CHAPITRÉ XXIX
Des i lées claires et obscures, distinctes et confuses.
§ 2. PhilaLèthe Venons maintenant à quelques différences des idées. Nos idées simples sont claires lorsqu'elles sont telles que les objets mêmes d'où on lés reçoit les représentent ou peuvent les représenter avec toutes les circonstances requises à une sensation ou perception bien ordonnée. Lorsque là mémoire les con-erve de celte manière, ce sont, en ce cas-là, des idées claires; et autant qu'il leur banque dé cette exactitude originale, ou qu'elles ortl perdu polir ainsi dire de leur première fraîcheur , et qu'elles sont comme ternies et flétries par lé temps, autant sont-elles obscures. Les idées
complexes sont claires quand les simples qui les composent sonl
claires et que le nombre et l'ordre de ces idées simples est fixé.
Théophile. Dans un petit discours sur les idées vraies ou fausses, claires ou obscures, distinctes ou confuses, inséré dans les Actes de Leipsick, l'an 1685, j'ai donné une définition des idées claires commune aux simples et aux composées, et qui rend raison de ce qu'on en dit ici. Je dis donc qu'une idée est claire lorsqu'elle suffit pour reconnaître la chose et pour la distinguer: comme lorsque j'ai une idée bien claire d'une couleur je ne prendrai pas une autre pour celle que je demande; et si j'ai une idée claire d'une plante, je la discernerai parmi d'autres voisines: sans cela l'idée est obscure. Je crois que nous n'en avons guère de parfaitement claires sur les choses sensibles. Il y a des couleurs qui s'approchent de telle sorte qu'on ne saurait les discerner par mémoire, et cependant on les discernera quelquefois l'une étan' mise près de l'autre. Et lorsque nous croyons avoir bien décrit une plante, on en pourra apporter une des Indes qui aura tout ce que nous aurons mis dans notre description et qui ne laissera pas de se faire connaître d'espèce différente : ainsi nous ne pourrons jamais déterminer parfaitement species infirmas, ou les dernières espèces.
^ i. Piiii.ai.ktiu:. Comme une idée claire est celle dont l'esprit a une pleine et éxidente perception , telle qu'elle est, quand il la reçoit d'un objet extérieur qui opère dûment sur un organe bien disposé; de même une idée distincte est celle ou l'esprit aperçoit une différence qui la dislingue de toute autre idée, et une idée confuse est celle qu'on ne peut pas suffisamment distinguer d'avec une autre de qui elle doit être différente.
Théophile. Suivant cette notion que vous donnez de Vidée distincte, je ne vois point le moyen de la distinguer de Vidée claire. C'est pourquoi j'ai coutume de suivre ici le langage de M. Descartes, chez qui une idée pourra être claire et confuse en même temps: et telles sont les idées des qualités sensibles affectées aux organes , comme celle de la couleur ou de la chaleur. Elles sont claires, car on les reconnaît et on les discerne aisément les unes des autres; mais elles ne sont point distinctes, parce qu'on ne distingue pas ce qu'elles renferment. Ainsi on n'en saurait donner la définition. On ne les fait connaître que par des exemples: et au reste il faut dire que c'est un je ne sais quoi, jusqu'à ce qu'on ca déchiffre la contexture. Ainsi quoique se'on nous les idées distinctes distinguent l'objet d'un autre, néanmoins, comme les claires maiconfuses en elles-mêmes le font aussi , nous nommons distinctes non pas toutes celles qui sont bien distinguantes ou qui distinguent
les objets, mais celles qui sont bien distinguées, c'est-à-dire qui sont distinctes en elles-mêmes et distinguent dans l'objet les marques qui le font connaître, ce qui en donne l'analyse ou définition ; autrement nous les appelons cotifuses. Et, dans ce sens, la confusion qui règne dans les idées pourra être exempte de blâme, étant une imperfection de notre nature ; car nous ne saurions discerner les causes par exemple des odeurs et des saveurs, ni ce que renferment ces qualités. Cette confusion pourtant pourra être blâmable lorsqu'il est important et en mon pouvoir d'avoir des idées distinctes, comme par exemple si je prenais de l'or sophistique pour du véritable, faute de faire les essais nécessaires qui contiennent les marques du bon or.
