CHAPITRE XXL
De la puissance et de la liberté.
§ I. Philalèthe. L'esprit observant comment une chose cesse délie, et comment une autre qui n'étail pas auparavant vient a exister, et concluant qu'il y en aura de pareilles produites par de
pareils agents, il vient a considérer dans uni1 chose la possibilité qu'il j a qu'une de ses idées simples soit changée, et dans une autre la possibilité d<^ produire ce changement , et par la l'esprit se tonne l'idée île la puissance.
Théophile. Si la puissante répond au latin potentiel, elle est oppo êe ;i \inir : et le passage de la puissance a l'acte esl le changé^
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ment. C'est ce qu'Aristote entend par le mot de mouvement, quand il dit que c'est l'acte, ou peut-être ['actuation de ce qui est en puissance. On peut donc dire que la puissance en général est la possibilité du changement : or, le changement ou l'acte de cette possibilité étant action dans un sujet et passion dans un autre, il y aura aussi deux puissances, l'une passive, l'autre active. L'active pourra être appelée faculté, et peut-être que la passée pourrait être appelée capacité ou réceptivité. Il est vrai que la puissance active est prise quelquefois dans un sens plus parfait, lorsqu'outre la simple faculté il y a de la tendance; et c'est ainsi que je la prends dans mes considérations dynamiques. On pourrait lui affecter particulièrement le mot de force, et la force serait ou entéléchie ou effort; car l'entéléchie ( quoiqu'Âristote la prenne si généralement qu'elle comprend encore toute action et tout effort) me parait plutôt convenir aux farces agissantes primitives, et celui d'effort aux dérivatives. Il y a même encore une espèce de puissance passive plus particulière et plus chargée de réalité; c'est celle qui est dans la matière, où il n'y a pas seulement la mobilité, qui est la capacité ou réceptivité du mouvement, mais encore la résistance qui comprend l'impénétrabilité et ['inertie. Les enléléchies, c'est-à-dire les tendances primitives ou substantielles, lorsqu'elles sont accompagnées de perception, sont les âmes.
£ 3. Philalèthe. L'idée de la puissance exprime quelque chose de relatif; mais quelle idée avons-nous, de quelque sorte qu'elle soit, qui n'enferme quelque relation? Nos idées de retendue, de la durée, du nombre, ne contiennent-elles pas toutes en elles-mêmes un secret rapport de parties ? La même chose se remarque d'une manière encore plus visible dans la figure et le mouvement. Les qualités sensibles , que sont-elles que des puissances de différents corps par rapport à notre perception? et ne dépendent-elles pas en elles-mêmes de la grosseur, de la figure, de la contexture et du mouvement des parties? ce qui met une espèce de rapport entre elles : ainsi, notre idée de la puissance peut fort bien être placée, à mon avis, parmi les autres idées simples.
Théophile. Dans le fond, les idées dont on vient de faire le dénombrement , sont composées : celles des qualités sensibles ne tiennent leur rang parmi les idées simples , qu'à cause de notre ignorance; et les autres, qu'on connaît distinctement, n'y gardent leur place que par une indulgence qu'il vaudrait mieux ne point avoir. C'est à peu pies comme à l'égard des axiomes vulgaires, qui pourraient être et mériteraient d'être démontrés parmi les théorèmes, et qu'on laisse cependant passer peur axiomes, comme
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si n'étaient des vérités primitives. Celte indulgence nuit plus qu'on ne pense : il est vrai qu'on n'est pas toujours en étal de s'en passer.
§ i. PuiLALÈTire. Si nous y prenons bien garde , les corps ne nous fournissent pas par le moyen des sens une idée aussi claire et aussi distincte de la puissance active que celle que nous en avons par les réflexions que nous faisons sur les opérations de notre esprit. Il n'y a , je crois , que deux sortes d'actions dont nous ayons l'idée, savoir, penser et mouvoir. Pour ce qui est de la pensée, le corps ne nous en donne aucune idée et ce n'est (pie par le moyen de la réflexion que nous l'avons. Nous n'avons non plus par le moyen du corps aucune idée du commencement du mouvement.
Théophile. Ces considérations sont fort bonnes , et quoiqu'on prenne ici la pensée d'une manière si générale, qu'elle comprend tou'.e perception, je ne veux point contester l'usage des mots.
Philalèthe. Quand le corps lui-même est en mouvement , ce mouvement est dans le corps une action plutôt qu'une passion ; mais lorsqu'une boule de billard cède au choc du bâton, ce n'est point une action de la boule mais une simple passion.
Théophile. Il y a quelque chose à dire là-dessus, car les corps ne recevraient point le mouvement dans le choc , suivant les lois qu'on y remarque, s'ils n'avaient déjà du mouvement en eux; mais passons maintenant cet article.
Philalèthe. De même, lorsqu'elle vient à pousser une autre boule qui se trouve sur son chemin et la met en mouvement , elle ne fait que lui communiquer le mouvement qu'elle avait reçu et en perd tout autant.
Théophile. Je vois que cette opinion erronée, que les cartésiens ont mise en vogue, comme si les corps perdaient autant de mouvement qu'ils en donnent , qui est détruite aujourd'hui par les expériences et par les raisons, et abandonnée même par l'auteur illustre de la Recherche de la vérité, qui a fait imprimer un petit discours tout exprès pour la rétracter, ne laisse pas de donner encore occasion aux habiles gens de se méprendre en bâtissant des raisonnements sur un fondement si ruineux.
PiHLALÈTilE. Le transport du mouvemenl ne donne qu'une idée fort obscure d'une puissance active de mouvoir, qui est dons le corps, tandis que nous ne voyons autre chose sinon que le corps transfère le mouvement sans le produire en aucune manière.
Théophile. .le ne sais si l'on prétend ici que le mouvement passe de sujet en sujet, et que le même mouvement [idem numéro se transfère : je sais que quelques-uns sont allés là, entre autres le prie Casât i, jésuite, malgré toute l'école, Mais je doute que ce soil
SUR L'ENTEND r.MENT HUMAIN. LIV. Il 113
voire senliment ou celui de vos habiles amis , bien éloignés ordinairement de (elles imaginations; cependant, si le mouvement n'est point transporté , il faut qu'on admette qu'il se produit un mouvement nouveau dans le corps qui le reçoit: ainsi, celui qui donne, agirait véritablement, quoiqu'il pâlit en même temps en perdant de >a force; car, quoiqu'il ne soit point vrai que le corps perde autant de mouvement qu'il en donne , il est toujours vrai qu'il en perd , et qu'il perd autant de force qu'il en donne , comme je l'ai expliqué ailleurs, de sorte qu'il faut toujours admettre en lui de 'la force ou de la puissance active. J'entends la puissance dans le sens plus noble que j'ai expliqué un peu auparavant , où la tendance est jointe à la faculté; cependant, je suis toujours d'accord avec vous que la plus claire idée de la puissance active nous vient de l'esprit. Aussi n'esl-elle que dans les choses qui ont de l'analogie avec l'esprit , c'est-à-dire dans les entéléchies : car la matière ne marque proprement que la puissance passive.
?j •">. Philalèthe. Nous trouvons en nous-mêmes la puissance de commencer ou de ne pas commencer, de continuer ou de terminer plusieurs actions de notre âme et plusieurs mouvements de notre corps; et cela simplement par une pensée ou un choix de notre esprit, qui détermine et commande pour ainsi dire qu'une telle action particulière soit faite ou ne soit pas faite : cette puissance est ce que nous appelons volonté. L'usage actuel de cette puissance se nomme volition; la cessation ou la production de l'action, qui suit d'un tel commandement de l'âme, s'appelle volontaire, et toute action qui est faite sans une telle direction de l'àme se nomme involontaire.
Théophile. Je trouve tout cela fort bon et juste ; cependant . pour parler plus rondement et pour aller peut-être plus avant . je dirai que la volition est l'effort ou la tendance {conatus) d'aller vers ce qu'on trouve bon, et loin de ce qu'on trouve mauvais: en sorte que cette tendance résulte immédiatement d ; l'aperception qu'on en a : et le corrollaire de cette définition est cet axiome célèbre : que du vouloir et du pouvoir, joints ensemble, suit l'action , puisque de toute tendance suit l'action lorsqu'elle n'est point empêchée. Ainsi , non-seulement les actions intérieures volontaires de notre esprit suivent de ce conatus , mais encore les extérieures , c'est-àdire les mouvements volontaires de notre corps, en vertu de l'union de lame et du corps, dont j'ai donné ailleurs la raison. Il y a encore des efforts , qui résultent des perceptions insensibles, dont on ne s'aperçoit pas, que j'aime mieux appeler appétit ions que voulions quoiqu'il y ait aussi des appétitions aperceptibles : car on
n'appelle actions volontaires que celles dont on peut s'apercevoir, et sur lesquelles notre réllexion peut tomber lorsqu'elles suivent la considération du bien ou du mal.
Philalèthe. Lo puissance d'apercevoir est ce que nous appelons entendement : il y a la perception des idées, la perception de la signification des signes, et enfin la perception de la convenance ou de la disconvenance qu'il y a entre quelques-unes de nos idées.
Théophile. Nous nous apercevons de bien des choses en nous et- hors de nous que nous n'entendons pas , et nous les entendons quand nous en avons des idées distinctes avec le pouvoir de réfléchir et d'en tirer des vérités nécessaires. C'est pourquoi les bétes n'ont point d'entendement, au moins dans ce sens, quoiqu'elles aient la faculté de s'apercevoir des impressions plus remarquables et plus distinguées; comme le sanglier s'aperçoit d'une personne qui lui crie, et va droit à cette personne dont il n'avait eu déjà auparavant qu'une perception nue mais confuse, comme de tous les autres objets qui tombaient sous ses yeux et dont les rayons frappaient son cristallin. Ainsi, dans mon sens, l'entendement répond à ce qui, chez les latins, est appelé intellectus, et l'exercice de cette faculté s'appelle intellection, qui est une perception distincte jointe à la faculté de réfléchir, qui n'est pas dans les bétes. Toute perception jointe à cette faculté est une pensée que je n'accorde pas aux bétes , non plus que l'entendement , de sorte qu'on peut dire que l'intellection a lieu lorsque la pensée est distincte. Au reste, la perception de la signification des signes ne mérite pas d'être distinguée ici de la perception des idées signifiées.
§ 6. Philalèthe. L'on dit communément que l'entendement et la volonté >ont i\eux facultés de l'âme, terme assez commode si l'on s'en servait comme l'on devrait se servir de tous les mots, en prenant garde qu'ils ne fissent naître aucune confusion dans les pensées des hommes, comme je soupçonne qu'il est arrivé ici dans L'âme; et lorsqu'on nous dit que la volonté esl cette faculté supérieure de l'âme, qui régie el ordonne toutes choses, qu'elle est ou n'est pas libre, qu'elle détermine les facultés inférieures, qu'elle suit le dictamen de V entendement (quoique ces expressions puissent être entendues dans un >ens clair et distinct) , je crains pourtant qu'elles n'aient fait venir à plusieurs personnes l'idée confuse d'aUr lant d'agents qui agissenl distinctement en nous.
Théophile. C'est une question qui a exercé les écoles depuis long-temps, Bavoir, s'il y a une distinction réelle entre l'âme el ses facultés, ei >i une faculté est distincte réellement de l'autre. Les re'awcc ont dit que oui et les nominaux que non, el la même ques-
lion a été agitée sur la réalité de plusieurs autres êtres abstraits qui doivent suivre la même destinée ; mais je ne pense pas qu'on ait besoin ici de décider celte question et de s'enfoncer dans ces épines, quoique je me souvienne qu'Épiscopius l'a trouvée de telle importance qu'il a cru qu'on ne pourrait point soutenir la liberté de l'homme si les facultés de l'âme étaient des êtres réels: cependant, quand elles seraient des cires réels et distincts, elles ne sauraient passer pour des agents réels, qu'en parlant abusivement. Ce ne sont pas les facultés ou qualités qui agissent, mais les substances par les facultés.
^ 8. Pbilalèthe. Tant qu'un homme a la puissance de penser ou de ne pas penser, de mouvoir ou de ne pas mouvoir, conformément à la préférence ou au choix de son propre esprit, jusque-là il est libre.
