CHAPITRE X
De l'abus des mots.
j; I. Philalèthë. Outre les imperfections naturelles du langage, il y en a de \olontaires et qui viennent de négligence, et c'est abuser des mots que de s'en servir si mal. Le premier et le plus visible abus est, £ 1, qu'on n'y attache point d'idée claire. (Juant à ces mots, il y en a de deux classes; les uns n'ont jamais eu d'idée déterminée ni dans leur origine ni dans leur usage ordinaire. La plupart des sectes de philosophie et de religion en ont introduit pour soutenir quelque opinion étrange, ou cacher quelque endroit faible de leur système. Cependant ce sont des caractères dislinclifs dans la bouche des gens de parti. § 3. Il y a d'autres mots qui dans leur usage premier et commun ont quelque idée claire, mais qu'on a appropriés depuis a des matières fort importantes, sans 1. 23
leur attacher aucune idée certaine. C'est ainsi que les mots de
sagesse , de gloire , de grâce sont souvent dans la bouche des
hommes.
Théophile. Je crois qu'il n'y a pas tant de mots insignifiants qu'on pense, et qu'avec un peu de soin et de bonne volonté, on pourrait y remplir le vide ou fixer l'indétermination. La sagesse ne parait être autre chose que la science de la félicité. La grâce est un bien qu'on fait à ceux qui ne l'ont point mérité, et qui se trouvent dans un état ou ils en ont besoin. Et la gloire est la renommée de l'excellence de quelqu'un.
§ i. Piulvletme. Je ne veux point examiner maintenant s'il y a quelque chose à dire à ces définitions, pour remarquer plutôt les causes des abus des mots. Premièrement, on apprend les mots avant que d'apprendre les idées qui leur appartiennent, et les enfants accoutumés à cela des le berceau en usent de même pendant toute leur vie, d'autant plus qu'ils ne laissent pas de se faire entendre dans la conversation, sans avoir jamais lixé leur idée en se servant de différentes expressions pour faire concevoir aux autres ce qu'ils veulent dire. Cependant cela remplit souvent leur discours de quantité de ^ains sons, surtout en matière de morale. Les hommes prennent les mots qu'ils trouvent en usage chez leurs voisins, pour ne pas paraître ignorer ce qu'ils signifient, et ils les emploient avec confiance sans leur donner un sens certain; et comme dans ces sortes de discours il leur arrive rarement d'avoir raison, ils sont aussi rarement convaincus d'avoir tort; et les vouloir tirer d'erreur, c'est vouloir déposséder un vagabond.
Théophile, En effet, on prend si rarement la peine qu'il faudrait se donner pour avoir l'intelligence des termes ou mots, que je me suis étonné plus d'une fois que les enfants peuvent apprendre sitôl les langues, et que les hommes parlent encore si juste, mi qu'on S'attache h peii a instruire les enfant- dans leur langue maternelle, et que les autres pensent >i peu à acquérir des définitions nettes, d'autant que celles qu'on apprend dans les écoles ne regardent pas Ordinairement les mots qui sont dans l'usage public. Au reste, j'avoue qu'il arrive assez aux hommes d'avoir toit lors même qu ils disputent séi ieusement et parlent suivant leur sentiment ; cependant j'ai ici [ué aussi assez souvent que dans leur.- disputes île spéculation sur dv^ matières qui sont du ressort de leur esprit, ils ont, t0U3 raison des deux côtés, excepte dans les oppositions qu'ils font |es Uns aux autres, ou if- prennent mal le sentiment d'autrui : ce qui xi, .ni du mauvais usage des termes et quelquefois aussi d'un esprit de contradiction et d'une affectation de supériorité.
si r. t;rntf.npemi;nt m main liv. in. 207
§ 5. Piiii.M.iVriiF.. En secondlieu, l'usage des mots est quelquefois inconstant : cela ne se pratique que trop parmi les savants. Cependant c'est une tromperie manifeste, et si elle est volontaire, c'est folie ou malice. Si quelqu'un en usait ainsi dans ses comptes. (comme de prendre un X pour un Y qui, je vous prie, voudrait avoir affaire avec lui?
