CHAPITRE XI
De l'adolescence de Gargantua.
Gargantua, depuis les trois jusques à cinq ans, fut nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son père : et celuy temps passa comme les petits, enfans du pays, c'est assavoir, à boire, manger et dormir ; à manger, dormir et boire; à dormir, boire et manger.
1 Tousjours se vaultroit parles fanges, se mascaroit 2 le nez, se chaffourroit3 le visage, aculoit ses souliers, baisloit souvent aux mousches, et couroit voluntiers après les parpaillons, desquelz son père tenoit l'empire. Il pissoit sus ses souliers, il chioit en sa chemise, il se mouschoit à ses manches, il morvoit dedans sa soupe, et patrouilloit4 par tout lieu 5, et beuvait en sa pantoufle, et se froîtoit ordinairement le ventre d'un panier. Ses dents aguisoit d'un sabot, ses mains lavoit de potage, se pignoit6 d'un goubelet, s'asseoit entre deux selles le cul à terre, se couvroitd'un sac mouillé, beuvoit en mangeant sa soupe, mangeoit sa fouace sans pain, mordoit en riant, rioit en mordant, souvent crachoit au bassin, petoit de gresse, pissoit contre le soleil, se cachoit en
1 Dans cette longue énumération des gestes de Gargantua , Rabelais a pour but d'indiquer qu'il faisait les choses de travers. — Nous n'avons pas cru utile de multiplier ici les notes, sans grand profit poulie lecteur.
2 Barbouillait de noir. [Mascara, en provençal.)
8 Couvrait de taches. Ce mot est
encore usité dans la Charente.
4 Patrouiller ou patouiller sont encore usités en plusieurs patois , avec la signification de : Piétiner dans la boue.
6 Ce qui suit , jusqu'aux mots escorchoit le renard , manque dans l'édit. antér. à 1535 et dans celles de 1535 et de Dolet.
6 Se peignait.
GAKGANTUA.
ï'eau pour la pluye, battoit à froid, songeoit creux, faisoit le succré, escorchoit le renard1, disoit la patenostre du cinge*. retournoit à ses moutons, tournoit les truies au foin, battoi! le chien devant le lion, mettoit la charrette devant les bœufz, se gratoit où ne luy demangeoit point, tiroit les vers du nez, trop embrassoit et peu estraignoit, mangeoit son pain blanc le premier, ferroit les cigalles, se chatouilloit pour se faire rire, se ruoit très bien en cuisine, faisoit gerbe de feurre3 aux dieux, faisoit chanter Magnificat à matines et le trouvoit bien à propos, mangeoit choux et chioit pourrée, cognoissèit mousches en laict4, faisoit perdre les pieds aux mousches, ratissoit le papier, chaffouroit le parchemin, gaignoit au pied , tiroit au chevrotin, comptait sans son hoste, battoit les buissons sans prendre les oizillons, croyoit que nues fussent paelles d'airain5, et que vessies fussent lanternes; tiroit d'un sac deux moultures, faisoit de l'asne pour avoir du bren, de son poing faisoit un maillet, prenoit les grues du premier sault, vouloit que maille à maille on fist les haubergeons6, de cheval donné tousjours regardoit en la guculle7, saultoit du coq à l'asne, mettoit entre deux verdes une meure, faisoit de ia terre le fossé, gardoit la lune des loups8. Si les nues tomboient, esperoit prendre
1 Écorcher le renard se dit encore pour : vomir. Cette image est mise en «action dans une des sculptures qui ornent le jubé de Saint- Fiacre au Faouet , en Bretagne. De la bouche d'un homme personnifiant l'ivrognerie sort un renard à moitié dépouillé. Voy. à ce sujet, dans les Annales archéologiques , t. III, p. 18, un piquant article de M. de Guilhermy.
' 2 « C'est-à-dire , suivant I.e Duchat , murmurait entre ses dents, comme fait le singe en remuant les babines. •»
3 De paille , au lieu de leur offrir la plus belle gerbe.
4 Je connois bien mousches en laict.
(Villon.)
C'est-à-dire : » Je sais distinguer le blanc du noir. »
s Poêles d'airain Villon avait
dit dans sa Double Ballade, parlant
de sa maîtresse :
Abusé m'a et faict entendre Tousjours d'ung que il fusl un autre... l>u Ticil mâchefer que fust peaulhre , [)u ciel une paesle d'arain.