§ ;>. Philalèthe. Mais l'on dira qu'il n'y a point d'idée confuse (ou plutôt obscure) suivant votre sens, car elle ne peut être que telle qu'elle est aperçue par l'esprit, et cela la distingue suffisamment de toutes les autres. — $ 6. Et pour lever cette difficulté il faut savoir que le défaut des idées se rapporte aux noms; et ce qui la rend fautive , c'est lorsqu'elle peut aussi bien être désignée par un autre nom que par celui dont on s'est servi pour l'exprimer.
Théophile. Il me semble qu'on ne doit point faire dépendre cela des noms. Alexandre-le-Grand avait vu, dit-on, une plante en songe comme bonne pour guérir Lysimachus, qui fut depuis appelée lysimachia, parce qu'elle guérit effectivement cet ami du roi. Lorsque Alexandre se fit apporter quantité de plantes, parmi lesquelles il reconnut celle qu'il avait vue en songe, si par malheur il n'avait point eu d'idée suffisante" pour la reconnaître et qu'il eût eu besoin d'un Daniel, comme Nabuchodonosor, pour se faire retracer son songe même, iL est manifeste que celle qu'il en aurait eue aurait été obscure et imparfaite (car c'est ainsi que j'aimerais mieux l'appeler que confuse) : non pas faute d'application juste à quelque nom, car il n'y en avait point; mais faute d'application à la chose, c'est-à-dire à la plante qui devait guérir. En ce cas, Alexandre se serait souvenu de certaines circonstances, mais il aurait été en doute sur d'autres; et le nom nous servant pour désigner quelque chose, cela fait que lorsqu'on manque dans l'application aux noms, ou manque ordinairement a l'égard de la chose qu'on se promet de ce nom.
$ 7. Philalèthe. Comme les idées composées sont les plus sujettes à celte imperfection, elle peut venir de ce que l'idée est composée d'un trop petit nombre d'idées simples, comme est, par exemple, l'idée d'une bête qui a la peau tachetée, qui es! trop gé-
nérale, et qui no suffit point à distinguer le lynx, le léopard ou la panthère, qu'on distingue pourtant par des noms particuliers.
Théophile. Quand nous serions dans l'état ou était Adam avant que d'avoir donné des noms aux animaux, ce défaut ne laisserait pas d'avoir lieu ; car, supposé qu'on sût que parmi les bètes tachetées il y en a une qui a la vue extraordmairement pénétrante , mais qu'on ne sût point si c'est un tigre ou un lynx ou une autre espèce, c'est une imperfection de ne pouvoir point la distinguer. Ainsi il ne s'agit pas tant du nom que de ce qui y peut donner sujet et qui rend l'animal digne d'une dénomination particulière. 11 parait aussi par là que l'idée d'une bête tachetée est bonne en ellemême et sans confusion et obscurité lorsqu'elle ne doit servir que de genre; mais lorsque, jointe à quelque autre idée dont on ne se souvient pas assez, elle doit désigner l'espèce, l'idée qui en est composée est obscure et imparfaite.
S 8. Philalèthe. Il y a un défaut opposé lorsque les idées simples qui forment l'idée composée sont en nombre suffisant, mais trop confondues et embrouillées, comme il y a des tableaux qui paraissent aussi confus que s'ils ne devaient être que la représentation du ciel couvert de nuages: auquel cas aussi on ne dirait point qu'il y a de la confusion non plus que si c'était un autre tableau fait pour imiter celui-là ; mais, lorsqu'on dit que ce tableau doit faire voir un portrait, on aura raison de dire qu'il est confus, parce qu'on ne saurait dire si c'est celui d'un homme, ou d'un singe, ou d'un poisson; cependant il se peut que lorsqu'on le regarde dans un miroir cylindrique la confusion disparaisse et que l'on voie que c'est un Jules-César. Ainsi aucune des peintures mentales (si j'ose m'exprimer ainsi) ne peut être appelée confuse, de quelque manière que ses parties soient jointes ensemble; car. quelles que soient ces peintures, elles peuvent être distinguées évidemment de toute autre, jusqu'à ce qu'elles soient rangées sous quelque nom ordinaire auquel on ne saurait voir qu'elles appartiennent plutôt qu'à quelque autre nom d'une signification différente.
