sacrifice de la Messe; pense que dans le ciel je fais par moi-
1 Joan. i?>, 5.
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même à découvert ce que je fais à l'autel par le ministère du prêtre sous des apparences sensibles. Les cérémonies de l'Eglise, les louanges de Dieu que le clergé chante dans le chœur, et les prières que Ton fait par mou intercession, te doivent faire penser à la beauté de l'Eglise triomphante qui oflre au Père par le Fils un sacrifice continuel de louanges et de prières. Regarde en la personne de l'officiant le pontife des biens véritables faisant l'office de prêtre selon l'ordre irrévocable de Melchisédech en la présence du Dieu vivant, et dans la personne des ministres les légions d'anges, et ce grand nombre d'élus, qui en moi et par moi bénissent incessamment celui qui les comble de biens. Unis-toi d'esprit et de cœur au sacrifice que j'offre sans cesse, afin que Dieu reçoive tes adorations et tes prières
6. L'Eglise militante est à l'Eglise triomphante ce que j'étais sur la terre à ce que je suis maintenant dans le ciel Sur la terre j'étais dans les souffrances et dans l'ignominie; maintenant je suis environné de gloire et je jouis de mille plaisirs. Mais j'ai été et je suis toujours le même. L'Eglise sur la terre souffre et combat sans cesse; l'Eglise dans le ciel jouit du fruit de ses victoires. Mais l'une et l'autre ne fait qu'un même corps. Comme il a fallu que je vécusse dans les souffrances , et que j'endurasse une mort cruelle , avant que d'entrer en possession de la gloire dont je jouis, il faut aussi que mes membres qui sont sur la terre combattent sans cesse avant que de posséder la gloire qui leur est préparée. Ainsi , lorsque tu souffres en ta personne, ou dans celle de tes amis; lorsque tu vois même en général quelqu'un dans la misère , pense qu'il est membre du corps dont je suis le i hef. Pense que c'est une pierre que je taille, et que je travaille pour en faire un ornement de mon temple Que cela te serve à me regarder selon la qualité de chef de l'Eglise et d'architecte du temple vivant. Souviens-toi que ton âme est en épreuve dans ton corps, et ne demande jamais que je te délivre des maux qui te purifient. Réjouis-toi dans les souffrances , tu assures ton bonheur. Glorifie-toi dans les opprobres, tu cours à la gloire. Souvienstoi de ce que j'ai fait pour toi sur la terre, et de ce que je le promets dans le ciel. Entre, mon fils, dans mes desseins. La volonté de mon Père et la mienne est ta sanctification 1 , parce
« Thess. 4, 3.
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que la volonté de mon Père et la mienne est sa gloire et ton bonheur. Mais Tordre veut que la récompense soit méritée, et l'héritage du ciel vaut bien que tu fasses toutes choses pour l'obtenir. Courage donc , mon fils ! dans toutes les difficultés que tu rencontres à vivre en chrétien, souviens-toi que tu as l'honneur d'être membre du corps dont je suis le chef, et que je ne puis te mettre en œuvre et te faire entrer dans mon édifice, que je ne retranche de toi tout ce qui est indigne de la sainteté de la maison de Dieu. Je ne puis te donner de motif plus ordinaire , et où il soit plus nécessaire que tu me considères en qualité de chef de l'Eglise et d'architecte du temple éternel, que les misères qui se rencontrent dans la vie présente. L'expérience t'en fournira encore plusieurs autres , et les secours que tu sentiras après m'avoir invoqué augmenteront de telle manière la confiance que tu dois avoir en moi, que tu ne m'oublieras jamais, lorsque tu auras besoin de quelque assistance particulière. .
7. Mais, afin que tu t'accoutumes à m'invoquer , il n'y a point dé m «yen plus sûr que de prendre tous les jours un temps réglé pour l'employer à l'oraison 11 faut , mon fils , que tu te prescrives cette loi , et que tu t'en fasses une habitude , afin que le son de l'heure venue suffise pour te faire penser à mes qualités et à tes besoins , et que, . faisant ainsi servir la nature à la grâce , tu aies du moins la pensée de prier, sans que Dieu agisse en toi d'une manière particulière. Bien des gens, mon fils, vivent dans l'oubli de Dieu, et dans un aveuglement étrange , parce qu'ils n'ont point cette pratique salutaire , et qu'au lieu qu'ils devraient toujours ^rier, puisqu'ils courent de continuels dangers, ils ne s'avisent de le faire que lorsque je les y excite par une grâce de sentiment plus forte que les désirs actuels de leur concupiscence. Comme je ne donne que rarement de ces sortes de grâces , et que la concupiscence se fortifie sans cesse , même dans l'usage nécessaire des biens sensibles, l'esprit s'aveugle, le cœur s'endurcit , on devient insensible , ou plutôt on n'a plus que du dégoût et de l'horreur pour, tout ce qui peut rendre à l'âme la force et la santé.