6 Plusieurs raisins procèdent d'un hourjon. Et maille à maille on faille liauberjeon.
Vers de Crétin (p. 232, éd. Coustelier), et non de Joinville, comme le prétend Johanneau.
1 « ... car j'oy tenir.
Aux saiges, qu'à cheval donné On ne doibt point la gueule ouvrir.
(Coquillart.)
8 Protégeait, défendait la lune contre les loups.
LIVIŒ 1, CIIA1MTIU-: XI.
les allouettes; faisoit de nécessité vertu, faisoit de tel pain soupe, se soueioit aussi peu des rai? comme des feonduz. Tous les matins escorchoit le renard; les petits chiens de ton père mangeoient.en son escuelle, Juy de mesmes mangeoit avec eux. Il leur mordoit les oreilles, ilz luy graphinoient1 le nez, il leur soufftoit au cul, ilz luy leschoient les badigoinecs2.
Et sabez quey hillotz? Que mau de pipe bous bire3, ce petit paillard tousjours tastonnoit ses gouvernantes cen dessus dessous'*, cen devant derrière, harry bourriquet : et desja commençoit exercer sa braguette. Laquelle un chascun jour ses gouvernantes ornoient de beaux boucquets, de beaux rubans, de belles fleurs, de beaux flocquars5 : et passèrent leur temps à la faire revenir entre leurs mains, comme un magdaleon d'entraict6. Puis s'esclaffoient7 de rire quand elle levoit les oreilles, comme si le jeu leur eust pieu. L'une la nommoit ma petite dille, l'autre ma pine, l'autre ma branche de coural, l'autre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possoucr, ma teriere, ma pendilloche,
1 Egratignaient (grajigna , eu prov.; grafigné , en saintongeais et en bourguignon) .
2 Les lèvres. S'en liché les badigoene, les badigoi?iccs,s'en lécher les lèvres (en saintongeaisV
3 Et savez-vous , mes enfants .
Que le mal de pipe (à renfermer le vin), l'ivrognerie, vous retourne 1 (en dial. gasc. )
* Cette orthographe est la vérible , bien qu'elle n'ait pas prévalu.
Autrefois on disait cen pour ce, ainsi qu'on le voit dans une lettre d'Adalbéron, de 940 : « Pour cen que m'as été féaules. » Cen dessus dessous était donc la même chose que ce dessus dessous , comme écrit Froissait, et voulait dire : ce qui était dessus étant dessous.
5 Touffes de rubans.
6 Par Magdaleon on désigne de
petites masses cylindriques d'emplâtres amollies dans les mains.
Entraict , entrait, vieux mot dont il ne reste que les composés , rentraire et rentrailure , désignait l'action de joindre bord à bord deux morceaux séparés, soit qu'il s'agît de pièces de bois , d'étoffes , ou, par analogie, des lèvres d'une plaie.
C'est en ce dernier sens qu'il est em ployé dans le Roman d'Alexandre.
Lor plaies fait laver et tordre et essuier. Et jus d'erbes couler et empl'Ures loier. Et desus les entrais bender et eslancicr.
Un magdaleon d'entraict est donc un rouleau de toile à emplâtre servant à recoller les bords d'une plaie.
Dans l'édition antérieure a 1535 on lit : « Comme kx paste dedans la mect (le pétrin). »
7 Eclataient de rire. ( En provençal , esclafu.)
126 GARGANTUA
mon rude esbat roide et bas, mon dressouoir, ma petite andouille vermeille, ma petite couille bredouille. Elle est à moy, disoit l'une. C'est la mienne, disoit l'autre. Moy ( disoit l'autre ), n'y auray je rien? par ma foy, je la couperay donc. Ha couper (disoit l'autre), vous luy feriez mal, madame ; coupez vous la chose aux enfans? Il seroit monsieur sans queue.
Et, pour s'esbatre comme les petits enfans du pays *, luy firent un beau virollet 2 des ailes d'un moulin à vent de Mire balays3.
1 De noslre pays (édit. antér. à I enfants. Virolet vient du mot mve> 1535). I tourner.
s Petit moulin pour amuser les I 3 En Poitou.