A LESPRIT DE LA ROYNE DE NAVARRE
Esprit abstraict, ravy, et ecstatic,
Qui, fréquentant les cieulx, ton origine,
As délaissé ton hoste et domestic,
Ton corps concords, qui tant se morigine
A tes edictz , en vie peregrine
Sans sentement, et comme en apathie,
Voudrois tu point faire quelque sortie
De ton manoir divin , perpétuel ;
Et ça bas voir une tierce partie
Des faits joyeux du bon Pantagruel2?
1 Voici un dizain qui a •fait écrire dix pages de commentaires.
Le Duchat, qui n'avait point assez consulté les éditions anciennes, prétend que Rabelais s'adresse ici aux mânes de la reine de Navarre ; mais il a été réfuté par un argument sans réplique. Marguerite de Valois (le fait est constant) n'est morte qu'en 1549, et ce dizain se lit dans l'édition de 1546.
Remarquons d'ailleurs que Rabelais s'adresse , non à l'âme de Marguerite, mais à son esprit.
C'est 'ainsi que Baïf dit , dans
les vers suivants, à son ami le Roy,
l'éditeur du Verger de musique de
Jannequin :
Où est ce qu'on n'oit point Janequin résonner?
Janequin qui si bien fait les vois s'entre-
[suivre, Que d'un plaisant nectar les oians il enivre. Et contreint les esprits les corps abandonner,
Rabelais représente l'esprit de ' Marguerite comme fréquentant les cieux, et Lui propose de descendre de ces hautes régions pour lire son livre. On sait qut Marguerite, vers la fin de sa vie, S2 retira du monde
et se livra à un mysticisme exalté.
C'est à cette circonstance que Rabelais fait allusion. Notre auteur parle là le langage des platoniciens, comme on peut le voir par ce passage traduit de Macrobe :
« .... L'homme meurt lorsque l'âme , sans abandonner le corps , docile aux leçons de la sagesse ,
renonce aux plaisirs des sens
Voilà l'espèce de mort que , selon Platon, le sage doit désirer. » (Macrobe, Songe de Scipion, 1. I, cK- 13.,
2 Les éditeurs modernes , à la suite de ce dizain , en placent un second que nous nous contentons de reproduire en note , parce qu'il ne se trouve dans aucune édition contemporaine de Rabelais :