Théophile. Cet abus étant si commun non-seulement parmi les savant- mais encore dans le grand monde, je crois que c'est plutôt mauvaise coutume et inadvertance que malice qui le fait commettre. ( Irdinairement les significations diverses du même mot ont quelque affinité : cela fait passer l'une pour l'autre, et on ne se donne pas le temps de considérer ce qu'on dit avec toute l'exactitude qui serait à souhaiter. On est accoutumé aux tropes et aux ligures, et quelque élégance ou faux brillanl nous impose aisément. Car le plus souvent on cherche le plaisir, l'amusement et les apparences plus que la vérité, outre que la vanité s'en mêle.
§ 6. Philalèthe. Le troisième abus est une obscurité affectée, soit en donnant à des termes d'usage des significations inusitées, soit en introduisant des termes nouveaux sans les expliquer. Les anciens sophistes, que Lucien tourne si raisonnablement en ridicule, prétendant parler de tout, couvraient leur ignorance sous le voile de l'obscurité des paroles. Parmi les sectes des philosophes, la péripatéticienne s'est rendue remarquable par ce défaut; mais les autres sectes, même parmi les modernes, n'en sont pas tout à fait exemples. Il y a par exemple des gens qui abusent du terme d'étendue, et trouvent nécessaire de le confondre avec celui de (■nr/is. $ i. La logique ou l'art de disputer, qu'on a tant estimé, a servi à entretenir l'obscurité. S 8. ("eux qui s'y sont adonnés ont été inutiles à la république ou plutôt dommageables. £ 9. Au lieu que les hommes mécaniques, si méprisés des doctes, ont été utiles a la vie humaine. Cependant ces docteurs obscurs ont été admirés des ignorants; et on les a crus invincibles, parce qu'ils étaient munis de ronces et d'épines ou il n'y avait point de plaisir de se fourrer, la seule obscurité pouvant servir de défenseà l'absurdité. ï; 12. I.e mal est que cet art d'obscurcir les mots a embrouillé les deux grandes règles des actions de l'homme, la religion et la justice.
Théophile. Vos plaintes sont justes en benne partie; il est vrai cependant qu'il y a, mais rarement, des obscurités pardonnables et même louables, comme lorsqu'on fait profession d'être énigmatique et que ['énigme est de saison. Pylhagore en usait ainsi , et c'est assez la manière des Orientaux. Les alchimistes, qui se nommenl adeptes, déclarent ne vouloir être entendus que des
///.s de l'art. Mais cela serait bon si ces fils de l'art prétendus avaient la clef du chiffre. Une certaine obscurité pourrait être permise; cependant il faut qu'elle cache quelque chose qui mérite d'être devinée et que l'énigme soit déchiffrable. Mais la religion et la justice demandent des idées claires. Il semble que le peu d'ordre qu'on y a apporté en les enseignant en a rendu la doctrine embrouillée, et l'indétermination des termes y est peut-être plus nuisible que l'obscurité. Or, comme la loijique est l'art qui enseigne l'ordre et la liaison des pensées, je ne vois point de sujet de la blâmer. Au contraire, c'est faute de logique que les hommes se trompent.
s$ II. Phiialèthe. Le quatrième abus est qu'on prend les mots pour des choses, c'est-à-dire qu'on croit que les termes répondent à l'essence réelle des substances. Qui est-ce qui, ayant été élevé dans la philosophie péripatéticienne, ne se figure que les dix noms, qui signifient les prêdicammts, sont exactement conformes à la nature des choses'? que les formes substantielles, les âmes végétatives, ïhorreur du oidé, les espèces intentionnelles, sont quelque chose de réel? les platoniciens ont leur âme du monde, et les épicuriens, la tendance de leurs atomes vers le mouvement, dans le temps qu'ils sont en repos. Si les véhicules aériens ou éthériens du docteur More eussent prévalu dans quelque endroit du monde, on ne les aurait pas moins crus réels.