8. Afin que tu comprennes clairement, mon cher disciple , ce que c'est que l'oraison et la nécessité qu'il y a de prier, souviens-toi seulement de te que je t'ai déjà dit : savoir qu'il n'y a que deux principes qui déterminent et qui arrêtent au
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Lien le mouvement inquiet de îa volonté, la lumière qui le découvre à l'esprit ; et le plaisir prévenant ou autre qui le fait goûtera l'àme. Car cela suffit afin que tu reconnaisses que l'oraison n'a en général que deux parties essentielles, l'attention de l'esprit et l'affection du cœur; puisque l'attention produit naturellement la lumière, et que l'affection renouvelle en quelque manière le plaisir, ou du moins qu'elle entretient Famé dans le mouvement que le plaisir a déjà produit en elle.
9 L'attention est une prière naturelle, que l'esprit me fait comme à la raison universelle, afin qu'il reçoive de moi la lumière et 1 intelligence ; et j'exauce toujours cette prière, lorsqu'elle a certaines conditions que je t'ai expliquées aupara\ant L'affection du cœur, dont je te parle présentement, est un mouvement actuel que tu produis librement en toi par la force de ta charité , excitée par la lumière, que je te donne toujours en conséquence de ton attention. Mais il faut que je t'explique cela plus au long, de peur que, faute de bien concevoir ce que je te dis, tu ne tombes dans quelque erreur.
10. Tu sais bien que Dieu ne créant et ne conservant les esprits que pour lui , il les pousse vers lui sans cesse ; et que c'est cette impression continuelle de Dieu qui fait la volonté des hommes, puisqu'ils ne sont capables d'aimer aucun bien en particulier, que par l'amour naturel et invincible que Dieu leur donne pour le bien en général 2. Or la lumière peut déterminer vers un bien particulier le mouvement général de l'àme; car il suffit qu'un objet paraisse bon, afin qu'on se porte à l'aimer. Ainsi, puisque tu es souvent le maître de ton attention, et que l'attention est la cause occasionnelle de la lumière, il est visible que tu peux exciter en toi l'amour de certains objets, non en produisant dans ton cœur quelque mouvement nouveau d'amour mais en déterminant diversement un amour qui est aussi ancien que toi-même.
11. De même lorsqu'un homme a la charité ou quelque autre amour habituel, s'il se représente clairement l'objet de son amour, cela suffira pour exciter en lui quelque affection. Mais, quoiqu'il puisse de cette manière entretenir
1 Médit. III.
f 2 Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours ; Rech. de la V érité, liv. IV, ch. I; premier Éclaircissement , liv. Iet ailleurs.
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le mouvement de sa chanté , je veux dire la disposition naturelle ou nécessaire à se mouvoir vers le vrai bien , il ne peut néanmoins l'augmenter. Car il n'y a que les sentiments qui augmentent les mouvements indélibérés, ou les dispositions naturelles à se mouvoir; il n'y a que le plaisir qui augmente positivement le mouvement naturel de l'âme. La lumière toute seule laisse l'esprit à lui-même ; elle ne le transporte point; elle fait seulement qu'il se porte vers l'objet qui lui paraît bon . supposé que d'ailleurs l'âme ait du mouvement pour cela. Ainsi la lumière peut bien augmenter la charité de choix, ou la faciliter à consentir aux mouve ents de charité, mais elle ne peut augmenter cette même charité. Le plaisir, au contraire, détermine invinciblement les esprits à proportion de sa force ; il ne suppose point d'autre mouvement que celui qui fait l'essence de la volonté. 11 suffit qu'on veuille être heureux, pour s'abandonner à lui, parce que effectivement le plaisir rend formellement heureux . Ainsi il n'y a que la grâce de sentiment qui puisse augmenter le mouvement de la charité. Mais comme tu n'es point à toi-même la cause occasionnelle de ies sentiments , il faut que tu m'invoques, afin que je répande en toi cette espèce de grâce; et si tu prends soin de conserver la charité l, qui en est une suite , assure-toi que je ne cesserai point de l'augmenter.
