LIVRE III, CHAPITRE V
eau, si premièrement ilz n'avoient en leurs propres pastifz foussoyé et bêché , jusques à trouver celle espèce de terre qu'on nomme ceramite ( c'est terre à potier), et là n'eussent rencontré source, ou degout d'eaux. Car icelle terre, par sa substance qui est grasse, forte, lize1, et dense, retient l'humidité, et n'en est facilement faitescours ne exhalation. Ainsi est ce grande vergoigne, tousjours , en tous lieux, d'un chascun emprunter, plus tost que travailler et gaigner. Lors seulement debvroit on (selon mon jugement) prester, quand la personne travaillant n'a peu par son labeur faire guain, ou quand elle est soudainement tombée en perte inopinée de ses biens. Pourtant, laissons ce propos, et dorénavant ne vous attachez à créditeurs. Du passé je vous délivre^
Le moins de mon plus 2, dist Panurge, en cestuy article, sera vous remercier; et, si les remerciemens doibvent estre mesurés par l'affection des bienfaicteurs, ce sera infiniment, sempiternellement : car l'amour que de vostre grâce me portez, est hors le dez d'estimation 3 ; il transcende* tout poidz, tout nombre, toute mesure : il est infîny, sempiternel. Mais, le mesurant au qualibre des bienfaits et contentement des recevans, ce sera assez laschement. Vous me faites des biens beaucoup, et trop plus que ne m'appartient, plus que n'ay envers vous deservy, plus que ne requeroient mes mérites (force est que le confesse ), mais non mie tant que pensez en cestuy article. Ce n'est là que me deult5, ce n'est là que me cuict et démange. Car, dorénavant, estant quitte, quelle contenance auray je? Croyez que je auray mauvaise grâce pour les premiers mois, veu que je n'y suis ne nourry ne accoustumé. J'en ay grand peur.
Davantage, désormais ne naistra pet en tout Salmigon dinoys qui n'ait son renvoy vers mon nez. Tous les peteurs du monde , petans , disent : Voyla pour les quittes 6. Ma vie
1 Compacte.
2 Le moindre de mes devoirs [ihemost îcan1 t/te leasl Iskoula, Cotgrave) .
3 Au-delà de toute appréciation.
* Surpasse ( du latin
^ uu ictun transcender e).
5 Ce qui me chagrine (dolet, lat.).
6 Les quittes signifie ici les gens libérés, qui ne doivent plus rien.
PANTAGRUEL
finera bien toit, je le prevoy. Je vous recommande mon epitaphe. Et mourray tout confîct en petz. Si quelque jour, pour restaurant à faire peter les bonnes femmes, en extrême passion de colique venteuse , les medicamens ordinaires ne satisfont aux médecins, la momie1 de mon paillard et empeté corps leurs sera remède présent. En prenent tant peu que direz2, elles petront plus qu'ilz n'entendent. C'est pour quoy je vous prirois voluntiers que de debtes me laissez quelque centurie3 : comme le roy Loys unziesme, jettant hors de procès Miles d'Illiers *, evesque de Chartres, fut importuné luy en laisser quelque un pour se exercer. J'aime mieux leurs donner toute ma cacqueroliere, ensemble ma hannetonniere 5 ; rien pourtant ne déduisant du sort principal6. Laissons, dist Pantagruel, ce propos, je vous l'ayja dit une fois.
Dans les Facéties de Pogge, il est fait allusion au dicton : voila poitr la barbe des quittes, mais cela n'en explique pas l'origine.
1 L'abbé Morellet nous atteste que, de son temps encore, la momie d'Egypte était employée comme tonique et confortatif.
2 Tant peu que "vous pourrez dire.
3 Centaine (kundred, Cotgrave).
* Despériers raconte , dans sa
nouvelle XXXVI . que te Miles ou
Milo d'Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris, en 1493 « avoit des procès un million, et dit-on qu'un jour le Eoy les lui voulut appoincter, mais l'Evesque n'y voulut point entendre, disant au Eoy que s'il lui ostoit ses procès , il lui ostoit la vie. •
5 Les prestations qu'on me doit à propos des escargots et des hannetons.
6 Du capital.