LIVRE II, CHAPITRE III
femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui l'ust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en rceouvreray une telle : ce m'est une perte inestimable ! 0 mon Dieu, que t'avois je fait pour ainsi me punir? Que ne m'envoya tu la mort à moy premier 1 au à elle? car vivra sans elle ne m'est que languir. Ha, Badebec, ma mignonne, m'amie, mon petit con (toutesfois elle en avoit bien trois arpens et deux sexterées2), ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verray. Ha pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très année. Ha, faulse mort, tant tu m'es malivole, tant tu m'es oultrageuse , de me tollir3 celle à laquelle immortalité appartenons de droit.
Et, ce disant, pleuroit comme une vache : mais tout soudain rioit comme un veau, quand Pantagruel luy venoit à la mémoire. Ho, mon petit filz, disoit il, mon couillon, mon peton \ que tu es joly ! et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau filz, tant joyeux, tant riant, tant joly. Ho, ho, ho, ho, que je suis aise! beuvons ho! laissons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres , boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume ceste chandelle, ferme ceste porte, taille ces soupes, envoyé ces pauvres, baille leur ce qu'ilz demandent, tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les commères.
Ce disant, ouït la letanie et les mémentos des prestres qui portoient sa femme en terre; dont laissa son bon propos5, et
1 Plutôt qu'à elle.
2 Mesure de terre contenant, un setier de semence (sexlarata, Du Cange).
3 Enlever.
4 Molière s'est servi de ce mot dans le Médecin malgré lui :
« Ah! que j'en sais, belle nour- « rice... qui se tiendraient heureux.
-, de baiser seulement les petits « bouts de vos petons. »
Ici peton est pris au figuré , dan& le même sens qu'on dirait : « Mon petit espiègle, mon gentil lutin [my gentle imp. » (Cotgrave).
Le pied n'est pas la seule partie par laquelle ou ait désigné le tout. Rabelais dit aussi dans une autre passage : Mon bedon. Nous disons encore aujourd'hui : Mon petit cœur.
6 Ed. Nourry et F. Juste,
PANTAGRUEL
tout soudain fut ravy ailleurs, disant : Seigneur Dieu, fault il que je me contriste encores?Cela me fasche, je ne suis plus jeune, je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourray prendre quelque fièvre, me voylà affolé. Foy de gentil homme1, il vault mieulx pleurer moins, et boire davantage. Ma femme est morte, et bien : par Dieu (da jurandi) 2, je ne la resuscitcray pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx n'est 3 : elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités : autant nous en pend à l'œil. Dieu gard le demourant! il me fault penser d'en trouver une autre.
Mais voicy que vous ferez, dist il aux * sages femmes (où sont elles? Bonnes gens, je ne vous peux voir); allez à l'enterrement d'elle, et ce pendant je berceray icy mon filz : car je me sens bien fort altéré, et serois en danger de tomber malade : mais beuvez quelque bon traict devant : car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez sur mon honneur. À quoy obtemperans, allèrent à l'enterrement et funérailles, ei le pauvre Gargantua demeura à l'hostel. Et ce pendant fit l'epitaphe pour estre engravé, en la manière que s'ensuit :
Elle en mourut la noble Badebec,
Du mal d'enfant, qui tant me sembloit nice :
Car elle avoit visage de rebec 5,
Corps d'Espagnole, et ventre de Souisse.
1 C'était le serment ordinaire de François Ier.
i 2 Les commentateurs prétendent qu'il faut sous-enteudre veniam.
Nous aimons mieux l'explication suivante , que nous fournissent des notes inédites de la Monnoie. Dans le Donat , cap. de Âdverbio, le maître interroge le disciple sur les adverbes de temps, de lieu, etcv et il lui demande « Da temporis , « da separandi , da jurandi, » et sous-entend toujours adverèia.
3 « Mon pauvre garçon , tu veux a donc aller par-delà le paradis ? »
I — Ce mot de la vieille Mme Pilou à son fils, qui se livrait à des actes de dévotion outrée ( Voy. les Historiettes de Tallemant), paraît ur.g réminiscence de cet endroit de Rabelais.
4 C'est là une malice de Rabelais. Il joue sui le mot sage. Où sont-elles? — C'est-à-dire où soni les femmes sages? — Et Gargantua ne les peut voir, tant elles sont rares. Bonnes gens ! est ici une exclamation de pitié, encore fort usitée en quelques provinces.
s Le rebec était le violon. Un