Théophile. Le terme de liberté est fort ambigu : il y a liberté de droit et de fait. Suivant celle de droit, un esclave n'est point libre, et un sujet ne l'est pas entièrement, mais un pauvre est aussi libre qu'un riche. La liberté du fait consiste ou dans la puissance de vouloir comme il faut, ou dans la puissance de faire ce qu'on veut. C'est de la liberté de faire dont vous parlez, et elle a ses degrés et variétés. Généralement , relui qui a plus de moyens est plus libre de faire ce qu'il veut; niais on entend la liberté particulièrement de l'usage des choses qui ont coutume d'être en notre pouvoir, et surtout de l'usage libre de notre corps. Ainsi, la prison et les maladies, qui nous empêchent détonner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons, et que nous pouvons leur donner ordinairement, dérogent à notre liberté: c'est ainsi qu'un prisonnier n'est point libre , et qu'un paralytique n'a pas l'usage libre de ses membres. La liberté de vouloir est encore prise en deux sens différents : l'un est quand on l'oppose à l'imperfection ou à l'usage de l'esprit, qui est une coaction ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions; l'autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens, les sloïciens disaient que le sage seul est libre; et, en elle! , on n'a point l'esprit libre quand il est occupé d'une grande passion, car on ne peut point vouloir alors comme il faut, c'est-à-dire avec la délibération qui est requise. C'est ainsi que Dieu seul il parfaitement libre, et que les esprits créés ne le sont qu'a mesure qu'ils sont au-dessus des passions; et cette liberté regarde propre ment notre entendement. Mais la liberté de l'esprit, opposée à la nécessité, regarde la volonté nue et en tant qu'elle est distinguée de l'entendement C'est ce qu'on appelle le franc arbitre $ et con-
1 1 o NOUVEAUX ESSAIS
sisle en ce qu'on vont que les plus fortes raisons on impressions que l'entendement présente à la volonté n'empêchent point l'acte de la volonté d'être contingent, et ne lui donnent point une nécessité absolue et pour ainsi dire métaphysique; et c'est dans ce sens que j'ai coutume de dire que l'entendement peut déterminer la volonté , suivant la prévalence des perceptions et raisons d'une manière qui, lors même qu'elle est certaine et infaillible, incline sans nécessiter.
§ 9. Philalèthe. 11 est bon aussi de considérer que personne ne s'est encore avisé de prendre pour un agent libre une balle , soit qu'elle soit en mouvement après avoir été poussée par une raquette, ou qu'elle soit en repos. C'est parce que nous ne concevons pas qu'une balle pense, ni qu'elle ait aucune volilion qui lui fasse préférer le mouvement au repos. •
Théophile. Si libre était ce qui agit sans empêchement, la balle étant une fois en mouvement dans un horizon uni serait un agent libre; mais Aristote a déjà bien remarqué que pour appeler les actions libres nous demandons non-seulement qu'elles soient spontanées, mais encore qu'elles soient délibérées.
Philalèthe. C'est pourquoi nous regardons le mouvement ou le repos des balles sous l'idée d'une chose nécessaire.
Théophile. L'appellation de nécessaire demande autant de circonspection que celle de libre. Celte vérité conditionnelle, savoir : supposé que la balle suit en mouvement dans un horizon uni sans empêchement, elle continuera le même mouvement, peut passer pour nécessaire en quelque manière, quoique dans le fond cette conséquence ne soit pas entièrement géométrique, n'étant que présomptive pour ainsi dire, et fondée sur la sagesse de Dieu qui ne change pas son influence sans quelque raison, qu'on présume ne se point trouver présentement; mais celte proposition absolue, la balle que voici, est maintenant en mouvement dans ce plan, n'est qu'une vérité contingente, et, en ce sens, la balle est un a^ent contingent non libre.
ï; 10. Philalèthe. Supposons qu'on porte un homme, pendant qu'il est dans un profond sommeil, dans une chambre où il y ait une personne qu'il lui tarde fort de \oir et d'entretenir, et que l'on ferme à clef la porte sur lui , cet homme s'éveille et est charmé de se trouver nvec celle personne et demeure ainsi dans la chambre avec plaisir, .le ne pense pas qu'on s'avise de douter qu'il ne reste volontairement dans ce lieu là: cependant, il n'est pas en liberté d'en sortir s'il veut : ainsi la liberté n'est pas une idée qui appartienne à la volilion.
TiiKoi'iiii.K. Je trouve ce! exemple fort bien choisi pour marquer
Sir. L'ENTENDEMENT III MAIN. L1V. H. 117
qu'en un sens une action ou un état peut être volontaire s;ms être libre. Cependant, quand les philosophes et les théologiens disputent sur le libre arbitre, ils ont tout un autre sens en vue.
§ M. Philalèthe. La liberté manque lorsque la paralysie empêche que Jes jambes n'obéissent à la détermination de l'esprit, quoique, dans le paralytique même, ce puisse être une chose volontaire de demeurer assis, tandis qu'il préfère d'être assis à changer de place. Volontaire n'est donc pas opposé à nécessaire . mais à involontaire.
Théophile. Cette justesse d'expression me reviendrait assez, mais l'usage s'en éloigne; et ceux qui opposent la liberté à la nécessité entendent parler, non pas des actions extérieures, mais de l'acte même de vouloir.
S 12. Philalèthe. Un homme éveillé n'est pas plus libre de penser ou de ne pas penser, qu'il n'est en liberté d'empêcher ou de ne pas empêcher que son corps touche aucun autre corps. Mais de transporter ses pensées d'une idée à l'autre, c'est ce qui est souvent en sa disposition. Et en ce cas-là il est autant en liberté par rapport à ses idées qu'il y est par rapport aux corps sur lesquels il s'appuie, pouvant se transporter de l'un sur l'autre, comme il lui \ient en fantaisie. Il y a pourtant des idées qui, comme certains mouvements, sont tellement fixées dans l'esprit, que dans certaines circonstances on ne peut les éloigner, quelque effort qu'on fasse. Un homme à la torture n'est pas en liberté de n'avoir pas l'idée de la douleur et quelquefois une violente passion agit sur notre esprit, comme le vent le plus furieux agit sur nos corps.
Théophile. Il y a de l'ordre et de la liaison dans les idées comme il y en a dans les mouvements, car l'un répond parfaitement à l'autre, quoique la détermination dans les mouvements soit brute et libre ou avec choix dans l'être qui pense, que les biens et les maux ne font qu'incliner, sans le forcer. Car l'âme, en représentant les corps, garde ses perfections; et quoiqu'elle dépende du corps (à le bien prendre) dans les actions involontaires, elle est indépendante et fait. dépendre le corps d'elle-même dans les autres. Mais cette dépendance n'est que métaphysique et consiste dans les égards que Dieu a pour l'un en réglant l'autre, ou plus pour l'un que pour l'autre , à mesure des perfections originales d'un chacun; au lieu que la dépendance physique consisterait dans une influence immédiate que l'un recevrait de l'autre, dont il dépend. Au reste, il nous vient des pensées involontaires, en partie de dehors, par les objets qui frappent nos sens, et en partie au dedans à cause des impressions souvent insensibles qui restent <\o^ per-
copiions précédentes , qui continuent leur action et qui se mêlent avec ce qui vient de nouveau. Nous sommes passifs à cet égard ; et même quand on veille, des images (sous lesquelles je comprends non-seulement les représentations de figures, mais encore celles des sons et d'autres qualités sensibles) nous viennent comme dans les songes , sans être appelées. La langue allemande les nomme fliegende Gedanken, comme qui dirait des pensées volantes, qui ne sont pas en notre pouvoir, et où il y a quelquefois bien des absurdités, qui donnent des scrupules aux gens de bien et de l'exercice aux casuistes et directeurs des consciences. C'est comme dans une lanterne magique qui fait paraître des figures sur la muraille, à mesure qu'on tourne quelque chose au dedans. Mais notre esprit s'apercevant de quelque image qui lui revient peut dire halte-la, et l'arrêter pour ainsi dire. De plus, l'esprit entre, comme bon lui semble, dans certaines progressions de pensées qui le mènent à d'autres. Mais cela s'entend quand les impressions internes ou externes ne prévalent point. 11 est vrai qu'en cela les hommes différent fort, tant suivant leur tempérament, que suivant l'exercice qu'ils ont fait de leur empire, fie sorte que l'un peut surmonter des impressions où l'autre se laisse aller.
$ 13. Philalèthe. La nécessité a lieu partout où la pensée n'a aucune part. Et lorsque cette nécessité se trouve dans un agent capable de volition et que le commencement ou la continuation de quelque action est contraire à la préférence de son esprit, je la nomme contrainte; et lorsque l'empêchement ou la cessation d'une action est contraire à la volition de cet agent, qu'on me permette de l'appeler cohibition. Quant aux agents qui n'ont absolument ni pensée ni volition , ce sont des agents 7téccssaires à tous égards.
Théophile. Il me semble qu'à proprement parler, quoique les veillions soient contingentes, la nécessité ne doit pas être opposée à la volition, mais à la contingence, comme j'ai déjà remarqué au S 9, et que la nécessité ne doit pas être confondue avec la détermination; car il n'y a pas moins déconnexion ou de détermination dans les pensées, que dans les mouvements (être déterminé étant tout autre chose qu'être poussé ou forcé avec couinante). El si nous ne remarquons pas toujours la raison qui nous détermine ou par laquelle nous nous déterminons, c'est (pie nous sommes nussi peu capables de nous apercevoir de tout le jeu de notre esprit el de ses pensées, le plus sou\ent imperceptibles et Confuses, que nous le sommes de démêler toutes les machines «pie la nature làil jouer dans le OOrpS. Ainsi, si par la nécessité on
entendait la détermination certaine de L'homme, qu'une parfaite
connaissance de toutes les circonstances de ce qui se passe an dedans et au dehors de l'homme pourrait faire prévoir à un esprit parfait, il est sur que les pensées étant aussi déterminées que les mouvements qu'elles représentent, tout acte libre serait nécessaire. Mais il faut distinguer le nécessaire du contingent quoique déterminé; et non-seulement les vérités contingentes no sont point nécessaires, niais encore leurs liaisons ne sont pas toujours d'une nécessité absolue : car il faut avouer qu'il y a de la différence dans la manière de déterminer entre les conséquences qui ont lieu en matière nécessaire et celles qui ont lieu en matière contingente. Les conséquences géométriques et métaphysiques nécessitent, mais les conséquences physiques et morales inclinent sans nécessiter; le physique même ayant quelque chose de moral et de volontaire par rapport à Dieu, puisque les lois du mouvement n'ont point d'autre nécessité que celle du meilleur. Or Dieu choisit librement, quoiqu'il soit déterminé a choisir le mieux; et comme les corps mômes ne choisissent point (Dieu axant choisi pour eux', l'usage a voulu qu'on les appelât (W< agents nécessaires : à quoi je ne m'oppose pas, pourvu qu'on ne confonde point le nécessaire et le déterminé, et que l'on n'aille pas s'imaginer que les êtres libres agissent d'une manière indéterminée , erreur qui a prévalu dans certains esprits et qui détruit les plus importantes vérités, même cet axiome fondamental : que rien n'arrive sans raison, sans lequel ni l'existence de Dieu m d'autres grandes vérités ne sauraient être bien démontrées. Quanta la contrainte, il est bon d'en distinguer deux espèces : l'une physique, comme lorsqu'on porte un homme malgré lui en prison ou qu'on le jette dans un précipice; l'autre, morale, comme par exemple la contrainte d'un plus grand mal, car l'action qu'elle fait faire ne laisse pas d'être volontaire. Un peut être forcé aus^i par la considération d'un plus grand bien, comme lorsqu'on tente un homme en lui proposant un trop grand avantage, quoiqu'on n'ait pas coutume d'appeler cela contrainte.
§ 14. PniLALÈTHE. Voyons maintenant si l'on ne pourrait point terminer la question agitée depuis si long-temps, mais qui est a mon avis fort déraisonnable , puisqu'elle est inintelligible : Si la volonté de l'homme est libre ou non.
Théophile. On a grande raison de se récrier sur la manière étrange des hommes qui se tourmentent en agitant des questions mal conçues. Ils cherchent ce qu'ils savent et ne savent pas ce qu'ils cherchent.
Philalèthe. I.a liberté, qui n'est qu'une puissance, appartient
l'.'O M)l VEAl \ liSs.MS
uniquement à des agents et ne saurait être un attribut ou une modification de la volonté, qui n'est elle-même rien autre chose qu'une puissance.
Théophile. Vous avez raison, monsieur, suivant la propriété des mots. Cependant on peut excuser en quelque façon l'usage reçu. C'est ainsi qu'on a coutume d'attribuer la puissance à la chaleur ou à d'autres qualités, c'est-à-dire au corps, en tant qu'il a cette qualité, et de même ici l'intention est de demander si l'homme est libre en voulant.
§ 15. Philalèthe. La liberté est la puissance qu'un homme a de faire ou de ne pas faire quelque action conformément à ce qu'il veut.
Théophile. Si les hommes n'entendaient que cela par la liberté lorsqu'ils demandent si la volonté ou l'arbitre est libre, leur question serait véritablement absurde. Mais on verra tantôt ce qu'ils demandent et même je l'ai déjà touché. Il est vrai , mais par un autre principe , qu'ils ne laissent pas de demander iri (au moins plusieurs) l'absurde et l'impossible, en voulant une liberté d'équilibre absolument imaginaire et impraticable, et qui même ne leur servirait pas, s'il était possible qu'ils la pussent avoir, c'est-à-dire qu'ils aient la liberté de vouloir contre toutes les impressions qui peuvent venir de l'entendement, ce qui détruirait la véritable liberté avec la raison et nous abaisserait au-dessous des bêtes.
§ 17. Piiilalktiie. Oui dirait que la puissance de parler dirige la puissance de chanter et que la puissance de chanter obéit ou désobéit à la puissance de parier, s'exprimerait d'une manière aussi propre et aussi intelligible que celui qui dit, comme on a coutume de dire, que la volonté dirige l'entendement, et que l'entendement obéit ou n'obéit pas à la volonté ($ 18). Cependant cette façon de parler a prévalu et a causé, si je ne nie trompe, bien du désordre, quoique la puissance de penser n'opère non plus sur la puissance de choisir que la puissance de chauler sur celle de danser (§ 19). Je conviens qu'une telle ou telle pensée peut fournir a l'homme l'occasion d'exercer la puissance qu'il a de choisir, et (pic le choix de l'esprit peut être cause qu'il pense actuellement à telle ou telle chose, de même que chanter actuellement un certain air peut être l'occasion de danser une telle danse.
