LIVRE III, CHAPITRE IV
un seul labeur peine ce monde, c'est forger sang continuellement. En ceste forge sont tous membres en office propre : et est leur hiérarchie telle que sans cesse l'un de l'autre emprunte, l'un à l'autre preste, l'un à l'autre est debteur. La matière et métal * convenable pour estre en sang transmué est baillée par nature : Pain et Vin. En ces deux sont comprises toutes espèces des alimens. Et de ce est dit le companage 2, en langue goth. Pour icelles trouver, préparer et cuire, travaillent les mains „ cheminent les pieds, et portent toute ceste machine : les yeulx tout conduisent. L'appétit, en l'orifice de l'estomac, moyennant un peu de melancholie aigrette, que luy est transmis de la râtelle, admoneste de enfourner viande. La langue en fait l'essay, les dents la maschent, l'estomac la reçoit, digère, et chylifie. Les veines mesaraïques s en sugcent ce qu'est bon et idoine * : délaissent les excremens (lesquelz, par vertu expulsive, sontvuiaes hors par exprés conduictz) ; puis la portent au foye : il la transmue de rechef, et en fait sang. Lors quelle joye pensex vous estre entre ces officiers , quand ilz ont veu ce ruisseau d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la joye des alchymistes quand, après longs travaulx, grand soing et despense, ilz voyent les metaulx transmués dedans leurs fourneaulx.
Adonc chascun membre se prépare et s'esvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy trésor. Les roignons, par les veines emulgentes, en tirent l'aiguosité, que vous nommez urine, et, par les uretères, la découlent en bas. Au bas trouve réceptacle propre, Cest la vessie, laquelle en temps opportun la vuide hors. La râtelle en tire le terrestre, et la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en
1 Le mot métal ne s'est pas toujours entendu dans le sens absolu d'aujourd'hui. On désignait ainsi toute matière destinée à être tra-
désignait dans la langue doc ou langue goth , et désigne encore en provençal , tout ce qui se mange avec le pain .
vaillée : « Metallum, pro quolibet i 3 Du mésentère. On disait memateria usurpatum colligitur. » (Du , sareïques et mesenteriques (voy Cange.) Cotgrave).
* Coumpanage , coumpanaqi , 4 Convenable [idoneus^
PANTAGRUEL
soubstraict la cholere1 superflue. Puis est transporté en une autre officine, pour mieux estre affiné, c'est le cœur. Lequel, par ses mouvements diastolicques et systolicques 2, le subtilie et enflambe, tellement que par le ventricule dextre , le met à perfection, et par les veines l'envoyé à tous les membres. Chascun membre l'attire à soy, et s'en alimente à sa guise : pieds, mains, yeulx, tous : et lors sont faits debteurs, qui par avant estoient presteurs. Par le ventricule gauche, il le fait tant subtil, qu'on le dit spirituel; et l'envoie à tous les membres par ses artères, pour l'autre sang des veines eschauffer et esventer. Le poulmon ne cesse, avec ses lobes s etsouffletz, le refraichir. En recognoissance de ce bien, le cœur luy en départ le meilleur, par la veine arteriale. En fin , tant est affiné dedans le retz merveilleux que, par après, en sont faits les esprits animaulx, moyennans lesquelz elle imagine , discourt, juge, resouldt, délibère, ratiocine, et remémore4. Vertus guoy ! je me naye, je me perds, je m'esgare, quand je entre on profond abisme de ce monde,ainsi prestant, ainsi debvant. Croyez que chose divine est prester ; debvoir est vertu heroicque.
Encores n'est ce tout. Ce monde , prestant, debvant, empruntant, est si bon que, ceste alimentation parachevée, il pense desja prester à ceux qui ne sont encores nés ; et, par prest, se perpétuer s'il peut, et multiplier en images à soy semblables, ce sont enfans. A ceste fin, chascun membre du plus précieux de son nourrissement décide et roigne une portion, et la renvoie en bas : nature y a préparé vases et réceptacles opportuns, par les quelz descendent es genitoires en longs ambages etflexuosités : reçoit forme compétente, et trouve lieux idoines, tant en l'homme comme en la femme,
1 La bile ou le fiel (du grec XoXr)).
2 (Du grec &taaT£X).w, je dilate, et (TUdTÉXXa) , je resserre. ) Par diastole on désignait la dilatation du cœur et des artères ; par systole, leur affaissement ou leur contraction
(A«c. dict. des mots de médecine).
3 (Du grec >oëôç, a?isa.) On désignait et on désigne encore ainsi les parties pendantes du foie et des poumons , parce qu'on les peut facilement saisir.
* Raisonne et se souvient.