Théophile. Ce tableau, dont on voit distinctement les parties sans en remarquer le résultat qu'en le regardant d'une certaine manière, ressemble à l'idée d'un tas de pierres qui est véritablement confuse, non-seulement dans votre sens, mais aussi dans le mien, jusqu'à ce qu'on en ait distinctement conçu le nombre et d'autres propriétés. S'il y en avait trente-six, par exemple, on ne connaîtra pas, à les voir entassées ensemble sans être arrangées, qu'elles peuvent donner un triangle ou bien un carré, comme elles
I5ô noim;m;\ F.SSMS
le peuvent en effet, parée que trente-six est un nombre carré el aussi un nombre triangulaire. C'est ainsi qu'en regardant une figure de mille côtés, on. n'en aura qu'une idée confuse, jusqu'à ce qu'on sache le nombre des côtés, qui est le cube de dix. Il ne s'agit donc point des noms, mais des propriétés distinctes qui se doivent trouver dans l'idée lorsqu'on en aura démêlé la confusion. Et il est difficile quelquefois d'en trouver la clef ou la manière de regarder d'un certain point ou par l'entremise d'un certain miroir ou verre pour voir le but de celui qui a fait la chose.
$ 9. PniLALKTiiE. On ne saurait point nier qu'il n'y ait encore un troisième défaut dans les idées, qui dépend véritablement du mauvais usage des noms : c'est quand nos idées sont incertaines ou indéterminées. Ainsi l'on peut voir tous les jours des gens qui, ne faisant pas difficulté de se servir des mots usités dans leur langue maternelle avant que d'en avoir appris la signification précise , changent l'idée qu'ils y attachent presque aussi "Souvent qu'ils les font entrer dans leurs discours. — $ 10. Ainsi l'on voit combien les noms contribuent à cette dénomination d'idées distinctes et confuses; et, sans la considération des noms distincts pris pour des signes des choses distinctes, il sera bien mal aisé de dire ce que c'est qu'une idée confuse.
Tukoi'iiile. Je viens pourtant de l'expliquer sans considérer les noms, soit dans le cas où la confusion est prise, avec vous, pour ce que j'appelle obscurité; soit dans celui où elle est prise, dans mon sens, pour le défaut de l'analyse de la notion qu'on a. Et j'ai montré aussi que toute idée obscure est en effet indéterminée et incertaine, comme dans l'exemple de la bète tachetée qu'on a vu, où l'on sait qu'il faut joindre encore quelque chose à celle notion générale sans s'en souvenir clairement ; de sorte que le premier et le troisième défaut que vous avez spécifiés reviennent à la même chose. Il est cèpehdanl três-vrai que l'abus des mots est une grande source d'erreurs, car il en arrive une manière d'erreur de calcul; comme h en calculant on ne marquait pas bien la place du jeloil ou si l'on écrivait si mal les notes numérales qu'on ne put point discer ncr lin i d'un 7, ou si on les omettait ou échangeait par mégarde. Cel abUS des mots consisté OU à n'y point attacher des idées du tout, OU ii en attacher une imparfaite dont une pallie esl vidé el dehieure poUr ainsi dire en blanc; el en ces deux cas il y a quelque chose de vide el dé sourd dans la pensée, qui n'est rempli que par le nom ; ou enfin le défaut esl d'aitachor au i i\e> idées, différentes, soil qu'on suit incertain lequel doil être choisi, ce qui fait I idée obscure au<~i bien que lorsqu'une partie en esl sourde, soil
su; L'ENTENDEMENT HUMAIN. L1V. Il 191
qu'on les choisisse tour à tour et qu'on se serve tantôt de l'une, tantôt de l'autre, pour le sens du même mol dans un même raisonnement, d'une manière capable de causer de l'erreur, sans considérer que ces idées ne s'accordent point. Ainsi la pensée incertaine est ou vide et sans idée ou flottante entre plus d'une idée. Ce qui nuit, soit qu'on veuille donner au mot un certain sens répondant ou a celui dont nous nous sommes déjà servis ou a celui dont se servent les autres, surtout dans le langage ordinaire commun a tous ou commun aux gens du métier. Et de la naissent une infinité de disputes vagues et vaines dans la conversation, clans les auditoires et dans les livres, qu'on veut vider quelquefois par des distinctions, mais qui le plus souvent no servent qu'à embrouiller davantage en mettant a la place d'un terme vague et obscur d'autres termes encore plus vagues et plus obscurs, comme font souvent ceux que les philosophes emploient dans leurs distinctions >ans en avoir de bonnes définitions.
$ 12. Philalèthe. S'il y a quelque autre confusion dans les idées que celle qui a un secret rapport aux noms, celle-là du moins jette le désordre plus qu'aucune autre dans les pensées et dans les discours des hommes.