TnÉOPniLE. Il \ a un peu plus que de fournir des occasions, puisqu'il \ a quelque dépendance ; car on ne saurait vouloir que ce qu'on trouve bon; et selon que la faculté d'entendre est avancée, le choix de la volonté est meilleur; comme de l'autre côté, selon que rhomnic a de la vigueur en voulaut, il détermine les pensée-
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suivant son choix, ou lieu d'être délerminé et entraîné par des perceptions involontaires.
Philalèthe. Les puissances sont des relations et non des agents.
Théophile. Si les facultés essentielles ne sont que des relations et n'ajoutent rien de plus à l'essence, les qualités et les facultés accidentelles ou sujettes au changement sont autre chose ; et on peut dire de ces dernières que les unes dépendent souvent des autres dans l'exercice de leurs fonctions.
tj 21. Philalèthe. La question ne doit pas être, à mon avis, si la volonté est libre : c'est parler d'une manière fort impropre; mais si l'homme est libre. Cela posé, je dis que , tandis que quelqu'un peut, par la direction ou le choix de son esprit, préférer l'existence d'une action à la non-existence de celte action et au contraire , c'est-à-dire qu'il peut faire qu'elle existe ou qu'elle n'existe pas, selon qu'il le veut, jusque-là il est libre. Et à peine pourrions-nous dire comment il serait possible de concevoir un être plus libre qu'en tant qu'il est capable de faire ce qu'il veut ; de sorte que l'homme semble être aussi libre par rapport aux actions qui dépendent, de ce pouvoir, qu'il trouve en lui-même, qu'il est possible à la liberté de le rendre libre , si j'ose m'exprimer ainsi.
Théophile. Quand on raisonne sur la liberté de la volonté ou sur le franc arbitre, on ne demande pas si l'homme peut faire ce qu'il veut, mais s'il y a assez d'indépendance dans sa volonté même; on ne demande pas s'il a les jambes libres ou les coudées franches . mais s'il a l'esprit libre et en quoi cela consiste. A cet égard une intelligence pourra être plus libre que l'autre, et la suprême intelligence sera dans une parfaite liberté dont les créatures ne sont point capables.
S 22. Philalèthe. Les hommes, naturellement curieux, cl qui aiment a éloigner autant qu'ils peuvent de leur esprit la pensée d'être coupables , quoique ce soit en se réduisant en un état pire que celui d'une fatale nécessité, ne sont pourtant pas satisfaits de cela. A moins que la liberté ne s'étende encore plus loin , elle n'est pas à leur gré; et c'est, à leur avis, une fort bonne preuve que l'homme n'est point du tout libre s'il n'a aussi bien la liberté de vouloir que celle de faire ce qu'il veut (§ 23). Sur quoi je crois que l'homme ne saurait être libre par rapport à cet acte particulier de vouloir une action qui est en sa puissance , lorsque cette action a été une fois proposée à son esprit. La raison en est toute visible , car, l'action dépendant de sa volonté , il faut de toute nécessité qu'elle existe ou qu'elle n'existe pas; et son existence ou sa nonexistence ne pouvant manquer de suivre exactement la détermina* I. il
lion et le choix de sa volonté, il ne peut éviter de vouloir l'existence ou la non-existence de celte action.
Théophile. Je croirais qu'on peut suspendre son choix, et que cela se fait bien souvent, surtout lorsque d'autres pensées interrompent la délibération. Ainsi , quoiqu'il faille que l'action sur laquelle on délibère existe ou n'existe pas, il ne s'ensuit point qu'on en doive résoudre nécessairement l'existence ou la non-existence ; car la non-existence peut arriver encore faute de résolution. C'est comme les aréopagistes absolvaient en effet cet homme dont ils avaient trouvé le procès trop difficile à être décidé, le renvoyant à un terme bien éloigné , et prenant cent ans pour y penser.
PniLALÈTHE. En faisant l'homme libre de cette sorte . je veux dire en faisant que l'action de vouloir dépende de sa volonté, il faut qu'il y ait une autre volonté ou faculté de vouloir antérieure pour déterminer les actes de cette volonté, et une autre pour déterminer celle-là, et ainsi à l'infini ; car où que l'on s'arrête, les actions de la dernière volonté ne sauraient être libres.
Théophile. 11 est vrai qu'on parle peu juste lorsqu'on parle comme si nous voulions vouloir. Nous ne voulons point vouloir, mais nous voulons faire; et si nous voulions vouloir, nous voudrions vouloir vouloir, et cela irait à l'infini. Cependant il ne faut point dissimuler que par des actions volontaires nous contribuons souvent indirectement à d'autres actions volontaires ; et, quoiqu'on ne puisse point vouloir ce qu'on veut, comme on ne peut pas même juger ce qu'on veut, on peut pourtant faire en sorte par avance qu'on juge ou veuille avec le temps ce qu'on souhaiterait de pouvoir vouloir ou juger aujourd'hui. On s'attache aux personnes, aux lectures et aux considérations favorables à un certain parti , on ne donne point attention à ce qui vient du parti contraire; et par ces adresses et mille autres, qu'on emploie le plus souvent sans dessein formé et sans y penser, on réussit a se tromper, ou du moins à se changer et à se convertir ou pervertir, selon qu'on a rencontré.
§ J.'i. PhilalÈTHE. Puis donc qu'il est évident que l'homme n'est pas en liberté de vouloir vouloir ou mm , la première chose qu'on demande après cela c'est si l'homme est en liberté de vouloir lequel des deux il luiplaît; le mouvement, par exemple, ou le repos? Mais celle question est si visiblement absurde en elle-même, qu'elle peul suffire a convaincre quiconque 5 fera réflexion . que la liberté ne concerne dans aucun cas la volonté. Car demander si un homme est en liberté do vouloir lequel il lui plaît, du mouvement ou du repos, de parler ou do se taire, c'esl demander si un hommepeut
SUR L'ENTENDEMENT HUMAIN. LIV. ir. 123
vouloir ce qu'il veut, ou se plaire à ce quoi il se plaît, question qui, à mou avis, n'a pas besoin de réponse.
Théophile. Il est vrai , avec tout cela, que les hommes se fonl une difficulté ici qui mérite d'être résolue. Us disent qu'après avoir tout connu et tout considéré, il est encore dans leur pouvoir de vouloir, non pas seulement ce qui plaît le plus, mais encore tout le contraire, seulement pour montrer leur liberté. Mais il Tant considérer qu'encore que ce caprice ou entêtement, ou du moins celle raison qui les empêche de suivre les autres raisons, entre dans la balance et leur fait plaire ce qui ne leur plairait pas sans cela , le choix est toujours déterminé par la perception. On ne veut donc pas ce qu'on voudrait, mais ce qui plaît . quoique la volonté puisse contribuer indirectement et comme de loin à faire que- quelque chose plaise ou ne plaise pas, comme j'ai déjà remarqué ; et les hommes ne démêlant guère toutes ces considérations distinctes, il n'esl point donnant qu'on s'embrouille tant l'esprit sur cette matière, qui a beaucoup de replis cachés.
v> 29. Philalèthe, Lorsqu'on demande ce que c'est qui détermine la volonté, la véritable réponse consiste a dire que c'est l'esprit qui la détermine. Si celte réponse ne satisfait pas, il est visible que le sens de cette question se réduit à ceci : qui est-ce qui pousse l'esprit dans chaque occasion particulière à déterminer à tel mouvement ou à tel repos particulier la puissance générale qu'il a de diriger ses facultés vers le mouvement ou vers le repos. À quoi je réponds que ce qui nous porte à demeurer dans le même élut ou à continuer la même action , c'est uniquement la satisfaction présente (pion y trouve. Au contraire, le motif qui incite à changer esl toujours quelque inquiétude.
Théophile, ('elle inquiétude, comme je l'ai montré dans le chapitre précédent, n'est pas toujours un déplaisir, comme l'aise ou Ton se trouve n'est pas toujours une satisfaction ou un plaisir : c'est souvent une perception insensible, qu'on ne saurait distinguer ni démêler, qui nous fait pencher plutôt d'un côté que de l'autre, sans qu'on en puisse rendre raison.
§ 30. Philalèthe. La volonté et le désir ne doivent pas être confondus. Un homme désire d'être délivré de la goulte; mais, comprenant que l'éloignement de celle douleur peut causer le transport d'une dangereuse humeur dans quelque partie plus vitale, sa volonté ne saurait être déterminée à aucune action qui puisse ser\ir à dissiper cette douleur.
Théophile. Ce désir est une manière de velléité par rapport à une volonté complète; on voudrait, par exemple, s'il n'y avait pas
un plus grand mal a craindre si l'on obtenait ce qu'on veul , ou poul-ùtre un plus grand bien à espérer si l'on s'en passait. Cependant on peut dire que l'homme veut être délivré de la goutte par un certain degré de la volonté , mais qui ne va pas toujours au dernier effort. Cette volonté s'appelle velléité quand elle enferme quelque imperfection ou impuissance.
i5.'îl. Philalèthe. Il est bon de considérer cependant que ce qui détermine la volonté à agir n'est pas le plus grand bien , comme on le suppose ordinairement, mais plutôt quelque inquiétude actuelle , et pour l'ordinaire celle qui est la plus pressante. On lui peut donner le nom de désir, qui est effectivement une inquiétude de l'esprit causée par la privation de quelque bien absent , outre le désir d'être délivré de la douleur. Tout bien absent ne produit pas une douleur proportionnée au degré d'excellence qui est en lui ou que nous y reconnaissons, au lieu que toute douleur cause un désir égal à elle-même; parce que l'absence du bien n'est pas toujours un mal, comme est la présence de la douleur. C'est pourquoi l'on peut considérer et envisager un bien absent sans douleur ; mais à proportion qu'il y a du désir quelque part, autant y a-I-il d'inquiétude : g 32. Qui est-ce qui n'a point senti dans le désir ce que le sage dit de l'espérance [Proverb. Xlll, 12): qu'étant différée , elle fait languir le cœur? Rachel crie (Genèse, XXX, 1) : Donnez-moi des enfants, ou je vais mourir ! § 34. Lorsque l'homme est parfaitement satisfait de l'état où il est, ou lorsqu'il est absolument libre de toute inquiétude, quelle volonté lui peut-il rester que de continuer dans cet état? Ainsi le sage auteur de notre être a mis dans les hommes l'incommodité de la faim et de la soif, et les autres désirs naturels, afin d'exciter et de déterminer leur volonté à leur propre conservation et à la continuation de leur espèce. Il vaut mieux, dit saint Paul (I Cor. VIII, 9), se marier que se brûler ; tant il est vrai que le sentiment présent d'une petite brûlure a plus de pouvoir sur nous que les attraits des plus grands plaisirs considérés en éloignement (§ 3-")). H est vrai que c'est une maxime si fort établie , que c'est le bien et le plus grand bien qui détermine la volonté, que je ne suis nullement surpris d'avoir autrefois supposé cela comme indubitable. Cependant, après une exacte recherche, je me sens forcé de conclure que le bien et le plus grand bien , quoique jugé et reconnu tel, ne détermine point la volonté; à moins ipie, venant a le désirer d'une manière proportionnée à son excellence, ce désir nous rende inquiets de ce que nous en sommes privés. l'osons qu'un homme soit convaincu de l'utilité de la vertu , jusqu'à voir qu'elle est nécessaire à qui se propose quelque chose de
grand dans ce monde ou espère d'être heureux dans l'autre : cependant, jusqu'à ce que cet homme se sente affamé et altéré de la justice , sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche de cet excellent bien ; et quelque autre inquiétude , venant à la traverse , entraînera sa volonté à d'autres choses. D'autre part, posons qu'un homme adonné au vin considère que, menant la vie qu'il mène, il ruine sa santé et dissipe son bien , qu'il va se déshonorer dans le monde, s'attirer des maladies , el tomber enfin dans l'indigence jusqu'à n'avoir plus de quoi satisfaire cette passion de boire qui le possède si fort; cependant les retours d'inquiétude qu'il sent à être absent de ses compagnons de débauche l'entraînent au cabaret aux heures qu'il a accoutumé d'y aller, quoiqu'il ait alors devant les yeux la perte de sa santé et de son bien, et peut-être même celle du bonheur de l'autre vie : bonheur qu'il ne peut regarder comme un bien peu considérable en lui-même, puisqu'il avoue qu'il est beaucoup plus excellent que le plaisir de boire ou que le vain babil d'une troupe de débauchés. Ce n'est donc pas faute de jeter les yeux sur le souverain bien qu'il persiste dans ce dérèglement ; car il l'envisage et en reconnaît l'excellence jusque-là que, durant le temps qui s'écoule entre les heures qu'il emploie à boire, il résout de s'appliquera rechercher ce souverain bien; mais quand l'inquiétude d'être privé du plaisir auquel il est accoutumé vient le tourmenter, ce bien , qu'il reconnaît plus excellent que celui de boire, n'a plus de force sur son esprit, et c'est cette inquiétude actuelle qui détermine sa volonté à l'action à laquelle il est accoutumé, et qui par là, faisant de plus fortes impressions, prévaut encore à la première occasion, quoiqu'en même temps il s'engage pour ainsi dire lui-même, par de secrètes promesses, à ne plus faire la même chose, et qu'il se figure que ce sera la dernière fois qu'il agira contre son plus grand intérêt. Ainsi il se trouve de temps en temps réduit à dire :
Video meliora proboque, Détériora sequor :
Je vois le meilleur parti, je l'approuve, et je prends le pire. Cette sentence, qu'on reconnaît véritable, et qui n'est (pie trop confirmée par une constante expérience, est aisée à comprendre par cette voie-là et ne l'est peut-être pas de quelque autre sens qu'on la prenne.