12 Mais quoique la lumière n'augmente point directement et par elle-même le mouvement de la charité, elle peut néanmoins l'augmenter en affaiblissant la concupiscence, son ennemie. Ce sont, mon fils, les affections qui entretiennent et qui fortifient les passions; car, de même que, pour perdre de mauvaises habitudes , il suffit de cesser d'en former les actes , afin d'affaiblir les passions il suffit aussi de s'éloigner des objets qui les excitent 2. Or la lumière que l'esprit reçoit dans l'oraison lui découvre mille motifs d'éviter ces objets 11 est permis à tout le monde de rentrer en soi-même, de comparer le temps avec l'éternité, les biens de la vie présente avec ceux que la foi nous promet dans l'autre. Il faut
1 Par la charité il faut toujours entendre ici l'habitude que la délectation de la grâce produit eu nous par son efficace propre, et non pascelle qu'on acquiert à consentir à ia grâce ; car cette dernière espèce de charité, purement libre et méritoire, peut s'augmenter en mille manières sans aucun plaisir prévenant. (Voy, la Méditation qui suit, depuis l'art, 15 jusqu'à l'art. 20.)
2 Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours.
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comparer pour faire choix , et il faut comparer sérieusement lorsqu'il est question de faire choix sur un sujet de cette importance. Enfin , lorsqu'on a fait choix, il faut de la conduite , de la fermeté , de la persévérance ; et l'attention de l'esprit est nécessaire à tout cela, et fournit ainsi mille moyens pour affaiblir les émotions de la concupiscence . et pour faire paraître à l'esprit le chemin de la vertu plus doux et plus agréable.
13. Lorsque la lumièrë nous découvre la vanité des plaisirs et des grandeurs de ce monde, le dérèglement des passions , la laideur du vice ; alors notre charité, quoique faible, étant soutenue par la raison qui en favorise par sa lumière tous les mouvements, elle est plus en état de vaincre et de subsister longtemps qu'une charité plus grande, mais moins éclairée, moins conservée, moins fortifiée par le secours de l'oraison. Les affections du cœur, excitées parle travail de l'attention dans ceux qui ont de la charité, sont môme ordinairement accompagnées d'une douceur intérieure qui affermit l'âme toujours sensible au plaisir qui la rend heureuse, dans l'amour du vrai bien , principalement lorsqu'il n'y a pas longtemps que l'on a été converti, par la vivacité de quelque plaisir prévenant. Car, lorsqu'on a été touché de quelque plaisir par rapport à un objet, on est quelque temps qu'on ne pense point à cet objet sans en ressentir aussitôt quelque plaisir. Ainsi les saintes affections conservent la charité en plusieurs manières; elles l'augmentent même indirectement, parce qu'elles affaiblissent la concupiscence, qui ne s'oppose au bien que lorsqu'elle est excitée.
14. 11 est vrai, mon fils, que ceux qui manquent de charité ne sont point assez forts pour exciter en eux des affections pures et saintes. La lumière toute seule, sans la charité, n'est pas capable de former dans le cœur un acte d'amour de Dieu sur toutes choses ; il est nécessaire pour cela que je prévienne et que je prépare la volonté pâr la délectation intérieure. Mais les pécheurs même les plus corrompus peuvent par la force de leur amour propre, j'entends l'amour-propre éclairé et raisonnable, et non point l'amour-propre aveugle et brutal, ils peuvent, dis-je, puisqu'ils \eulent être solidement heureux, chercher où se trouve le bonheur solide et véritable, et prendre un temps pour examiner sérieusement quel est le chemin qui y conduit. Ils ne peuvent point encore aimer
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comme il faut la beauté de l'ordre; mais ils peuvent haïr la laideur du péché eu lui-même, reconnaître la vanité des biens qui passent, craindre de se rendre esclaves de certains plaisirs dont ils n'ont point encore goûté. Ils peuvent par de semblables affections excitées dans l'oraison à la lumière de la vérité, ôter mille empêchements à l'efficace de la grâce. S'ils sentent en eux la loi du péché qui les retient dans leurs désordres, convaincus de leur faiblesse, ils peuvent s'humilier. S'ils croient que je suis leur Sauveur, et s'ils souhaitent leur guérison , ils peuvent m'invoquer. Ils ne feront jamais rien de méritoire sans mon secours; ils ne m'invoqueront point, ils ne souhaiteront point comme il faut leur guérison. Mais mon secours ne manque point à ceux qui sont humbles et vigilants. La pluie de la grâce est plus abondante sur les chrétiens que la pluie ordinaire sur les lieux les plus tempérés. Elle ne tombe pas toujours, mais elle tombe assez abondamment à l'égard de ceux qui veulent en profiter. Ce n'est point le travail des laboureurs qui fait pleuvoir; mais il est rare qu'ils se repentent de leurs travaux. Le travail des pécheurs n'est point méritoire de la grâce; mais ils ne se repentiront jamais de s'être préparés à la recevoir. Ils peuvent parle secours de la grâce en mériter de nouvelles; mais il ne dépend pas des laboureurs d'augmenter la pluie qui arrose leurs campagnes.