Théophile. Ce n'est pas proprement prendre les mots pour les choses, mais c'est croire vrai ce qui ne l'est point. Erreur trop commune à tous les hommes, mais qui ne dépend pas du seul abus des mots et consiste en tout autre chose. Le dessein des prédicaments est fort utile, et on doit penser à les rectifier plutôt qu'à les rejeter. Les substances, quantités, qualités, actions ou passions et relations, c'est-à-dire, cinq litres généraux des êtres pouvaient suffire avec ceux qui se forment de leur composition, et vous-même, en rangeant les idées, n'avez-vous pas voulu les donner comme des prédicaments? J'ai parlé ci-dessus des formes substantielles. Kl je ne sais si on est assez fondé de rejeter les âmes végétatives, puisque des personnes fort expérimentées et judicieuses reconnaissent une grande analogie entre les plantes et les animaux , et que vous avez paru, monsieur, admettre l'âme des bêtes. L'horreur du vide se peut entendre sainement, c'est-à-dire, supposé que la nature ail une fois rempli les espaces et que les corps soient impénétrables et incondensables, elle ne saurait admettre du vide, et je tiens ces trois suppositions bien fondées. Mais les espèces intentionnelles, qui doivenl faire le commerce de l'âme et du corps, ne le sonl pas, quoiqu'on puisse excuser peut-être les espèces sensibles qui
vont de l'objet à l'organe éloigné, en y sous-enlcndanl la propagation des mouvements, .l'avoue qu'il n'y a point d'âme du monde de Platon, car Dieu est au-dessus du monde, extramundana inielligentia, ou plutôt, supramundana. .le ne sais si par la tendance au mouvement des atomes des épicuriens, vous n'entendez la pesanteur qu'ils leur attribuaient, et qui sans doute était sans fondement, puisqu'ils prétendaient que les corps vont tous d'un même côté d'eux-mêmes. Feu M. Henri Morus, théologien de l'église anglicane, tout habile homme qu'il était , se montrait un peu trop facile à forger des hypothèses, qui n'étaient point intelligibles ni apparentes : témoin son principe hylarchique de la matière, cause de la pesanteur, du ressort et des autres merveilles qui s'y rencontrent, .le n'ai rien à vous dire de ses véhicules éthériens, dont je n'ai point examiné la nature.
Jî 15. Philalètue. Un e'xemple sur le mot de matière vous fera mieux entrer dans ma pensée. On prend la matière pour un être réellement existant dans la nature, distinct du corps, ce qui est en effet de la dernière évidence; autrement ces deux idées pourraient être mises indifféremment l'une à la place de l'autre. Car oii peut dire qu'une seule matière compose tous les corps, et non pas qu'un seul corps compose toutes les matières. On ne dira pas aussi , je pense, qu'une matière est plus grande que l'autre. La matière exprime la substance et la solidité du corps; ainsi nous ne concevons pas plus des différentes matières que dès-différentes solidités. Cependant, des qu'on a pris la matière pour un nom de quelque chose qui existe sous celle précision, cette pensée a produit des discours inintelligibles et des disputes embrouillées sur la matière première.