Théophile. 11 y a quelque chose de beau et de solide dans ces considérations. Cependant je ne voudrais pas qu'on crût pour cela
qu'il faille abandonner ces anciens axiomes, que la volonté suit le plus grand bien ou qu'elle fuit le plus grand mal qu'elle sent. La source du peu d'application aux vrais biens, vient en bonne partie (Je ce que dans les matières et dans les occasions ou les sens n'agissent guère, la plupart de nos pensées sont sourdes pour ainsi dire (je les appelle cogitai/unes cœcas en latin), c'est-à-dire vides de perceptions et de sentiment, et consistant dans l'emploi tout nu des caractères, comme il arrive à ceux qui calculent en algèbre sans envisager, que de temps en temps, les figures géométriques; et les mots font ordinairement le même effet en cela que les caractères d'arithmétique ou d'algèbre. On raisonne souvent en paroles, sans avoir presque l'objet même dans l'esprit. Or cette connaissance ne saurait toucher; il faut quelque chose de vif pour qu'on soit ému. Cependant c'est ainsi que les hommes le plus souvent pensent à Dieu, à la vertu, à la félicité; ils parlent et raisonnent sans idées expresses. Ce n'est point qu'ils n'en puissent avoir, puisqu'elles sont dans leur esprit; mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse. Quelquefois ils ont des idées d'un bien ou d'un mal absent, mais très-faibles. Ce n'est donc pas merveille si elles ne nous touchent guère. Ainsi si nous préférons le pire, c'est que nous sentons le bien qu'il renferme, sans sentir ni le mal qu'il y a, ni le bien qui est dans la part contraire. Nous supposons et croyons ou plutôt nous récitons seulement sur la foi d'autrui ou tout au plus sur celle de la mémoire de nos raisonnements passés, que le plus grand bien est dans le meilleur parti, ou le plus grand mal dans l'autre. Mais quand nous ne les envisageons point, nos pensées et nos raisonnements contraires au sentiment, sont une espèce de psittacisme, qui ne fournit rien pour le présenta l'esprit; et si nous ne prenons point de mesures pour y remédier, autant en emporte le vent, 'comme j'ai déjà remarqué ci-dessus (chap. 11, § II), et les plus beaux préceptes de morale avec les meilleures règles de la prudence ne portent coup que dans une âme qui y est sensible [ou directement, ou, parce que cela ne se peut pas toujours, au moins indirectement, comme je montrerai tantôt) et qui n'est pas plus sensible a ce qui est contraire. Cicéron dit bien quelque part que si nos yeux pouvaient voir la beauté de la vertu, nous l'aimerions avec ardeur; mais cela n'arrivant point ni rien d'équivalent, il ne faut point s'étonner si dans le combat entre la chair et l'esprit, l'esprit succombe tant de lois, puisqu'il ne se seul pas bien de ses avantages. Ce combat n'est autre chose (pie l'opposition des différentes tendances qui naissent des pensées confuses et des distinctes. Les pensées ((infuses souvent 9e fonl sentir clairement;
mais nos pensées distinctes ne sont claires ordinairement ((n'en puissance : elles pourraient l'être si nous voulions nous donner l'application de pénétrer les sens des mois ou des caractères; mais ne le faisant point ou par négligence ou à cause de la brièveté du temps, on oppose des paroles nues ou du moins des images trop faibles à des sentiments vifs. J'ai connu un homme, considérable dans l'Église et dans l'État, que ses infirmités avaient fait se résoudre à la diète; mais il avoua qu'il n'avait pu résister à l'odeur des viandes qu'on portait aux autres en passant devant son appartement. C'est sans doute une honteuse faiblesse : mais voilà comme les hommes sont faits. Cependant si l'esprit usait bien de ses avantages il triompherait hautement. Il faudrait commencer par l'éducation, qui doit être réglée en sorte qu'on rende les vrais biens et les vrais maux autant sensibles qu'il se peut, en revètissant les notions qu'on s'en forme, des circonstances les plus propres à ce dessein; et un homme fait, à qui manque cette excellente éducation, doit commencer plutôt tard que jamais à chercher des plaisirs lumineux et raisonnables, pour les opposer à ceux des sens, qui sont confus mais touchants. Et en effet la grâce divine même est un plaisir qui donne de la lumière. ÀinsHorsqu'un homme est dans de bons mouvements il doit se faire des luis et des règlements pour l'avenir et les exécuter avec rigueur, s'arracher aux occasions capables de corrompre, ou brusquement ou peu à peu, selon la nature de la chose. Un voyage entrepris tout exprès guérira un amant ; une retraite nous tirera des compagnies qui entretiennent dans quelque mauvaise inclination. François de Borgia , général des jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé à boire largement lorsqu'il était homme de grand monde, se réduisit peu à peu au petit pied lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber chaque jour une goutte de cire dans le bocal qu'il avait coutume dévider. A des sensibilités dangereuses on opposera quelque autre sensibilité innocente, comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté; on ramassera des curiosités de la nature et de l'art; on fera des expériences et des recherches; on s'engagera dans quelque occupation indispensable, si on n'en a point, ou dans quelque conversation ou lecture utile et agréable. En un mot il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions efficaces. Et comme on ne peut pas faire toujours l'analyse des notions des vrais biens et des vrais maux jusqu'à l'aperception du plaisir et, de la douleur qu'ils renferment, pour en être touché il faut se faire une fois pour toutes cette loi : d'attendre et de suivre désormais les conclusions de la
raison comprises une bonne fois, quoique non aperçues dans la suite et, ordinairement par des pensées sourdes seulement et destituées d'attraits sensibles; et cela pour se mettre enfin dans la possession de l'empire sur les passions aussi bien que sur les inclinations insensibles ou inquiétudes, en acquérant cette accoutumance d'agir suivant la raison, qui rendra la vertu agréable et comme naturelle. Mais il ne s'agit pas ici de donner et d'enseigner des préceptes de morale, ou des directions et adresses spirituelles pour l'exercice dé la véritable piété : c'est assez qu'en considérant le procédé de notre àme on voit la source de nos faiblesses, dont la connaissance donne en même temps celle des remèdes.
§ 36. Philalèthe. L'inquiétude présente qui nous presse, opère seule sur la volonté et la détermine naturellement en vue de ce bonheur auquel nous tendons tous dans toutes nos actions ; parce que chacun regarde la douleur et l'uneasiness (c'est-à-dire l'inquiétude ou plutôt l'incommodité qui fait que nous ne sommes pas à notre aise), comme des choses incompatibles avec la félicité. Une petite douleur suffit pour corrompre tons les plaisirs dont nous jouissons. Par conséquent, ce qui détermine incessamment le choix de notre volonté à l'action suivante sera toujours l'éloignement de la douleur, tandis que nous en sentons quelque atteinte, cet éloignement étant le premier degré vers le bonheur.
Théophile. Si vous prenez votre uneàsiness ou inquiétude pour un véritable déplaisir, en ce sens je n'accorde point qu'il soit le seul aiguillon. Ce sont le plus souvent ces petites perceptions insensibles qu'on pourrait appeler des douleurs inapereeptibles, si la notion de la douleur ne renfermait l'aperceplion. Ces petites impulsions consistent à se délivrer continuellement de petits empêchements, à quobnotre nature travaille sans qu'on y pense. C'est en quoi consiste véritablement cette inquiétude qu'on sent sans la connaître, qui nous fait agir dans les passions aussi bien que lorsque nous paraissons les plus tranquilles ; car nous ne sommes jamais sans quelque action et mouvement, qui ne vient que de ce que la nature travaille toujours à se mettre mieux à son aise. Et c'est ce qui nous détermine aussi avant toute consultation dans les cas qui nous paraissent les plus indifférents, parce que nous ne sommes jamais parfaitemenl en balance et ne saurions être mi-partis exactement entre deux cas. Or si ces éléments de la douleur (qui dégénèrent en douleur ou déplaisir véritable quelquefois lorsqu'ils croissent trop; étaient de vraies douleurs, nous serions toujours misérables en poursuivant le bien que nous cherchons avec inquiétude et ardeur. Mais c'e9i tout le contraire; et comme j'ai dit déjà
sut i/i:nte\i>f.\ii;nt humain, i.iv. u i»o
ci-dessus (§ 6 du chapitre précédent) l'amas de ces petits succès continuels de la nature qui se met de plus en plus à son aise, en tendant au bien et jouissant de son image ou diminuant le sentiment de la douleur, est déjà un plaisir considérable et vaut souvent mieux que la jouissance même du bien ; et bien loin qu'on doive regarder cette inquiétude comme une chose incompatible avec la félicité, je trouve que l'inquiétude est essentielle a la félicité des créatures, laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession qui les rendrait insensibles et comme stupides, mais dans un progrès continuel et non interrompu à de plus grands biens , qui ne peut manquer d'être accompagné d'un désir ou du moins d'une inquiétude continuelle, mais telle que je viens d'expliquer, qui ne va pas jusqu'à incommoder, mais qui se borne à ces éléments ou rudiments de la douleur, ina perceptibles à part, lesquels ne laissent pas d'être suffisants pour servir d'aiguillon et pour exciter la volonté; comme fait l'appétit dans un homme qui se porte bien, lorsqu'il ne va pas jusqu'à cette incommodité, qui nous rend impatients et nous tourmente par un trop grand attachement à l'idée de ce qui nous manque. Ces appétitions petites ou grandes sont ce qui s'appelle dans les écoles motus primo primi et ce sont véritablement les premiers pas que la nature nous fait faire, non pas tant vers le bonheur que vers la joie; car on n'y regarde que le présent : mais l'expérience et la raison apprennent à régler ces appétitions et à les modérer pour qu'elles puissent conduire au bonheur .l'en ai déjà dit quelque chose [livre 1, chap. 2, § 3), les appétitions sont comme la tendance de la pierre, qui va le plus droit non pas toujours le meilleur chemin vers le centre de la terre, ne pouvant pas prévoir quelle rencontrera des rochers ou elle se brisera, au lieu qu'elle se serait approchée davantage de son but, si elle avait eu l'espril et le moyen de s'en détourner. C'est ainsi qu'allant droit vers le présent plaisir nous tombons quelquefois dans le précipice de la misère. C'est pourquoi la raison y oppose les images des plus grands biens ou maux à venir et une ferme résolution et habitude de penser avant que de faire, et puis de suivre ce qui aura été reconnu le meilleur, lors même que les raisons sensibles de nos conclusions ne nous seront plus présentes dans l'esprit et ne consisteront presque plus qu'en images faibles ou même dans les pensées sourdes que donnent les mots ou signes destituées d'une explication actuelle, de sorte que tout consiste dans le pensez-y bien et dans le mémento; le premier pour se faire des lois, et le second pour les suivre, lors même qu'on ne pense pas à la raison qui les a fait naître. Il est pourtant bon d'y penser le plus qu'il se peut, pour
avoir l'àme remplie d'une joie raisonnable et d'un plaisir accompagné de lumière.
§ 37. Piin.ALKTHE. Ces précautions sans doute sont d'autant plus nécessaires, que l'idée d'un bien absent ne saurait contre-balancer le sentiment de quelque inquiétude ou de quelque déplaisir dont nous sommes actuellement tourmentés, jusqu'à ce que ce bien excite quelque désir en nous. Combien y a-t-il de gens à qui l'on représente les joies indicibles du paradis par de vives peintures, qu'ils1 reconnaissent possibles et probables, qui cependant se contenteraient volontiers de la félicité dont ils jouissent dans ce monde? C'est que les inquiétudes de leurs désirs présents venant à prendre le dessus et à se porter rapidement vers les plaisirs de cette vie, déterminent leurs volontés à les rechercher; et durant tout ce temps-la, ils sont entièrement insensibles aux biens de l'autre vie.
