‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 275 sur 401 · LIVRE Ul, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE Ul, CHAPITRE IX

sa petite oye l (ce sont bras, jambes, teste, poulmon , foye et râtelle ), tant luy deschiqueterois ses habillemens à bastons rompus, que le grand Diole2 en attendroit l'ame damnée à la porte. De ces tabus3 je me passerois bien pour ceste année, et content serois n'y entrer point. Point donc ne vous mariez, respondit Pantagruel.

Voire mais, dist Panurge, estant en estât tel que je suis, quitte, et non marié. Notez que je dis quitte, en la maie heure*. Car, estant bien fort endebté, mes créditeurs ne seroient que trop soigneux de ma paternité. Mais quitte, et non marié, je n'ay personne qui tant de moy se souciast, et amour tel me portast, qu'on dit estre amour conjugal. Et, si par cas tombois en maladie, traicté ne serois qu'au rebours. Le sage dit : Là où n'est femme, j'entends mère familles, et en mariage légitime, le malade est en grand estrif 5. J'en ayveu claire expérience en papes, legatz, cardinaux, evesques, abbés, prieurs, prestres et moines. Or là jamais ne m'auriez 6. Mariez vous donc de par Dieu, respondit Pantagruel.

Mais si, dist Panurge, estant malade et impotent au debvoir de mariage, ma femme, impatiente de ma langueur, à autruy se abandonne!!, et non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast cle ma calamité, et que pis est, me desrobast, comme j'ayveu souvent advenir: ce seroit pour m'achever de peindre, et courir les champs en pourpoint. Point donc ne vous mariez, respondit Pantagruel.

Voire mais, dist Panurge, je n'aurois jamais autrement filz v.e filles légitimes, es quelz j'eusse espoir mon nom et armes

1 C'est ainsi qu'on appelait ,

du temps de Rabelais , l'abattis

de l'oie. Au siècle suivant ces mots

désignèrent certaines garnitures de

l'ajustement. — Que vous semble

de ma petite oie? (Molière) — et,

par suite, ce que la Fontaine a cru

devoir expliquer dans ces vers :

Menus détail?, buisers donnés et pris, IjQ petite oie, enfin ce qu'on appelle En r»on françois les préludes d'amours.

2 Grand diable.

3 Soucis.

* Pour mon malheur

Eté,

par fata-

5 En grand danger. Ubi non est millier, ingemiscil egens. (Vulgate.)

6 II faut supposer ici que m'auriez est prononcé suivant l'usage vulgaire ancien, mariez.

PANTAGRUEL

perpétuer; es quelz je puisse laisser mes héritages et acquestz (j'en feray de beaux un de ces matins, n'en doubtez, et d'abondant seray grand retireur de rentes)1 ; avec les quelz je me puisse esbaudir, quand d'ailleurs serois meshaigné2, comme je voy journellement vostre tant bening et débonnaire père faire avec vous, et font tous gens de bien en leur sérail et privé. Car quitte estant, marié non estant, estant par accident fasché En lieu de me consoler3, advis m'est que de

mon mal riez. Mariez vous donc de par Dieu, respondit Pantagruel *.

1 J'amortirai bien les rentes dont mes biens seront grevés. Sous noire ancienne législation, les charges de rentes étaient bien plus communes et compliquées qu'aujourd'hui.

Pathelin (dans la farce ) dit au Drapier :

J'avois mis à part quatre-vingli Esciu, pour retraite une rente.

El le Drapier dit à son tour, en parlant, un peu plus bas, de Pathelin :

Hé Dieu ! quel retrayeur de rentes!

2 Mutilé, et, par extension, chagriné, cbagiin.

Ronsard, qui s'est servi de cette expression dans la Franciade , a cru devoir ajouter en note : « Nos critiques se moqueront de ce vieux

mot françois -, mais il faut les laisser caqueter. »

3 Nous adoptons complètement ici l'opinion de Moiellet. Après ces mots par accident fasché, Panurge allait exposer les inconvénients de sa situation , quand il s'aperçoit que Pantagruel se moque de lui.

Il s'arrête donc et dit : En lieu de me consoler.

4 Rabelais a marqué de son cachet cette plaisante consultation sur le mariage, mais on en trouve des exemples avant et après lui. M. Antony Méray dans ses Libres prêcheurs, p. 51, a cité, d'après Jean Raulin , la scène de la veuve demandant à son curé si elle doit se marier avec son valet. Molière, dans son Mariage force, se. 2, 5, 8, 10, etc., a largement mis à profit ce Ille i;^ ch. 9, 14, 30, 35, etc.

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