Théophile. .l'en demeure d'accord, mais il se mêle le plus souvent quelque notion de la chose et du but qu'on a en se servant du nom : comme, par exemple, lorsqu'on parle de ['Eglise, plusieurs ont en vue un gouvernement, pendant que d'autres pensent à la vérité de la doctrine.
Philalèthe. Le moyen de prévenir cette confusion, c'est d'appliquer constamment le même nom à un certain amas d'idées simples unies en nombre fixe et dans un ordre déterminé. Mais, comme cela n'accommode ni la paresse ni la vanité des hommes, et qu'il ne peut servir qu'à la découverte et à la défense de la vérité, qui n'est pas toujours le but qu'ils se proposent, une telle exactitude est une de ces choses qu'on doit plutôt souhaiter qu'espérer. L'application vogue des noms à des idées indéterminées , variables, et qui sont presque de purs néants (dans les pensées sourdes), aide d'un côté à couvrir notre ignorance et de l'autre à confondre et embarrasser les autres, ce qui passe pour véritable savoir et pour marque de supériorité en fait de connaissance.
Théophile. L'affectation de l'élégance et des bons mots a encore contribué beaucoup à cet embarras du langage; car, pour exprimer les pensées d'une manière belle et agréable, on ne fait point ditliculté de donner aux mots, par une manière de trope, quelque sens un peu différent de l'ordinaire, qui soit tantôt plus général ou plus
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borné, ce qui s'appelle synecdoque; tantôt transféré suivant la relation des choses dont on change les noms, qui est ou de concours dans les métonymies, ou de comparaison dans {es métaphores ; sans parler de Y ironie, qui se sert d'un opposé à la place de l'autre. C'est ainsi qu'on appelle ces changements lorsqu'on les reconnaît; mais on ne les reconnaît que rarement. Et dans celte indétermination du langage, où l'on manque d'une espèce de lois qui règlent la signification des mots, comme il y en a quelque, chose dans le titre des Digestes du droit romain, De verborum significationibus, les personnes les plus judicieuses, lorsqu'elles écrivent pour des lecteurs ordinaires, se priveraient de ce qui donne de l'agrément et de la force à leurs expressions si elles voulaient s'attacher rigoureusement à des significations fixes des termes. Il faut seulement qu'elles prennent garde que leur variation ne fasse naître aucune erreur ni raisonnement fautif. La distinction des anciens entre la manière d'écrire exotérique, c'est-à-dire populaire, et l'<icroamatique, qui est pour ceux qui s'occupent à découvrir la vérité, a lieu ici. Et si quelqu'un voulait écrire en mathématicien dans la métaphysique ou dans la morale, rien ne l'empêcherait de le faire avec rigueur. Quelques-uns en ont fait profession et nous ont promis des démonstrations mathématiques hors des mathématiques ; mais il est fort rare qu'on y ait réussi. C'est, je crois, qu'on s'est dégoûté de la peine qu'il fallait prendre pour un petit nombre de lecteurs, où l'on pouvait demander comme chez l'erse : Quis leget heee? et répondre : Vel duo, vel nemo. .le crois pourtant que si on l'entreprenait comme il faut, on n'aurait point sujet de s'en repentir ; et j'ai été tenté de l'essayer.
^ 13. Philalèthe. Vous m'accorderez cependant que les idées composées peuvent-ètre fort claires et fort distinctes d'un côté, et fort obscures et fort confuses de l'autre.
Théophile. Il n'y a pas lieu d'en douter: par exemple, nous avons des idées fort distinctes d'une bonne partie des parties solides visibles du corps humain, mais nous n'en avons guère des liqueurs qui y entrent.
Philalèthe. Si un homme parle d'une figure de mille côtés, l'idée de celte figure peut être fort obscure dans son esprit, quoique celle du nombre y soit fort distincte.
Théophile. Cel exemple ne convient point ici : un polygone régulier de mille côtés est connu aussi distinctement que le nombre millénaire, parce qu'on peut \ découvrir et démontrer toute sorlc de vérités.
su; 1. i:mi:.M)I:mi:m hi.maln. liv. ii. 193
I'iiilalktiie. Mais on n'a point d'idée précise d'une ligure de mille côtés, de sorte qu'on la puisse distinguer d'avec une autre qui n'ait que neuf cent nonante-neuf.