Théophile. Cela vient en partie de ce que les hommes bien souvent ne sont guère persuadés ; et quoiqu'ils le disent, une incrédulité occulte règne dans le fond de leur âme : car ils n'ont jamais compris les bonnes raisons qui vérifient celte iinmorlalité des Ames, digne de la justice de Dieu, qui est le fondement de la vraie religion, ou bien ils ne se souviennent plus de les avoir comprises, dont il faut pourtant l'un ou l'autre pour être persuadé. Peu de gens conçoivent même que la vie future, telle que la vraie religion et même la vraie raison l'enseignent, soit possible, bien loin d'en concevoir la probabilité, pour ne pas dire la certitude. Tout ce qu'ils en pensent n'est que psitiacisme ou des images grossières et vaines à la mahométanc, où eux-mêmes voient peu d'apparence: car il s'en faut beaucoup qu'ils en soient louches comme l'étaient (à ce qu'on dit) les soldats du prince des assassins, seigneur de la Montagne, qu'on transportait quand ils étaient endormis profondément dans un lieu' plein de délices, où, se croyant dans le paradis de Mahomet, ils étaient imbus par des anges ou saints contrefaits d'opinions telles que le souhaitait ce prince, et d'où, après avoir été assoupis de nouveau, ils étaient rapportés au lieu où on les avait pris; ce qui les enhardissait après à tout entreprendre, jusque sur les vies despiinces ennemis de leur seigneur, .le ne sais si l'on n'a pas fait tort a ce seigneur de la Montagne; car on ne marque pas beaucoup de grands princes qu'il ait fait assassiner, quoiqu'on voie dans les historiens anglais la lettre qu'on lui attribue pour disculper le roi Richard I''1', de l'assassinai d'un comte ou prince de la Palestine, que ce seigneur de la Montagne avoue d'avoir lait tuer, pour en avoir été offensé. Quoiqu'il en soit, c'était peut-être par un grand zèle pour sa religion que ce prince des
assassins voulait donner aux gens une idée avantageuse du paradis, qui en accompagnât toujours la pensée et les empêchât d'être sourds, sans prétendre pour cela qu'ils dussent croire qu'ils avaient été dans le paradis même. Mais, supposé qu'il l'eût prétendu, il ne faudrait point s'étonner que ces fraudes pieuses eussent fait plus d'effet que la vérité mal ménagée. Cependant rien ne serait plus fort que la vérité, si on s'attachait à la bien connaître et à la faire valoir; et il y aurait moyen sans doute d'y porter fortement les hommes. Quand je considère combien peut l'ambition ou l'avarice clans tous ceux qui se niellent une fois dansée train de vie, presque destitué 'd'attraits sensibles et présents, je ne désespère de rien et je tiens que la vertu ferait infiniment plus d'effet accompagnée comme elle est de tant de solides biens, si quelque heureuse révolution du genre humain la mettait un jour en vogue et comme a la mode. Il est très-assuré qu'on pourrait accoutumer les jeunes gens a faire leur plus grand plaisir de l'exercice de la vertu. Et même les hommes faits pourraient se faire des lois et une habitude de les suivie, qui les y porterait aussi fortement et avec autant d'inquiétude, s'ilsen étaient détournés, qu'un ivrogne en pourrait sentir lorsqu'il est empêché d'aller au cabaret. Je suis bien aise d'ajouter ces considérations sur la possibilité et même sur la facilité des remèdes à nos maux, pour ne pas contribuer a décourager les hommes de la poursuite des vrais biens par la seule exposition de nos faiblesses.
>< M). Philalèthe. Tout consiste presque à faire constamment désirer les vrais biens. Et il arrive rarement qu'aucune action volontaire soit produite en nous, sans que quelque désir l'accompagne; c'est pourquoi la volonté et le désir sont si souvent confondus ensemble. Cependant il ne faut pas regarder l'inquiétude qui fait partie ou qui est du moins une suite de la plupart des autres passions, comme entièrement exclue de cel article; car la haine, la crainte, la colère, l'envie, la honte ont chacune leurs inquiétudes et par là opèrent sur la volonté. Je doute qu'aucune de ces passions existe toute seule, je crois même qu'on aurait de la peine à trouver quelque passion qui ne soit accompagnée de désirs. Du reste je suis assuré que partout où il va de l'inquiétude, il y a du désir. VA comme notre éternité ne dépend pas du moment présent, nous portons notre vue au delà du présent quels que soient les plaisirs dont nous jouissons actuellement ; et le désir accompagnant ce; regards anticipés sur l'avenir, entraine toujours la volonté à la suite; de sorte qu'au milieu même de la joie ce qui soutient l'action d'où dépend le plaisir présent, c'est le désir de continuer ce plaisir cl la
crainte d'en être privé; et toutes lesfois qu'une plus grande inquiétude que celle-là vient à s'emparer de l'esprit, elle détermine aussitôt l'esprit à une nouvelle action et le plaisir présent est négligé.
Théophile. Plusieurs perceptions et inclinations concourent à la volition parfaite, qui est le résultat de leur conflit. Il y en a d'imperceptibles à part, dont l'amas fait une inquiétude qui nous pousse stms qu'on en voie le sujet; il \ en a plusieurs jointes ensemble qui portent à quelque objet, ou qui en éloignent, et alors c'est désir ou crainte accompagné aussi d'une inquiétude, mais qui ne va pas toujours jusqu'au plaisir. Enfin il y a des impulsions accompagnées effectivement de plaisir et de douleur, et toutes ces perceptions sont ou des sensations nouvelles ou des imaginations restées de quelque sensation passée, accompagnées ou non accompagnées du souvenir, qui renouvelant les attraits que ces mêmes images avaient dans ces sensations précédentes, renouvellent aussi les impulsions anciennes à proportion de la vivacité de l'imagination. Et de toutes ces impulsions résulte enfin l'effort prévalant qui fait la volonté pleine. Cependant les désirs et les tendances dont on s'aperçoit sont souvent aussi appelées des volitions quoique moins entières, soit qu'elles prévalent et entraînent ou non. Ainsi il est aisé de juger que la volition ne saura guère subsister sans désir et sans fuite; car c'est ainsi que je crois qu'on pourrait appeler l'opposé du désir. L'inquiétude n'est pas seulement dans les passions incommodes, comme dans la haine, la crainte, la colère. l'envie, la honte, mais encore dans les opposées, comme l'amour, l'espérance, la faveur et la gloire. On peut dire que partout ou il y a désir, il y aura inquiétude ; mais le contraire n'est pas toujours vrai, parce que souvent on est en inquiétude sans savoir ce qu'on demande, et alons il n'y a point de désir formé.
îj iO. Philalèthe. Ordinairement la plus pressante des inquiétudes dont on croit être alors en état de pouvoir se délivrer, détermine la volonté à l'action.
Théophile. Comme le résultat de la balance fait la détermination finale, je croirais qu'il peut arriver que la plus pressante des inquiétudes ne prévaille point; car quand elle prévaudrait à chacune des tendances opposées, prises à part, il se peut que les autres jointes ensemble la surmontent. L'esprit peut même user de l'adresse des dichotomies pour faire prévaloir tantôt les unes, tantôt les autres, comme dans une assemblée on peut faire prévaloir quelque parti par la pluralité des voix, selon qu'on forme l'ordre des demandes. Il est vrai (pic l'esprit doit y pourvoir de loin; car
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dans le moment du combat, il n'est plus temps d'user de ces artifices. Tout ce qui frappe alors pèse sur la balance, et contribue à former une direction composée, presque comme dans la mécanique, et sans quelque prompte diversion on ne saurait l'arrêter.
n Fertur cquis auriga, uec audit currus habenas. »
S il. Philalèthe. Si on demande outre cela ce que c'est qui excite le désir, nous répondons que c'est le bonheur et rien autre chose. Le bonheur et la misère sont des noms de deux extrémités dont les dernières bornes nous sont inconnues. C'est ce que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu et que le cœur de l'homme n'a jamais compris. Mais il se fait en nous de vives impressions de l'un et de l'autre par différentes espèces de satisfaction et de joie, de tourment et de chagrin, que je comprends, pour abréger, sous les noms de plaisir et de douleur, qui conviennent. l'un et l'autre à l'esprit, aussi bien qu'au corps, ou qui, pour parler plus exactement, n'appartiennent qu'à l'esprit, quoique tantôt ils prennent leur origine dans l'esprit à l'occasion de certaines pensées et leuitôt dans le corps , à l'occasion de certaines modifications du mouvement (§ 42). Ainsi le bonheur, pris dans toute son étendue, est le plus grand plaisir dont nous soyons capables, comme la misère, prise de même, est la plus grande douleur que nous puissions sentir. Et le plus bas degré de ce qu'on peut appeler bonheur, c'esl cet état ou, délivré de toute douleur, on jouit d'une telle mesure de plaisir présent qu'on ne saurait être content avec une moindre. Nous appelons bien ce qui est propre à produire en nous du plaisir, et nous appelons mal ce qui est propre à produire en nous de la douleur. Cependant il arrive souvent que nous ne le nommons pas ainsi, lorsque l'un ou l'autre de ces biens ou de ces maux se trouvent en concurrence avec un plus grand bien ou un plus grand mal.
Théophile. .le ne sais si le plus grand plaisir est possible. Je croirais plutôt qu'il peut croître à l'infini; car nous ne savons pas jusqu'où nos connaissances et nos organes peuvent être portés dans toute cette éternité qui nous attend. Je croirais donc que le bonheur est un plaisir durable, ce qui ne saurait avoir lieu sans une progression continuelle à de nouveaux plaisirs. Ainsi de deux, dont l'un ira incomparablement plus vite et par de plus grands plaisirs que l'autre, chacun sera heureux en soi-même, quoique leur bonheur .-oit fort inégal. Le bonheur est donc pour ainsi dire un chemin par des plaisir?, cl le plaisir n'est qu'un pas el un avancement
vers le bonheur, le plus court qui se peut faire suivant les présentes impressions, mais non pas toujours le meilleur, comme j'ai dit vers la fin du § 36. On peut manquer le vrai chemin en voulant suivre le plus court , comme la pierre allant droit peut rencontrer trop tôt des obstacles qui l'empêchent d'avancer assez vers le centre de la terre. Ce qui fait connaître que c'est la raison et la volonté qui nous mènent vers le bonheur, mais que le sentiment et l'appétit ne nous portent que vers le plaisir. Or, quoique le plaisir ne puisse point recevoir une définition nominale, non plus que la lumière ou la couleur, il en peut pourtant recevoir une causale comme elles; et je crois que dans le fond le plaisir est un sentiment de perfection et la douleur un sentiment d'imperfection , pourvu qu'il soit assez notable pour faire qu'on s'en puisse apercevoir : car les petites perceptions insensibles de quelque perfection ou imperfection, qui sont comme les éléments du plaisir et de la douleur, et dont j'ai parlé tant de fois, forment des inclinations et des penchants, mais non pas encore les passions mêmes. Ainsi, il y a des inclinations insensibles et dont on ne s'aperçoit pas; il y en a de sensibles dont on connaît l'existence et l'objet, mais dont on ne sent pas la formation, et ce sont des inclinations confuses que nous attribuons au corps, quoiqu'il y ait toujours quelque chose qui y répond dans l'esprit ; enfin il y a des inclinations distinctes que la raison nous donne, dont nous sentons et la force et la formation; et les plaisirs de cette nature qui se trouvent dans la connaissance et la production de Tordre et de l'harmonie sont les plus estimables. On a raison de dire que généralement toutes ces inclinations, ces passions, ces plaisirs et ces douleurs n'appartiennent qu'à l'esprit ou à l'âme; j'ajouterai même que leur origine est dans l'âme même en prenant les choses dans une certaine rigueur métaphysique, mais que néanmoins on a raison de dire que les pensées confuses viennent du corps : parce «lue là-dessus la considération du corps et non pas celle de l'âme fournit quelque chose de distinct et d'explicable. Le bien est ce qui sert ou contribue au plaisir, comme le mal ce qui contribue à la douleur. Mais dans la collision avec un plus grand bien, le bien qui nous en priverait pourrait devenir véritablement un mal, en tant qu'il contribuerait à la douleur qui en devrait naître.
§ 17. Philalèthe. L'àme a le pouvoir de suspendre l'accomplissement de quelques-uns de ses désirs, et est par conséquent en liberté de les considérer l'un après l'autre et de les comparer. C'est en cela que consiste la liberté de l'homme ci ce que nous appelons, quôiqu'improprement à mon avis, Ubre arbitre; et c'est du mauvais usage qu'il en fait que procède loute celle diversité d'égaré-
ments, d'erreurs et de foutes où nous nous précipitons lorsque nous déterminons notre volonté trop promptement ou trop tard.