15. Jusqu'ici, mon cher disciple, je t'ai parlé de l'oraison, telle qu'on la peut faire par les secours qui accompagnent ordinairement la disposition où l'on se trouve; j'ai supposé que le pécheur agit par amour-propre , et le juste par la force que la charité lui fournit, sans considérer les secours extraordinaires qui ne sont point des suites de l'état où l'on est ; et cependant tu peux juger, par les choses que je l'ai dites, que l'oraison est d'une tres-grande utilité , et même 4' une nécessité indispensable , principalement à l'égard de ceux qui vivent dans le commer ce d » grand monde et que la gloire et les plaisirs sollicitent sans cesse au mal.
16. Mais si tu savais les faveurs que je fais à ceux qui consacrent à ma gloire leur esprit et leur cœur , par le travail de leur attention et par la pureté de leurs affections , tu croirais que tout le temps que tu emploies à l'action et aux œuvres même de charité les plus saintes serait perdu. Sache , mon fils , que c'est uniquement pour lui que Dieu a fait les esprits,
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et que jamais l'homme n'est mieux: disposé que lorsque son esprit est tourné vers la lumière et son cœur en mouvement vers le vrai bien. La véritable adoration ne consiste pas dans le prosternement du corps devant une image de pierre, mais dans l'anéantissement de l'esprit à la Mie de la grandeur et delà sainteté de Dieu ; c'est le culte spirituel que je désire dans mes enfants et dans mes membres. Je chéris particulièrement ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Je m'applique avec un soin extraordinaire à les purifier , à les sacriiier, à les sanctifier ; ce sont les ornements les plus précieux de mon temple Puisqu'ils rendent à Dieu le plus d' honneur, n'est -il pas juste que j'aie à leur égard une application particulière ?
17. Je ne veux point , mon fils, te parler des communications tout extraordinaires et toutes divines que je fais de mon esprit à ces âmes épurées qui ne vivent que d'oraison. Ce sont des biens qui se doivent sentir , et qui ne se peuvent exprimer à ceux qui ne les ont jamais goûtés; ils passent tout sentiment et ne tombent point sous l'imagination. La parole peut produire dans l'esprit des idées nouvelles . mais elle ne peut jamais exciter de sentiments nouveaux ; elle peut seulement réveiller le souvenir de ceux dont on a été touché. De sorte que si tu veux connaître les fruits excellents de l'oraison, il est nécessaire que tu en goûtes. Applique-toi donc à l'oraison; fais de ton esprit et do ton cœur l'usage que tu en dois faire ; méprise tous les objets sensibles, ils ne sont pas dignes de ton attention. iN'aime aucune créature ; Dieu n'a fait ton cœur que pour lui. Si les objets qui t'environnent peuvent V éclairer et te rendre raisonnable , tourne-toi vers eux , j'y consens. Si quelque créature peut agir en toi et te rendre heureux , aime la. Mais si je suis seul ta lumière , si Dieu seul est, ton bien, pourquoi penses-tu aux corps , pour ;uoi cours-tu après des objets qui sont au-dessous de toi et incapables d'agir en toi ?