Théophile. Il me paraît que cet exemple sert plutôt à excuser qu'à blâmer la philosophie péripatéticienne. Si tout l'argent élait figuré, ou plutôt parce que tout l'argent est figuré par la nature ou par l'art, en sera-t-il moins permis de dire que l'argent est un être réellement existant dans la nature, distinct (en le prenant dans Sd précision) de la vaisselle ou de la monnaie? on ne dira pas pour cela que l'argent n'est autre chose que quelques qualités de la monnaie. Aussi n'est-il pas si inutile qu'on pense de raisonner dans la physique générale de la matière première et d'en déterminer la nature, pour savoir si elle est uniforme toujours, si elle a quelque autre propriété que l'impénétrabilité (comme en effet j'ai montré api es Kepler qu'elle a encore ce qu'on peut appeler inertie), etc., quoiqu'elle ne se trouve jamais toute nue : comme il serait permis de raisonner de PargenI pur, quand il n'y en aurait point chez
nous et quand nous n'aurions pas le moyen de le purifier. Je ne désapprouve donc point qu'Arjstole ait parlé de la matière première; mais on ne saurait s'empêcher de blâmer ceux qui s'y sont trop arrêtés et qui ont forgé des chimères sur des mots malentendus de ce philosophe, qui peut-être aussi a donné trop d'occasion quelquefois à ces méprises et au galimatias. Mais on ne doit pas tant exagérer les défauts de cet auteur célèbre, parce qu'on sait que plusieurs de ses ouvrages n'ont pas été achevés ni publiés par lui-même. § 47. I'iiilalkthe. Le cinquième abus est de mettre les mots à la place des choses qu'ils ne signifient ni ne peuvent signifier en aucune manière. C'est lorsque par les noms des substances nous voudrions dire quelque chose de plus que ceci; ce que j'appelle or est malléable (quoique dans le fond l'or alors ne signifie autre chose que ce qui est malléable), prétendant faire entendre que la malléabilité dépend de l'essence réelle de l'or." Ainsi nous disons que c'est bien définir l'homme avec Aristote par l'animal raisonnable, et que c'est le mal définir avec Platon par un animal a deux pieds, sans plumes et avec de larges ongles. § 18. A peine se trouve-t-il une persdhne qui ne suppose que ces mots signifient une chose qui a l'essence réelle dont dépendent ces propriétés; cependant c'est un abus visible, cela n'étant point renfermé dans l'idée complexe signifiée par ce mot.
Théophile. Kt moi je croirais plutôt qu'il est visible qu'on a tort de blâmer cet usage commun, puisqu'il est très-vrai que dans l'idée complexe de l'or est renfermé que c'est une chose qui a une essence réelle, dont la constitution ne nous est pas autrement connue en détail, que de ce qu'en dépendent des qualités telles que la malléabilité. Mais pour en énoncer la malléabilité sans identité et sans le défaut de coccysme ou de répétition voyez chap. s, £ 18), on doit reconnaître celte chose par d'autres qualités, comme si l'on disait qu'un certain corps fusible, jaune et tres-pesant, qu'on appelle or, a une nature qui lui dorme encore la qualité d'être fort doux au marteau et de pouvoir être rendu extrêmement mince. Pour ce qui est de la définition de l'homme qu'on attribue à Platon, qu il ne paraît avoir fabriquée que par exercice, et que vous-même ne voudriez, je crois, comparer sérieusement à celle qui est reçue, il est manifeste qu'elle est un peu trop externe et trop provisionnelle : car si ce Gassiovaris dont vous parliez dernièrement, monsieur, s'était trouvé avoir de larges ongle-, le voilà qui serait homme; car on n'aurait point besoin de lui arracher les plumes comme ;i ce coq, que Diogène, à ce qu'on dit, voulait f:iiro devenir homme platonique.
v? 19. Philàlèthe. Dans les modes composés, dès qu'une idée qui v entre est changée, on reconnaît aussitôt que c'est autre chose, comme il parait visiblement par ces mots, murther, qui signifie en anglais comme mord en allemand, homicide de dessein prémédite; manslaughter, mot répondant dans son origine a celui d'homicide qui en signilie un volontaire, mais non prémédité: chancemedly, mêlée arrivée par hasard, suivant la force du mot homicide commis sans dessein; car ce qu'on exprime par les noms et ce que je crois être dans la chose ce que j'appelais auparavant essence nominale et essence réelle), est le même. -Mais il n'est pas ainsi dans les noms des substances, car si l'un met dans l'idée de l'or, ce que l'autre y omet , par exemple la lixité et la capacité d'être dissous dans l'eau régale, les hommes ne croient pas pour cela qu'on ait changé l'espèce, niais seulement que l'un en ait une idée plus parfaite que l'autre de ce qui fait l'essence réelle cachée, à laquelle ils rapportent le nom de l'or, quoique ce secret rapport -oit inutile et ne serve qu'à nous embarrasser.