Théophile. Cet exemple fait voir qu'on confond ici l'idée avec l'image. Si quelqu'un me propose un polygone régulier, la Mie et l'imagination ne me sauraient point faire comprendre le millénaire qui y est; je n'ai qu'une idée confuse et de la figure et,de son nombre jusqu'à ce que je distingue le nombre en comptant. Mais, l'avant trouvé, je connais très-bien la nature et les propriétés du polygone proposé, en tant qu'elles sont celles du kilogone, et par conséquent j'en ai celle idée; mais je ne saurais avoir l'image d'un kilogone. et il faudrait qu'on eût les sens et l'imagination plus exquis et plus exercés pour le distinguer par là d'un polygone qui eût un côté de moins. Mais les connaissances des figures non plus que celles des nombres ne dépendent pas de l'imagination, quoiqu'elle y serve : et un mathématicien peut connaître exactement la nature d'un ennéagone et d'un décagone, parce qu'il a le moyen de les fabriquer et de les examiner, quoiqu'il ne puisse point les discerner à la vue. 11 est vrai qu'un ouvrier et un ingénieur qui n'en connaîtra peut-être point assez la nature pourra avoir cet avantage au-dessus d'un grand géomètre, qu'il les pourra discerner en les voyant seulement sans les mesurer, comme il y a des colporteurs qui diront le poids de ce qu'ils doivent porter sans se tromper d'une livre, en quoi ils surpasseront le plus habile staticien du monde. Cette connaissance empirique, acquise par un long exercice, peut avoir de grands usages pour agir promptement, comme un ingénieur a besoin de faire bien souvent à cause du danger ou il s'expose en s'arrètant. Cependant cette image claire ou ce sentiment qu'on peut avoir d'un décagone régulier ou d'un poids de 9!) livres ne consiste que dans une idée confuse, puisqu'elle ne sert point à découvrir la nature et les propriétés de ce poids ou du décagone régulier, ce qui demande une idée distincte: et cet exemple sert à mieux entendre la différence des idées, ou plutôt celle de l'idée et de l'image.
i; io. Philalèthe. Autre exemple : nous sommes portés à croire que nous avons une idée positive et complète de l'éternité , ce qui est autant que si nous disions qu'il n'y a aucune partie de celte durée qui ne soit clairement connue dans notre idée; mais, quelque grande que soit la durée qu'on se représente, comme il s'agit d'une étendue sans bornes, il reste toujours une partie de l'idée au delà de ce qu'on se représente qui demeure obscure et indéterminée : et de la vient que. dans les disputes cl raisonnements qui 1. 17
regardent l'éternité ou quelque autre infini , nous sommes sujets à nous embrouiller dans de manifestes absurdités.
Théophile. Cet exemple ne me parait point cadrer non plus à voire dessein ; mais il est fort propre au mien, qui est de vous désabuser de vos notions sur ce point, car il y régne la même confusion de l'image avec l'idée. Nous avons une idée complète ou juste de l'éternité, puisque nous en avons la définition , quoique nous n'en ayons aucune image; mais on ne forme point l'idée des infinis par la composition des parties, et les erreurs qu'on commet en raisonnant sur l'infini ne viennent point du défaut de l'image.
§ 3Q. Philalètiie. Mais n'est-il pas vrai que lorsque nous parlons de la divisibilité de la matière à l'infini, quoique nous ayons des idées claires de la division, nous n'en avons que de fort obscures et fort confuses des particules? Car je demande, si un homme prend le plus petit atome de poussière qu'il ait jamais vu, aura-t-il quelque idée distincte entre la dix millième et la millième particule de cet atome?
Théophile. C'est le même quiproquo de Y image pour Vidée, que je m'étonne de voir si confondues : il ne s'agit nullement d'avoir une image d'une si grande petitesse; elle est impossible suivant la présente constitution de notre corps, et, si nous la pouvions avoir, elle serait à peu près comme celle des choses qui nous paraissent maintenant aperçeptibjes ; mais, en récompense, ce qui est maintenant l'objet de notre imagination nous échapperait et deviendrait trop grand pour être imaginé. La grandeur n'a point d'images en elle-même, et celles qu'on en a ne dépendent que de la comparaison aux organes et aux autres objets, et il est inutile ici d'employer l'imagination. Ainsi il parait par tout ce que vous m'avez dit encore ici , monsieur, qu'on est ingénieux à se faire des difficultés sans sujet en demandant plus qu'il ne faut.