18. Si tu ne savais pas, mon fils, que Dieu seul agit en toi, et que toutes les créatures ne sont que des êtres impuissants ou des causes occasionnelles de ce qui se passe en ton âme, tu pourrais peut-être penser à elles et les aimer à proportion du bien qu'elles pourraient le faire; mais comment peux-tu t'en occuper et les aimer \ sachant que la véritable cause de ton bonheur en a de la jalousie? Dieu n'agit point en toi que
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tu rie t'approches de ces objets. Je le veux : approche toi d'eux par le corps , mais de Dieu par l'esprit. Sers-toi de tes sens pour régler les mouvements de ton corps par rapport aux objets qui t'environnent ; c'est là leur usage naturel. Mais vis par raison ; sers toi de ton esprit pour régler les mouvements de ton cœur vers la cause véritable de ton bonheur Ce que je te dis ne paraît déraisonnable qu'à ceux qui se confondent avec leur corps, qui ne distinguent point entre aimer et s'appro lier . craindre et fuir , négliger et demeurer immobile ; en un mot, entre les mouvements de Famé, qui ne doivent tendre que vers Dieu, et les mouvements du corps, par lesquels on peut s'approcher des objets sensibles. Ah ! mon fils ! que l'oraison t'est nécessaire , afin que tu te conduises selon ces principes t afin que tu rendes à Dieu tes devoirs , que tu marchés toujours en sa présence , et que tu règles sur Tordre tous les mouvements de ton esprit et de ton cœur! Ne manque pas de la pratiquer , et tu verras , par le soin que je prendrai de toi , que la peine que tu y trouveras d'abord sera bien récompensée dans la suite.
19. 0 mon véritable et unique maître, apprenez-moi donc à faire oraison ; aidez-moi à faire taire mes sens et mes passions , ou élevez votre voix , afin que malgré le bruit confus qu'ils excitent en moi j'entende clairement vos réponses. Mon esprit travaille par son attention , mais souvent ses efforts sont mutiles; mon imagination , inquiète et chagrine de ce que je m'applique à des sujets où elle n'entend rien , vient à la traverse et dissipe toutes mes idées avant qu'elles aient passé jusqu'au cœur et qu'elles y aient excité des affections salutaires. 0 Verbe fait chair, ô raison des intelligences qui avez pris un corps afin de rendre la vérité sensible à des hommes charnels ! accommodez-vous à ma faiblesse, et parlezmoi d'abord un langage qui n'effraye point toutes les puissauces de mon âme. Vous savez que je veux invinciblement être heureux ; donnez-moi donc dans l'oraison ['avant-goût des vrais biens, afin que je les désire; donnez-moi du dégoût pour les faux biens, afin qu'ils me fassent horreur ; soutenez par la douceur de votre grâce l'attention de mon esprit , qui se rebute d'un travail désolant et qui paraît ingrat à tous ceux dont la foi est médiocre.
20. Courage , mon fils, reconnais ta faiblesse pour faire le bien ; et lorsque tu sens que ton corps corrompu par le péché
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t'appesantit l'esprit , invoque-moi comme ton Sauveur. Ta prière rend honneur à mes qualités , et je me fais un plaisir de t'exaucer Mais prends garde ; d'où vient que tu reconnais ta faiblesse . et que tu as recours à moi ? N'est-ce pas que tu as voulu faire essai de tes forces? Continue donc, mon fils, de faire effort , afin que s'il est sans effet, tu t'humilies , et tu implores mon assistance ;- et que s'il est accompagné de ma grâce, il te fasse avancer dans la vertu. Je t'avertis néanmoins que je ne te donnerai pas toujours une grâce de sentiment assez vive pour t'attirer à faire oraison, si de ton côté lu ne fais servir la nature à la grâce. Ainsi n'oublie pas de te taire une loi d'employer à cet exercice une certaine heure du jour, et le reste du temps ne laisse par remplir ton esprit et ton cœur de désirs et de soins superflus. Tu ne goûteras jamais l'oraison , t>i tu t'abandonnes à tes passions ; parce que le plaisir donnant le branle aux mouvements du cœur, il fraudraitque je te donnasse tous les jours des grâces extraordinaires et miraculeuses de sentiment pour te porter à l'oraison , si dans le même temps ton cœur était en mouvement vers l'objet de quelque passion violente Veille donc et prie ; car il faut veiller pour prier. 11 faut veiller non-seulement pour prier utilement, mais encore pour prier réglément. H faut se préparer avant que de prier, autrement c'est tenter Dieu * ; c'est lui demander qu'il fasse des miracles, et qu'il trouble la simplicité de ses voies et l'uniformité de sa conduite.