Théophile. Je crois l'avoir déjà dit, mais je vais encore, vous montrer clairement ici que ce que vous venez de dire, monsieur, se trouve dans les modes comme dans les êtres substantiels, et qu'on n'a point sujet de blâmer ce rapport a l'essence interne. En voici un exemple. On peut définir une parabole, au sens des géomètres, que c'est une ligure dans laquelle tous les rayons parallèles à une certaine droite sont réunis par la rétlexion dans un certain point ou foyer. Mais c'est plutôt l'extérieur et ['effet qui est exprimé par cette idée ou définition , que Yessence interne de cette figure, ou ce qui en puisse faire d'abord connaître {'origine. On peut même douter au commencement si une telle figure, qu'on souhaite et qui doit faire cet effet, est quelque chose de possible; et c'est ce qui chez moi fait connaître si une définition est seulement nominale et prise des propriétés, ou si elle est encore réelle. Cependant celui qui nomme la parabole et ne la connaît que par la définition que je viens de dire, ne laisse pas, lorsqu'il en parle, d'entendre une figure qui a une certaine construction ou constitution, qu'il ne sait pas, mais qu'il souhaite d'apprendre pour la pouvoir tracer. Un autre qui l'aura plus approfondie y ajoutera quelque autre propriété, et il y découvrira par exemple que dans la figure qu'on demande, la portion de l'axe interceptée entre l'ordonnée et la perpendiculaire, tirées au même point de la courbe, est toujours constante, et qu'elle est égale a la distance du sommet et du foyer. Ainsi, il aura une idée plus parfaite que le premier et arrivera plus aisément à tracer la figure, quoiqu'il n'y soit pas encore. Ut ce-
pendant on conviendra que c'est la même figure, mais dont la constitution est encore cachée. Vous voyez donc, monsieur, que tout ce que vous trouvez et blâmez en partie dans l'usage des mots qui signifient des choses substantielles, se trouve encore et se trouve justifié manifestement dans l'usage des mots qui signifient des modes composés. Mais ce qui vous a fait croire qu'il y avait de la différence entre les substances et les modes, c'est que vous n'avez point consulté ici des modes intelligibles de difficile discussion, qu'on trouve ressembler en tout ceci aux corps, qui sont encore plus difficiles à connaître.
§ 20. Philalèthk. Ainsi, je crains que je ne doive rengainer ce que je voulais vous dire, monsieur, de la cause de ce que j'avais cru un abus. Comme si c'était parce que nous croyons faussement que la nature agit toujours régulièrement, et fixe des bornes à chacune des espèces par cette essence spécifique ou constitution intérieure que nous y sous-entendons et qui suit toujours le même nom spécifique.
Théophile. Vous voyez donc bien, monsieur, par l'exemple des modes géométriques, qu'on n'a pas trop de tort de se rapporter aux essences internes et spécifiques, quoiqu'il y ait bien de la différence entre les choses sensibles, soit substances, soit modes, dont nous n'avons que des définitions nominales provisionnelles, et dont nous n'espérons pas facilement de réelles, et entre les modes intelligibles de difficile discussion , puisque nous pouvons enfin parvenir à la constitution intérieure des figures géométriques.
S 21 . Philalèthe. .le vois enfin que j'aurais eu tort de blâmer ce rapport aux essences et constitutions internes, sous prétexte que ce serait rendre nos paroles signes d'un rien ou d'un inconnu. Car ce qui est inconnu à certains égards se peut faire connaître d'une autre manière, et l'intérieur se fait connaître en partie par les phénomènes qui en naissent. Et pour ce qui est de la demande si un fœtus, monstrueux est homme ou non, je vois que si on ne peut pas le décider d'abord , cela n'empêche point que l'espèce ne soit bien fixée en elle-même, notre ignorance ne changeant rien dans la nature des choses.