Théophile. L'exécution de notre désir est suspendue ou arrêtée lorsque ce désir n'est pas assez fort pour nous émouvoir et pour surmonter la peine où l'incommodité qu'il y a de le satisfaire; et cette peine ne consiste quelquefois que dans une paresse ou lassitude insensible , qui rebute sans qu'on y prenne garde et qui est plus grande en des personnes élevées dans la mollesse ou dont le tempérament est flegmatique, et en celles qui sont rebutées par l'âge ou par les mauvais succès. Mais lorsque le désir est assez fort en lui-même pour émouvoir, si rien ne l'empêche, il peut être arrêté par des inclinations contraires, soit qu'elles consistent dans un simple penchant, qui est comme l'élément ou le commencement du désir, soit qu'elles aillent jusqu'au désir même. Cependant comme ces inclinations, ces penchants et ces désirs contraires se doivent trouver déjà dans l'Ame, elle ne les a pas en son pouvoir, et par conséquent elle ne pourrait pas résister d'une manière libre et volontaire, où la raison puisse avoir part, si elle n'avait encore un autre moyen qui est celui de détourner l'esprit ailleurs. Mais comment s'aviser de le faire au besoin'.' car c'est là le point, surtout quand on est occupé d'une forte passion. 11 faut donc que l'esprit soit préparé par avance, et se trouve déjà en train d'aller de pensée en pensée, pour ne se pas trop arrêter dans un pas glissant et dangereux. Il est bon pour cela de s'accoutumer généralement à ne penser que comme en passant à certaines choses, pour se mieux conserver la liberté d'esprit. Mais le meilleur est de s'accoutumer à procéder méthodiquement et à s'attacher à un train de pensées, dont la raison et non le hasard (c'est-à-dire les impressions insensibles et casuelles) fassent la liaison. Et pour cela il est bon de s'accoutumer à se recueillir de temps en temps et à s'élever au-dessus du tumulte présent des impressions, à sortir pour ainsi dire de la place où l'on est, à se dire : « Die cur hic? respice fînem : Où en » sommes-nous? venons au fait. » Les hommes auraient bien souvent besoin de quelqu'un, établi en litre d'olhce (comme en avait Philippe le père d'Alexandre-le-Grand), qui les interrompît et les rappelât à leur devoir. Mais, à défaut d'un tel officier, il est bon que nous soyons stylés a nous rendre cet office nous-mêmes. Or, étant une fois en état d'arrêter l'effet de nos désirs et de nos passions, c'est-à-dire de suspendre l'action, nous pouvons trouver les moyens de les combattre, soit par des désirs ou des inclinations contraires, soit par diversion, c'est-à-dire par des occupations d'une autre nature. C'est par ces méthodes et par ces artifices que
nous devenons comme maîtres de nous-mêmes, el que nous pourrons nous faire penser et faire avec le temps ce que nous voudrions vouloir et ce que la raison ordonne. Cependant c'est toujours par des voies déterminées et jamais sans sujet ou par le principe imaginaire d'une indifférence parfaite ou d'équilibre, dans laquelle quelques-uns voudraient faire consister l'essence de la liberté : comme si on pouvait se déterminer sans sujet et même contre tout sujet et aller directement contre toute la prévalence des impressions et des penchants. Sans sujet, dis-je, c'est-à-dire sans l'opposition d'autres inclinations, ou sans qu'on soit par avance en train de détourner l'esprit, ou sans quelque autre moyen pareil explicable; autrement c'est recourir au chimérique, comme dans les facultés nues ou qualités occultes scolastiques, où il n'y a ni rime ni raison.
$ 48. Philalèthe. Je suis aussi pour cette détermination intelligible de la volonté par ce qui est dans la perception et dans l'entendement. Vouloir et agir conformément au dernier résultat d'un sincère examen, c'est plutôt une perfection qu'un défaut de notre nature. Et tant s'en faut cpie ce soit là ce qui étouffe ou abrège la liberté, que c'est ce qu'elle a de plus parfait et de plus avantageux. Et plus nous sommes éloignés de nous déterminer de celle manière , plus nous sommes près de la misère et de l'esclavage. En effet, si vous supposez dans l'esprit une parfaite et absolue indifférence qui ne puisse être déterminée par le dernier jugement qu'il fait du bien ou du mal, vous le mettrez dans un état très-imparfait.
Théophile. Tout cela est fort à mon gré et fait voir que l'esprit n'a pas un pouvoir entier et direct d'arrêter toujours ses désirs, autrement il ne serait jamais déterminé, quelque examen qu'il pût faire et quelques bonnes raisons ou sentiments efficaces qu'il put avoir, et il demeurerait toujours irrésolu et flotterait éternellement entre la crainte et l'espérance. 11 faut donc qu'il soit enfin déterminé, et qu'ainsi il ne puisse s'opposer qu'indirectement à ses désirs, en se préparant par avance des armes qui les combattent au besoin , comme je viens de l'expliquer.
Philalèthe. Cependant un homme est en liberté de porter sa main sur la tète ou de la laisser en repos. Il est parfaitement indifférent à l'égard de l'une et de l'autre de ces choses, et ce serait une imperfection en lui si ce pouvoir lui manquait.
Théophile. A parler exactement, on n'est jamais indifférent à l'égard de deux partis : par exemple de tourner à la droite eu à la gauche; car nous faisons l'un ou l'autre sans y penser, el c'est, une marque qu'un concours do dispositions intérieures el d'impressions extérieures (qnoiqu'insensibles) nous détormine-au parti que non--
Mil L'ENTENDEMENT FIUMA1N. LIY. II. 137
prenons. Cependant la prévalence est bien petite et c'est an besoin comme si nous étions indifférents à cet égard, puisque le moindre sujet sensible qui se présente à nous est capable de nous déterminer sans difficulté à l'un plutôt qu'à l'autre; et quoiqu'il y ait un peu de peine à lever le bras pour porter la main sur sa tète, elle est, si petite que nous la surmontons sans difliculté : autrement j'avoue que ce serait une grande imperfection, si l'homme y était moins indifférent et s'il lui manquait le pouvoir de se déterminer facilement à lever ou ne pas lever le bras.
Philalêthe. Mais ce ne serait pas moins une grande imperfection, s'il avait la même indifférence en toutes les rencontres, comme lorsqu'il voudrait défendre sa tête ou ses yeux d'un coup dont il se verrait prêt d'être frappé, c'est-à-dire s'il lui était aussi aisé d'arrêter ce mouvement que les autres dont nous venons de parler et où d est presque indifférent; car cela ferait qu'il n'y serait pas porté assez forlcinent ni assez promptement dans le besoin. Ainsi la détermination nous est utile et même bien souvent nécessaire; et si nous étions peu déterminés en toute sorte de rencontres et comme insensibles aux raisons tirées de la perception du bien ou du mal, nous serions sans choix effectif: comme si nous étions déterminés par autre chose que par le dernier résultat, que nous avons formé dans notre propre esprit, selon que nous avons jugé du bien ou du mal d'une certaine action , nous ne serions point libres.
Théophile. Il n'y a rien de si vrai, et ceux qui cherchent une autre liberté ne savent point ce qu'ils demandent.
S 49. Philalèïhe. Les êtres supérieurs, qui jouissent d'une parfaite félicité, sont déterminés au choix du bien plus fortement que nous ne sommes, et cependant nous n'avons pas raison de nous figurer qu'ils soient moins libres que nous.
Théophile. Les théologiens disent pour cela que ces substances bienheureuses sont confirmées dans le bien et exemptes de tout danger de chute.
Philalëthe. .le crois même que s'il convenait à des pauvres créatures finies, comme nous sommes, de juger de ce que pourrait faire une sagesse et bonté infinie, nous pourrions dire que Dieu lui-même ne saurait choisir ce qui n'est pas bon et que la liberté de cet être tout-puissant ne l'empêche pas d'être déterminé par ce qui est le meilleur.
Théophile. .le suis tellement persuadé de cette vérité, que je crois que nous la pouvons assurer hardiment, toutes pauvres ci finies créatures que nous sommes, et que même nous aurions grand
tort d'en douter ; car nous dérogerions par ci-la môme à sa sagesse, à sa bonté et à ses autres perfections infinies. Cependant le choix, quelque déterminée que la volonté y soit, ne doit pas être appelé nécessaire absolument et à la rigueur; la prévalence des biens aperçus incline sans nécessiter, quoique tout considéré cette inclination soit déterminante et ne manque jamais de faire son effet.
§ 50. Philalètiie. Être déterminé par la raison au meilleur, c'est être le plus libre. Quelqu'un voudrait-il être imbécile par cette raison, qu'un imbécile est moins déterminé par de sages réflexions qu'un homme de bon sens? Si la liberté consiste à secouer le joug de la raison, les fous et les insensés seront les seuls libres; mais je ne crois pas que pour l'amour d'une telle 1 berté personne voulût être fou , hormis celui qui l'est déjà.
Théophile. Il y a des gens aujourd'hui qui croient qu'il est du bel esprit de déclamer contre la raison , et de la traiter de pédante incommode. Je vois de petits livrets , des discours de rien qui s'en font fête, et même je vois quelquefois des vers trop beaux pour être employés à de si fausses pensées. En effet , si ceux qui se moquent de la raison parlaient tout de bon, ce serait une extravagance d'une nouvelle espèce, inconnue aux siècles passés. Parler contre la raison , c'est parler contre la vérité ; car la raison est un enchaînement de vérités. C'est parler contre soi-même , contre son bien , puisque le point principal de la raison consiste à la connaître et à la suivre.
ij 'il. Philalètiie. Comme donc la plus haute perfection d'un être intelligent, consiste à s'appliquer soigneusement et constamment à la recherche du véritable bonheur; de même le soin que nous devons avoir de ne pas prendre pour une félicité réelle celle qui n'est qu'imaginaire, est le fondement de notre liberté. Plus nous sommes liés à la recherche invariable du bonheur en général, qui ne cesse jamais d'être l'objet de nos désirs, plus notre volonté se trouve dégagée de la nécessité d'être déterminée par le désir, qui nous porte vers quelque bien particulier, jusqu'à ce que nous ayons examiné s'il se rapporte ou s'oppose à notre véritable bonheur.
Théophile. Le vrai bonheur devrait toujours être l'objet de nos désirs, mais il y a lieu de douter qu'il le soit; car souvent on n'y pense guère; et j'ai remarqué ici plus d'une fois qu'à moins que l'appétit ne soit guidé par la raison, il tend au plaisir présent et non pas au bonheur, c'est-à-dire au plaisir durable, quoiqu'il tende à le faire durer. Voyez §§ ■'!<> et il .
§ 53. Philalètiie. Si quelque trouble excessif vient à s'emparer entièrement de notre âme. comme serait la douleur d'une cruelle
toiture, nous ne sommes pas assez maîtres de notre esprit. Cependant pour modérer nos passions autant qu'il se peut, nous devons faire prendre à notre esprit le goût du bien et du mal réel et effectif, et ne pas permettre qu'un bien excellent et considérable nous échappe de l'esprit sans y laisser quelque goût , jusqu'à ce que nous ayons excité en nous des désirs proportionnés à son excellence, de sorte que son absence nous rende inquiets aussi bien que la crainte de le perdre lorsque nous en jouissons.
Théophile. Cela convient assez avec les remarques que je viens de faire du § 31 à 35 et avec, ce que j'ai dit plus d'une fois des plaisirs lumineux, où l'on comprend comme ils nous perfectionnent sans nous mettre en danger de quelque imperfection plus grande; comme font les plaisirs confus des sens, dont il faut se garder, surtout lorsqu'on n'a pas reconnu par l'expérience qu'on s'en pourra servir sûrement.
Philalétiie. Et que personne ne dise ici qu'il ne saurait maîtriser ses passions ni empêcher qu'elles ne se déchaînent et le forcent d'agir; car ce qu'il peut faire devant un prince ou quelque grand homme, il peut le faire, s'il veut, lorsqu'il est seul ou en la présence de Dieu.
Théophile. Cette remarque est très-bonne et digne qu'on y réfléchisse souvent.
S 54. Philalètiie. Cependant les différents choix que les hommes font dans ce monde, prouvent que la même chose n'est pas également bonne pour chacun d'eux. Et si les intérêts de l'homme ne s'étendaient pas au delà de cette vie , la raison de cette diversité, qui fait par exemple que ceux-ci se plongent dans le luxe et dans la débauche et que ceux-là préfèrent la tempérance à la volupté , viendrait seulement de ce qu'ils placeraient leur bonheur dans des choses différentes.
Théophile. Elle en vient encore maintenant, quoiqu'ils aient tous ou doivent avoir devant les yeux cet objet commun de la vie future. Il est vrai que la considération du vrai bonheur, même de cette vie, suffirait à faire préférer la vertu aux voluptés qui en éloignent, quoique l'obligation ne fût pas si forte alors ni si décisive. Il est vrai aussi que les goûts des hommes sont différents, et l'on dit qu'il ne faut point disputer des goûts. Mais comme ce ne sont que des perceptions confuses, il ne faut s'y attacher que dans les objets examinés pour indifférents et incapables de nuire : autrement si quelqu'un trouvait du goût dans les poisons qui le tueraient ou le rendraient misérable, il serait ridicule de dire qu'on ne doit point lui contester ce qui est de son goût.
§ ."'):'). Piiilalktiie. S'il n'y a rien à espérer au delà iln lombeau, la conséquence est sans doule fort juste : mangeons et Ini^ vous, jouissons de tout ce'qui nous fait plaisir, car demain nous mourrons.
Théophile. 11 y a quelque chose à dire à mon avis à cette conséquence. Aristoteetlesstoïciensetplusieursaulresanciensphilosophcs étaient d'un autre sentiment, et, en effet, je crois qu'ils avaient raison. Quand il n'y aurait rien au delà de cette vie, la tranquillité de l'âme et la santé du corps ne laisseraient pas d'être préférables aux plaisirs qui seraient contraires. Et ce n'est pas là une raison de négliger un bien parce qu'il ne durera pas toujours. Mais j'avoue qu'il y a des cas où il n'y aurait pas moyen de démontrer que le plus honnête serait aussi le plus utile. C'est donc la seule considération de Dieu et de l'immortalité , qui rend les obligations de la vertu et de la justice absolument indispensables.
§ .")8. Piiilalktiie. Il me semble que le jugement présent que nous faisons du bien et du mal est toujours droit. Et pour ce qui est de la félicité ou de la misère présente , lorsque la réflexion ne va pas plus loin, et que toutes conséquences sont entièrement mises à quartier, l'homme ne choisit jamais mal.