Théophile. En effet, il est arrivé à des géomètres très-habiles de n'avoir point assez su quelles étaient les figures dont ils connaissaient plusieurs propriétés qui semblaient épuiser le sujet. Par exemple, il y avait des lignes qu'on appelait des perles , dont on donna même les quadratures el la mesure de leurs surfaces et i\c< solides faits par leur révolution, avant qu'on sût que ce n'était qu'un composé de certaines paraboloïdes cubiques. Ainsi, en con-
sidérant auparavant ces perles comme une espèce particulière, on n'en avait que des connaissances provisionnelles. Si cela peut arriver en géométrie, s'étonnera-t-on qu'il est difficile de déterminer les espèces de la nature corporelle, qui sont incomparablement plus composées?
§ 22. Phjlalèthe. Passons au sixième abus pour continuer le dénombrement commencé, quoique je voie bien qu'il en faudrait retrancher quelques-uns. Cet abus général , mais peu remarqué, c'est que les hommes, ayant attaché certaines idées à certains mots par un long usage, s'imaginent que celte connexion est manifeste et que tout le monde en convient. D'où vient qu'ils trouvent fort étrange quand on leur demande la signification des mots qu'ils emploient, lors même que cela est absolument nécessaire. Il y a peu de gens qui ne le prissent pour un affront, si on leu r demandait ce qu'ils entendent en parlant de la vie. Cependant , l'idée vague qu'ils en peuvent avoir ne suffit pas lorsqu'il s'agil de savoir si une plante, qui est déjà formée dans la semence, a vie, ou un poulet, qui est dans un œuf qui n'a pas encore été couvé, ou bien un homme en défaillance sans sentiment ni mouvement. Et quoique les hommes ne veuillent pas paraître si peu intelligents ou si importuns que d'avoir besoin de demander l'explication des termes dont on se sert, ni critiques si incommodes pour reprendre sans cesse les autres de l'usage qu'ils font des mots, cependant, lorsqu'il s'agit d'une recherche exacte, il faut venir à l'explication. Souvent les savants de différents partis dans les raisonnements qu'ils étalent les uns contre les autres, ne font que parler différents langages et pensent la même chose, quoique peut-être leurs intérêts soient différents.
Théophile. Je crois m'ètre expliqué assez sur la notion de la vie, qui doit toujours être accompagnée de perception dans l'âme; autrement ce ne sera qu'une apparence, comme la vie que les sauvages de l'Amérique attribuaient aux montres ou horloges, ou qu'attribuaient aux marionnettes ces magistrats qui les crurent animées par des démons, lorsqu'ils voulurent punir comme sorcier celui qui avait donné ce spectacle le premier dans leur ville.