Théophile. C'est-à-dire si tout était borné à ce moment présent, il n'y aurait point de raison de se refuser le plaisir qui se présente. En effet, j'ai remarqué ci-dessus que tout plaisir est un sentiment de perfection. Mais il y a certaines perfections qui entraînent avec elles des imperfections plus grandes. Comme si quelqu'un s'attachait pendant toute sa vie à jeter des pois contre des épingles, pour apprendre à ne point mancpier de les faire enferrer, à l'exemple de celui à qui Alexandre-le-Grand fit donner pour récompense un boisseau de pois, cet homme parviendrait à une certaine perfection, mais fort mince et indigne d'entrer en comparaison avec tant d'autres perfections très-nécessaires qu'il aurait négligées. C'est ainsi que la perfection qui se trouve dans certains plaisirs présents , doit céder surtout au soin des perfections qui sont nécessaires; afin qu'on ne soit point plongé dans la misère, qui est l'état où l'on va d'imperfection en imperfection, ou de douleur en douleur. Mais s'il n'y avait que le présent, il faudrait se contenter de la perfection qui s'y présente , c'est-à-dire du plaisir présent.
$(i:>. Philalèthe. Personne ne rendrait volontairement sa condition malheureuse, s'il n'y était porté par de (aux jugements. Je ne parle pas des méprises, qui sont des suiles d'une erreur invincible et qui méritent à peine le nom de faux jugement ; mais de ce faux jugement, qui est tel par la propre confession que chaque
SI li L'ENTENDEMENT HUMAIN'. LIY II. 141
homme en doit faire en soi-même (§ 63). Premièrement donc, l'âme se méprend lorsque nous comparons le plaisir ou la douleur présente avec un plaisir et une douleur à venir, que nous mesurons par la différente distance où elles se trouvent à notre égard; semblables à un héritier prodigue qui, pour la possession présente de peu de chose, renoncerait à un grand héritage qui ne lui pourrait manquer. Chacun doit reconnaître ce faux jugement, car l'avenir deviendra présent, et aura alors le même avantage de la proximité. Si, dans le moment que l'homme prend le verre en main, le plaisir de boire était accompagné des douleurs de tète et des maux d'estomac qui lui arriveront en peu d'heures, il ne voudrait pas goûter du vin du bout des lèvres. Si une petite différence de temps fait tant d'illusion, à bien plus forte raison une plus grande distance fera le même effet.
Théophile. 11 y a quelque convenance ici entre la dislance des lieux et celle des temps. Mais il y a cette différence aussi, que les objets visibles diminuent leur action sur la vue à peu près à proportion de la distance; et il n'en est pas de même à l'égard des objets à venir, qui agissent sur l'imagination et l'esprit. Les rayons visibles sont ûa lignes droites qui s'éloignent proportionnellement, mais il y a des lignes courbes qui, après quelque distance, paraissent tomber dans la droite et ne s'en éloignent plus sensiblement; c'est ainsi que font les asymptotes, dont l'intervalle apparent de la ligne droite disparait quoique, dans la vérité des choses, elles en demeurentséparées éternellement. Nous trouvons même qu'enfin l'apparence des objets ne diminue point à proportion de l'accroissement de la distance, car l'apparence disparait entièrement, quoique l'éloignement ne soit point infini. C'est ainsi qu'une petite distance des temps nous dérobe entièrement l'avenir, tout comme si l'objet était disparu. 11 n'en reste souvent que le nom dans l'esprit et cette espèce de pensées, dont j'ai déjà parlé, qui sont sourdes et incapables de toucher, si on n'y a pourvu par méthode et par habitude.
Philâlèthe. Je ne parle point ici de celte espèce de faux jugement, par lequel ce qui est absent n'est pas seulement diminué, mais tout à fait anéanti dans l'esprit des hommes, quand ils jouissent de tout ce qu'ils peuvent obtenir pour le présent et en concluent qu'il ne leur en arrivera aucun mal.
Théophile. C'est une autre espèce de faux jugement lorsque l'attente du bien ou du mal a venir est anéantie, parce qu'on nie ou qu'on met en doute la conséquence qui se tire du présent; mais hors de cela, l'erreur qui anéantit le sentiment de l'avenir esl la
môme chose que ce faux jugement dont j'ai déjà parlé, qui vient d'une trop faible représentation de l'avenir, qu'on ne considère que peu ou point du tout. Au reste, on pourrait peut-être distinguer ici entre mauvais goût et faux jugement; car souvent on ne met pas même en question si le bien à venir doit être préféré, et on n'agit que par impression sans s'aviser de venir à l'examen. Mais lorsqu'on y pense, il arrive l'un des deux, ou qu'on ne continue pas assez d'y penser, et qu'on passe outre, sans pousser la question qu'on a entamée; ou qu'on poursuit l'examen et qu'on forme une conclusion. Et quelquefois dans l'un et dans l'autre cas, il demeure un remords plus ou moins grand; quelquefois aussi il n'y a point du tout de formula oppositi ou de scrupuleux, soit que l'esprit se détourne tout à fait ou qu'il soit abusé par des préjugés.
S 69. Philalèthe. L'étroite capacité de notre esprit est la cause des faux jugements que nous faisons en comparant les biens ou les maux. Nous ne saurions bien jouir de deux plaisirs à la fois, et moins encore pouvons-nous jouir d'aucun plaisir dans le temps que nous sommes obsédés par la douleur. Un peu d'amertume mêlée dans la coupe nous empêche d'en goûter la douceur. Le mal qu'on sent actuellement est toujours le plus rude de tous; on s'écrie : Ali ! toute autre douleur plutôt que celle-ci!
Théophile. Il y a bien de la variété en tout cela selon le tempérament des hommes, selon la force de ce qu'on sent et selon les habitudes qu'on a prises. Un homme qui a la goutte pourra être dans la joie parce qu'il lui arrive une grande fortune, et un homme qui nage dans les délices et qui pourrait vivre à son aise sur ses terres est plongé dans la tristesse à cause d'une disgrâce à la cour. C'est que la joie et la tristesse viennent du résultat ou de la prévalence des plaisirs ou des douleurs quand il y a du mélange. Léandre méprisait l'incommodité et le danger de passer la mer à la nage la nuit, poussé par les attraits de la belle lléro. 11 y a des gens qui ne sauraient boire ni manger sans beaucoup de douleur à cause de quelque infirmité ou incommodité, et cependant ils satisfont ces appétits au delà même du nécessaire et des justes bornes. D'autres ont tant de mollesse ou sont si délicats qu'ils rebutent les plaisirs avec lesquels quelque douleur, dégoût, ou quelque incommodité se mêle. Il y a des personnes qui se mettent fort au-dessus des douleurs ou des plaisirs présents et médiocres et qui n'agissent presque que par crainte et par espérance. D'autres sont si efféminés, qu'ils se plaignent de la moindre incommodité ou courent après le moindre plaisir sensible et présent, semblables presque à des enfants. Ce sonl ces gens à qui la douleur ou la volupté présente
SUR L'ESTENDËMEM Hl/MALV LIV IL 143
parait toujours la plus grande; ils sont comme des prédicateurs ou panégyristes peu judicieux, chez qui, selon le proverbe, le saint du jour est toujours le plus grand saint du paradis. Cependant quelque variété qu'il se trouve parmi les hommes, il est toujours vrai qu'ils n'agissent que suivant les perceptions présentes: et lorsque l'avenir les touche, c'est ou par l'image qu'ils en ont, ou par la résolution et l'habitude qu'ils ont prise d'en suivre jusqu'au simple nom ou autre caractère arbitraire, sans en avoir aucune image ni signe naturel : parce que ce ne serait pas sans inquiétude et quelquefois sans quelque sentiment de chagrin, qu'ils s'opposeraient à une forte résolution déjà prise et surtout à une habitude.
?; 65. Philalèthe. Les hommes ont assez de penchant à diminuer le plaisir a venir et à conclure en eux-mêmes que quand on viendrait à l'épreuve il ne répondrait peut-être pas à l'espérance qu'on en donne, ni à l'opinion qu'on en a généralement, ayant- souvent trouvé par leur propre expérience que non-seulement les plaisirs que d'autres ont exaltés leur ont paru fort insipides, mais que ce qui leur a causé à eux-mêmes beaucoup de plaisir dans un temps les a choqués et leur a déplu dans un autre.
Théophile. Ce sont les raisonnements des voluptueux principalement, mais on trouve ordinairement que les ambitieux et les avares jugent tout autrement des honneurs et des richesses; quoiqu'ils ne jouissent que médiocrement et souvent même bien peu de ces mêmes biens quand ils les possèdent, étant toujours occupés à aller plus loin. Je trouve que c'est une belle invention de la nature architecte d'avoir rendu les hommes si sensibles à ce qui touche si peu les sens : et s'ils ne pouvaient point devenir ambitieux ou avares, il serait difficile, dans l'état présent de la nature humaine, qu'ils pussent devenir assez vertueux et raisonnables pour travailler à leur perfection malgré les plaisirs présents qui en détournent.
§ 66. Philalèthe. Pour ce qui est des choses bonnes ou mauvaises dans leurs conséquences et par l'aptitude qu'elles ont à nous procurer du bien et du mal, nous en jugeons en différentes manières, ou lorsque nous jugeons qu'elles ne sont pas capables de nous faire réellement autant de mal qu'elles font effectivement, ou lorsque nous jugeons que, bien que la conséquence soit importante, la chose n'est pas si assurée qu'elle ne puisse arriver autrement ou du moins qu'on ne puisse l'éviter par quelques moyens : comme par l'industrie, par l'adresse, par un changement de conduite, par la repentance.
Théophile. Il me semble que si par l'importance de la conséquence on entend celle du conséquent, c'est-à-dire la grandeur du bien ou du mal qui peut suivre, on doit tomber dans l'espèce pré—
141 ' NOUVEÀl \ ESSAIS
cédenle de faux jugement, où le bien ou mal à venir est mal représenté. Ainsi, il ne reste que la seconde espèce rie faux jugement dont il s'agit présentement, savoir, celle où la conséquence est mise en doute.
Philalètiie. Il serait aisé de montrer en détail que les échappatoires que je viens de toucher, sont tout autant de jugements déraisonnables; mais je me contenterai de remarquer en général, que c'est agir directement contre la raison que de hasarder un plus grand bien pour un plus petit (ou de s'opposer à la misère pour acquérir un petit bien et pour éviter un petit mal) et cela sur des conjectures incertaines et avant que d'être entré dans un juste examen.
Théophile. Comme ce sont deux considérations hétérogènes (ou qu'on ne saurait comparer ensemble) que celle de la grandeur de la conséquence et celle de la grandeur du conséquent, les moralistes, en les voulant comparer, se sont assez embrouillés, comme il parait par ceux qui ont traité de la probabilité. La vérité est qu'ici, comme en d'autres estimes disparates et hétérogènes et pour ainsi dire de plus d'une dimension, la grandeur de ce dont il s'agit est en raison composée de l'une et l'autre estimation, et comme un rectangle, ou il y a deux considérations, savoir, celle de la longueur et celle de la largeur; et quant à la grandeur de la conséquence et les degrés de probabilité, nous manquons encore de cette partie de la logique qui les doit faire estimer; et la plupart des casuistes qui ont écrit sur la probabilité n'en ont pas même compris la nature, la fondant sur l'autorité avec Aristote, au lieu de la fonder sur la vraisemblance comme ils devraient, l'autorité n'étant qu'une partie des raisons qui font la vraisemblance.
^ 07. Philalètiie. Voici quelques-unes des causes ordinaires de ce faux jugement. La première est l'ignorance, la seconde est l'inadvertance, quand un homme ne fait aucune réflexion sur cela même dont il est instruit. C'est une ignorance affectée et présente qui séduit le jugement aussi bien que la volonté.
Théophile. Elle est toujours présente , mais elle n'est pas toujours alfectée; car on ne s'avise pas toujours de penser quand il faut à ce qu'on sait et dont on devrait se rappeler la mémoire si on en était le maître. L'ignorance affectée est toujours mêlée de quelque adverlance dans le temps qu'on l'affecte; il est vrai que dans la suite il peut y avoir de l'inadvertance ordinairement, L'art de s'aviser au besoin de ce qu'on sait serait un des plus importants s'il était inventé; mais je ne vois pas que le hommes aient encore pensé jusqu'ici à en former les éléments, car l'art de la mémoire, dulil lanl d'auteurs oui écrit, Col lout autre chose.
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Philalèthe. Si donc on assemble confusément et à la hâte les raisons de l'un des côtés et qu'on laisse échapper par négligence plusieurs sommes qui doivent faire partie du compte, celte précipitation ne produit pas moins de faux jugements que si c'était une parfaite ignorance.