§ 23. Philalèthe. Pour conclure, les mots servent: 1° pour faire entendre nos pensées; 2" pour le faire facilement; et 3° pour donner entrée clans la connaissance des choses. On manque au premier point lorsqu'on n'a point l'idée déterminée et constante des mots, ni reçue ou entendue par les autres. S 23. On manque à la facilité, quand on a des idées fort complexes sans avoir des noms distincts; c'est souvent la faute des langues mêmes, qui n'ont point de noms;
souvent au>si c'est celle de L'homme qui ne les Bail pas. alors on n besoin de grandes périphrases. § 24. Mais lorsque les idées signifiées par les mots ne s'accordent pas avec ce qui est réel, on manque au troisième point. § 2G. I" Celui qui a les termes sans idées esl comme celui qui n'aurait qu'un catalogue de livres. § 27. 2° Celui qui a des idées fort complexes serait comme un homme qui aurait quantité de livres en feuilles détachées sans titres, et ne saurait donner le livre sans en donner les feuilles l'une après l'autre. S 28. 3" Celui qui n'est point constant dans l'usage des signes serait comme un marchand qui vendrait différentes choses sous le même nom. § 2«j. i° Celui qui attache des idées particulières aux mots reçus ne saurait éclairer les autres par les lumières qu'il peut avoir. § 30. o° Celui qui a en tète des idées des substances qui n'ont jamais été ne saurait avancer dans les connaissances réelles. § 33. Le premier parlera vainement de la tarentule ou de la charité. Le second verra des animaux nouveaux sans les pouvoir faire aisément connaître aux autres. Le troisième prendra le corps tantôt pour le solide, et tantôt pour ce qui n'est qu'étendu; et par la frugalité il désignera tantôt la vertu, tantôt le vice voisin. Le quatrième appellera une mule du nom de cheval, et celui que tout le monde appelle prodigue lui sera généreux: et le cin piieme cherchera dans la Tartarie. sur l'autorité d'Hérodote, une nation composée d'hommes qui n'ont qu'un œil. Je remarque que les quatre premiers défauts sont communs aux noms des substances et des modes, mais que le dernier est propre aux substances.
Théophile. Vos remarques sont fort instructives. J'ajouterai seulement qu'il me semble qu'il y a du chimérique encore dans les idées qu'on a des accidents ou façons d'être; et qu'ainsi le cinquième défaut est encore commun aux substances et aux accidents. Le berger exlràvag mi ne l'était pas seulement parce qu'il croyail qu'il y avait des nymphes cachées dans les arbres, mais encore parce qu'il s'attendait toujours à des aventures romanesques.
§ 34. Philalèthb. J'avais pensé de conclure; mais je me souviens du septième et dernier abus, qui e.-t celui des termes figurés ou des allusions. Cependant, on aura de la peine à le croire abus, parce que ce qu'on appelle esprit et imagination est mieux reçu que la vérité toute sèche. Cela va bien mieux dans les discours où On ne cherche qu'à plane: mais dans le fond, excepté l'ordre et la netteté, dans tout l'art de la rhétorique toutes ces applications artificielles el figurées des mots, ne servenl qu'à insinuer de fausses idées, ém< uvoir les passions el séduire le jugement, de sorte que
Ce ne -oui ipie de pure- supercheries. Cependant, c'esl n cet ait
fallacieux qu'on donne le premier rang et les récompense?. C'est que les hommes ne se sourient guère de la vérité, et aiment beaucoup à tromper et être trompés. Cela est si vrai , que je ne doute pas que ce que je viens de dire contre cet art ne soit regardé comme l'effet d'une extrême audace. Car l'éloquence, semblable au beau sexe, a des charmes trop puissants pour qu'on puisse être admis à s'y opposer.
Théophile. Bien loin de blâmer votre zèle pour la vérité, je le trouve juste. Et il serait a souhaiter qu'il put toucher. Je n'en désespère pas entièrement, parce qu'il semble, monsieur, (pie vous combattez l'éloquence par ses propres arme.-, et que vous on avez morne une d'une autre espèce, supérièureà cette trompeuse, comme il v avait une Vénus Uranie, mère du divin amour, devant laquelle cette autre Vénus bâtarde, more d'un amour aveugle, n'osait paraître avec son enfant aux yeux bandés. Mais cela même prouve que votre thèse a besoin de quelque modération, et que certains ornements de l'éloquence sont comme les vases des Égyptien*, dont on se pouvait servir au culte du vrai Dieu. Il on es! comme de la peinture et de la musique, dont on abuse et dont l'une représente souvent des imaginations grotesques et même nuisibles, et l'autre amollit le cœur; et toutes deux amusent vainement; mais elles peuvent être employées utilement, l'une pour rendre la vérité claire, l'autre, pour la rendre touchante, et ce dernier effel doit être aussi celui de la poésie . qui tient de la rhétorique et de la musique.