Théophile. En effet il faut bien des choses pour se prendre comme il faut lorsqu'il s'agit de la balance des raisons, et c'est à peu près comme dans les livres de comptes des marchands. Car il n'y faut négliger aucune somme, il faut bien estimer chaque somme à part, il faut les bien arranger, et il faut enfin en faire une collection exacte. Mais on y néglige plusieurs chefs, soit en ne s'avisant pas d'y penser, soit en passant légèrement là-dessus ; et on ne donne point à chacun sa juste valeur, semblable à ce teneur de livres de comptes qui avait soin de bien calculer les colonnes de chaque page, mais qui calculait très-mal les sommes particulières de chaque ligne ou poste avant que del es mettre dans la colonne : ce qu'il faisait pour tromper les réviseurs, qui regardent principalement à ce qui est dans les colonnes. Enfin, après avoir tout bien marqué, on peut se tromper dans la collection des sommes des colonnes, et même clans la collection finale, où il y a la somme des sommes. Ainsi il nous faudrait encore l'art de s'aviser et celui d'estimer les probabilités et de plus la connaissance de la valeur des biens et des maux, pour bien employer l'art des conséquences ; et il nous faudrait encore de l'attention et de la patience après tout cela pour pousser jusqu'à la conclusion. Enfin il faut une ferme et constante résolution pour exécuter ce qui a été conclu; et des adresses, des méthodes, des lois particulières et des habitudes toutes formées pour la maintenir dans la suite, lorsque les considérations qui l'ont fait prendre ne sont plus présentes à l'esprit. Il est vrai que grâce à Dieu, dans ce qui importe le plus et qui regarde summam rerum, le bonheur et la misère, on n'a pas besoin de tant de connaissances, d'aides et d'adresses qu'il en faudrait avoir pour bien juger dans un conseil d'état ou de guerre, dans un tribunal de justice, dans une consultation de médecine, dans quelque controverse de théologie ou d'histoire, ou dans quelque point de mathématique et de mécanique; mais en récompense il faut plus de fermeté et d'habitude dans ce qui regarde ce grand point de la félicité et de la vertu pour prendre toujours de bonnes résolutions et pour les suivre. En un mot, pour le vrai bonheur, moins de connaissance suffit avec plus de bonne volonté, de sorte que le plus grand idiot y peut parvenir aussi aisément que le plus docte et le plus habile.
Philalèthe. L'on voit donc (|uc l'entendement sans liberté ne serait d'aucun usage, et que la liberté sans entendement ne signifierait rien. Si un homme pouvait voir ce qui peut lui faire du bien ou du mal, sans qu'il fût capable de faire un pas pour s'avancer vers l'un ou pour s'éloigner de l'autre, en serait-il mieux pour avoir l'usage de la vue? Il en serait même plus misérable : car il languirait inutilement après le bien, et craindrait le mal qu'il verrait inévitable; et celui qui est en liberté, de courir çà et là au milieu d'une parfaite obscurité , en quoi est-il mieux que s'il était ballotté au gré du vent?
Théophile. Son caprice serait un peu plus satisfait, cependant il n'en serait pas mieux en état de rencontrer le bien et d'éviter le mal.
§ G8. Philalèthe. Autre source de faux jugement. Content du premier plaisir qui nous vient sous la main ou que la coutume a rendu agréable, nous ne regardons pas plus loin. C'est donc encore la une occasion aux hommes de mal juger lorsqu'ils ne regardent pas comme nécessaire à leur bonheur ce qui l'est effectivement.
Théophile. Il me semble que ce faux jugement esl compris sous l'espèce précédente lorsqu'on se trompe à l'égard des conséquences.
S 69. Philalèthe. Reste à examiner s'il est au pouvoir d'un homme de changer l'agrément ou le désagrément qui accompagne quelque action particulière. Il le peut en plusieurs rencontres. Les hommes peuvent et doivent corriger leur palais et lui faire prendre du goût. On peut changer aussi le goût de l'âme. Un juste examen, la pratique, l'application, la coutume feront cet effet. C'est ainsi (pion s'accoutume au tabac, que l'usage ou la coutume fait enfin trouver agréable.( 11 en est de même à l'égard de la vertu. Les habitudes ont de grands charmes, et on ne peut s'en départir sans inquiétude. On regardera peut-être connue un paradoxe que les hommes puissent faire que des choses ou des actions leur soient plus ou moins agréables, tant on néglige ce devoir.
Théophile. C'est ce que j'ai remarqué aussi ci-dessus (§ 37, vers la fin, et S 47, aussi vers la fin). On peut se faire vouloir quelque chose et se former le goût.
§ 70. Philalèthe. La morale, établie sur de véritables fondements, ne peut que déterminer a la vertu ; il sullit qu'un bonheur et un malheur infini après «elle vie soient possibles. Il faut avouer qu'une bonne vie, jointe à l'attente d'une éternelle félicité possible, est préférable à une main aise vie, accompagnée de la crainte d'une affreuse misère, ou, pour le moins, de l'épouvantable et
incertaine espérance d'être anéanti. Tout cela est de la dernière évidence, quand même des gens de bien n'auraient que des maux à essuyer dans ce monde, et que les méchants y goûteraient une perpétuelle félicité, ce qui pour l'ordinaire est tout autrement. Car, a bien considérer toutes choses, ils ont, je crois, la plus mauvaise pari même flans celle vie.
Théophile. Ainsi, quand il n'y aurait rien au delà du tombeau, une vie épicurienne ne sciait point la plus raisonnable. El je suis bien aise, monsieur, que vous rectifiiez ce que vous avez * 1 il de contraire ci-dessus, S :»'>-
Philalèthe. Qui pourrait être assez fou pour se résoudre en soimême (s'il v pense bien), de s'exposer à un danger possible d'être infiniment malheureux, en sorte qu'il n'y ait rien à gagner pour lui que le pur néant, au lieu de se mettre dans l'étal de l'homme de bien, qui n'a à craindre que le néant et qui a une éternelle félicité à espérer? J'ai évité de parler de la certitude ou de la probabilité de l'état à venir, parce que je n'ai d'autre dessein, en cet endroit, que de montrer le faux jugement dont chacun se doit reconnaître coupable selon ses propres principes.
Théophile. Les méchants sont Eorl portés à croire que l'autre vie est impossible. Mais ils n'en ont point déraison que celle qu'il faut se borner à ce qu'on apprend par les sens, el que personne de leur connaissance n'esl revenu de l'autre monde. Il y avait un temps que sur le même principe on pouvait rejeter les antipodes, lorsqu'on ne voulait point joindre les mathématiques aux notions populaires; et on le pouvait avec autant de raison qu'on en peut avoir maintenant pour rejeter l'autre vie, lorsqu'on ne veut point joindre la vraie métaphysique aux notions de l'imagination. Car il y a trois degrés des notions ou idées, savoir : notions populaires, mathématiques el métaphysiques. Les premières ne suffisaient pas pour faire croire les antipodes; les premières et les secondes ne suffisent point encore pour faire croire l'autre monde. Il est vrai qu'elles fournissent déjà des conjectures favorables; mais si les secondes établissaient certainemenl les antipodes avant l'expérience qu'on en a maintenant (je ne parle pas des habitants, mais de la place au moins que la connaissance de la rondeur de la terre leur donnait chez les géographes et les astronomes) les dernières ne donnent pas moins de certitude sur une autre vie, des à présent et avant qu'on y soit allé voir.
§ 72. Philalèthe. Maintenant revenons à la puissance, qui est proprement le sujet général de ce chapitre, la liberté n'en étant qu'une espèce, mais tU^ plus considérables. Pour avoir des idées
plus distinctes de la puissance, il ne sera ni hors de propos ni inutile de prendre une plus exacte connaissance de ce qu'on nomme action. J'ai dit, au commencement de noire discours sur la puissance, qu'il n'y a que deux sortes d'actions dont nous avons quelque idée, savoir le mouvement et la pensée.
Théophile. Je croirais qu'on pourrait se servir d'un mot plus général que celui de pensée, savoir, de celui de perception, en n'attribuant la pensée qu'aux esprits, au lieu que la perception appartient à toutes les entéléchies. Mais je ne veux pourtant contester à personne la liberté de prendre le terme de pensée dans la même généralité. Et moi-même je l'aurai peut-être fait quelquefois sans y prendre garde.
Philaxèthe. Or. quoiqu'on donne à ces deux choses le nom d'action, on trouvera pourtant qu'il ne leur convient pas toujours parfaitement, et qu'il y a des exemples qu'on reconnaîtra plutôt pour des passions. Car, dans ces exemples, la substance en qui se trouve le mouvement ou la pensée, reçoit purement de dehors l'impression par laquelle l'action lui est communiquée; et elle n'agit que par la seule capacité qu'elle a de recevoir cette impression, ce qui n'est qu'une puissance passive. Quelquefois la substance ou l'agent se met en action par sa propre puissance, et c'est là proprement une puissance active.
Théophile. J'ai dit déjà que dans la rigueur métaphysique, prenant l'action pour ce qui arrive à la substance spontanément et de son propre fond, tout ce qui est proprement une substance ne fait qu'agir, car tout lui vient d'elle-même après Dieu; n'étant point possible qu'une substance créée ait de l'influence sur une autre. Mais prenant action pour un exercice de la perception et la passion pour le contraire, il n'y a de X action dans les véritables substances que lorsque leur perception car j'en donne à toutes; se développe et devient plus distincte, comme il n'y a de passion que lorsqu'elle devient plus confuse; en sorte que dans les substances capables de plaisir et de douleur, toute action est un acheminement au plaisir, et toute passion un acheminement à la douleur. Quant au mouvement, ce n'est qu'un phénomène réel; parce que la matière et la masse à laquelle appartient le mouvement, n'est pas à proprement parler une substance. Cependant il y a une image de l'action dans le mouvement, comme il y a une image de la substance dans la masse; et à cet égard on peut dire (pie le corps agit quand il y a de la spontanéité dons son changement, et qu'il pâtit quand il esl poussé ou empêché par un autre: comme dans la véritable action nu passion d'une véritable substance on peut prendre pour son ac-
Sll! L'ENTENDEMENT HUMAIN. I.IV. H. 149
tioti. qu'on lui attribuera à elle-même, le changement par où elle lend à sa perfection. Et de même on peut prendre pour passion et attribuera une cause étrangère le changement par où il lui arrive le contraire, quoique cette cause ne soit point immédiate, parce que dans le premier cas la substance même, et dans le second les choses étrangères servent à expliquer ce changement d'une manière intelligible. Je ne donne aux corps qu'une image de la substance et de l'action, parce que ce qui est composé de parties ne saurait passer, à parler exactement, pour uim substance, non plus qu'un troupeau; cependant on peut dire qu'il y a là quelque chose de substantiel, dont l'unité, qui en fait comme un être, vient de la pensée.
Philalèthe. J'avais cru que la puissance de recevoir clos idées ou des pensées par l'opération de quelque substance étrangère s'appelait puissance de penser, quoique dans le fond ce ne soit qu'une puissance passive ou une simple capacité faisant abstraction des réflexions et des changements internes qui accompagnent toujours l'image reçue; car l'impression qui e?t dans l'àme est comme serait celle d'un miroir vivant ; mais le pouvoir que nous avons de rappeler des idées absentes à notre choix, et de comparer ensemble celles que nous jugeons à propos, est véritablement un pouvoir actif.
Théophile. Cela s'accorde aussi avec les notions que je viens de donner, car il y a en cela un passage à un état plus parfait. Cependant je croirais qu'il y a aussi de Faction dans les sensations, en tant qu'elles nous donnent des perceptions plus distinguées et l'occasion par conséquent de faire des remarques et pour ainsi dire de nous développer.
^ 73. Philalèthe. Maintenant je crois qu'il parait qu'on pourra réduire les idées primitives et originales à ce petit nombre : Yétendue, la solidité, la mobilité (c'est-à-dire puissance passive ou bien capacité d'être mu), qui nous viennent dans 1 esprit par voie de réflexion, et enfin ['existence, la durée et le nombre, qui nous viennent par les deux voies de sensation et de réflexion ; car par ces idéeslà nous pourrions expliquer, si je r.e me trompe, la nature des couleurs, des sons, des goûts, des odeurs et de toutes les autres idées que nous avons, si nos facultés étaient assez subtiles pour apercevoir les différents mouvements des petits corps qui produisent ces sensations.
Théophile. A dire la vérité, je crois que ces idées, qu'on appelle ici originales et primitives, ne le sont pas entièrement pour la plupart, étant susceptibles à mon avis d'une résolution ultérieure:
cependant je r.e VOUS blâme point, monsieur, de vous y être borné et de n'avoir point poussé l'analyse plus loin. D'ailleurs, si c'est vrai que le nombre en pourrait être diminué par ce moyen, je crois qu'il pourrait être augmenté en y ajoutant d'autres idées plus originales ou autant. Pour ce qui est de leur arrangement, je croirais, suivant l'ordre de l'analyse, l'existence antérieure aux autres, le nombre à l'étendue, la durée à la moHvitè ou mobilité, quoique cet ordre analytique ne soit pas ordinairement celui des occasions qui nous y font penser. Les sens nous fournissent la matière aux réflexions, et nous ne penserions pas même à la pensée , si nous ne pensions à quelque autre cbose, c'est-à-dire aux particularités que les sens fournissent. Et je suis persuadé que les âmes et les esprits créés ne sont jamais sans organes et jamais sans sensations, comme ils ne sauraient raisonner sans caractères. Ceux qui ont voulu soutenir une entière séparation et des manières de penser dans l'àme séparée, inexplicables par tout ce que nous connaissons, et éloignées, non-seulement de nos présentes expériences, mais, ce qui est bien plus, de l'ordre général des choses, ont donné trop de prise aux prétendus esprits forts et ont rendu suspectes à bien des gens les plus belles et les plus grandes vérités, s'étant même privés par là de quelques bons moyens de les prouver, que cet ordre nous fournit,