LIVRE I, CHAPITRE XXXIX
me rafraîchira le foyc. Baille icy, que je gargarise. Deposita cappa1, dist Gymnaste, ostons ce froc. Ho, par Dieu, dist le moine, mon gentilhomme, il y a un chapitre in statutis ordi* ras, auquel ne plairoit Le cas2. Bren, dist Gymnaste, bren pour vostre chapitre. Ce Croc vous rompt les deux espaules. Mettez bas. Mon amy, dist le moine, laisse le moy, car par Dieu je n'en boy que mieulx. 11 me fait le corps tout joyeux. Si je le laisse, messieurs les pages en feront des jarretières, comme il me fut fait une fois à Coulaines 3. Davantage, je n'auray nul appétit. Mais si en cest habit je m'assis à table, je boiray par Dieu et à toy, et à ton cheval. Et de hait. Dieu gard de mal la compagnie !
J'avois soupe, mais pour ce ne mangeray je point moins : car j'ay un estomac pavé, creux comme la botte Saint Benoist 4, tousjours ouvert comme la gibbessiere d'un advocat. De tous poissons, fors que la tanche 6, prenez l'aisle de la perdrix, ou la cuisse d'une nonnain. N'est ce falotement mourir, quand on meurt le caiche 6 roide7? Nostre prieur aime fort le blanc de chappon. En cela, dist Gymnaste, il ne semble point aux renards; car, des chappons, poulies, poullets qu'ilz prennent, jamais ne mangent le blanc. Pourquoy ? dist le moine. Parce, respondit Gymnaste, qu'ilz n'ont point de cuisiniers à les cu-ire. Et, s'ilz ne sont competentement
1 Ces mots sont tirés des rituels qui déterminent les cas où l'officiant devra ôter sa cliappe.
2 Probablement le chapitre qui défend sous peine d'excommunication à un religieux de quitter son habit.
" Près de C binon.
* C'est ainsi, dit Huet, qu'est appelée la grande tonne de Saint- Benoît, qui est à Bologne , et botta en italien signifie une bouteille , du latin butta. » Cette explication nous est fournie par M. Baudement, Les Rabelais de Hue t. p. 29.
* De tous poissons, fors que la tenche , Prenez le dos , laissez la penche
Le proverbe pouvait bien être picard, comme le prétend H. Estienne.
— Penche pour panse , est la forme picarde.
6 La queue.
7 On voit que le moine songe à ce vers :
Arrectus moritur inonacha quicumque po-
[titur.
Du reste il parle à bâtons rompus, comme on le fait à table.
Il commence des proverbes et ne les finit point. En fait de friands morceaux, aile de perdrix, cuisse de nonnain , ce lui est tout un , etc.
GARGANTUA
cuits, îlz demeurent rouges et non blancs. La rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont assez cuites. Exceptez les gammares1 et escrevices, que l'on cardinalise à la cuite. Feste Dieu Bavard, dist le moine, l'enfermier2 de nostre abbaye n'a donc la teste bien cuite, car il a les yeulx rouges comme* un jadeau de vergne 3. Geste cuisse de levraut est bonne pour les goutteux4.
A propos truelle 5, pourquoy est ce que les cuisses d'une damoiselle sont tousjours fraiches? Ce problesme, dist Gargantua, n'est ny en Aristoteles, ny en Alexandre Aphrodisé, nyen Plutarque. C'est, dist le moine, pour trois causes, par lesquelles un lieu est naturellement refrai chy. Primo , pource que l'eau decourt tout du long. Secvndo, pour ce que c'est un lieu ombrageux, obscur et ténébreux, auquel jamais le soleil ne luict. Et tiercement, pource qu'il est continuellement esventé des vents du trou de bize, de chemise 6, et d'abondant de la braguette. Et de hait.
Page à lahumerie. Crac, crac, crac. Que Dieu est bon, qui nous donne ce bon piot ! J'advoue7 Dieu, si j'eusse esté au temps de Jesuchrist, j'eusse bien engardé que les Juifz ne l'eussent pris au jardin d'Olivet. Ensemble, le diable me faille 8 si j'eusse failly de coupper les jarrets à messieurs les
1 Homards [cammarus).
2 Infirmier [infirmarius , Du Cange). Enfermier se dit encore en patois tourangeau. Morellet croit qvC enfermier signifie ici le dépensier du couvent qui , ayant les clefs de tout et en particulier de la cave, avait les yeux rouges d'avoir trop bu.
3 Petite jatte d'aune. Ces deux mots appartiennent encore aux dialectes de la Saintonge et de la Touraine.
4 Cette opinion , qui se trouve dans Pline (Ilist. nat., liv. XVIII , c. 1G), était partagée par les contemporains de Rabelais. Le célèbre Huet, dans des notes manuscrites sur ce passage, cons-
tate que, de son temps encore, la plupart des goutteux portaient sur eux un pied de lièvre , croyant ainsi se préserver de la goutte.
8 C'est la moitié d'un dicton populaire : « A propos truelle, bonjoîcr, maçon ! »
6 On comprend de reste ce que signifie trou de bise, trou de vent.
On lit dans la Légende de Faifeu:
Or la couslume a la femme souvent
A son mary faire boire son veut,
Que gaudis^eurs , sans en faire autre mise,
Nomment et client le vent de la chemise.
7 J'en prends Dieu à témoin.
8 Le moine ne provoque pas le diable; au contraire : que le diable ne m'emporte pas!
L1VIŒ l, CHAIMTRU XXXIX.
apostres, qui fuirent tant laschcmcnt après qu'il/, curent bien soupe *, et laissèrent leur bon maistre au besoing. Je hays plus que poison un homme qui luit quand il faut jouer des cousteaux. Hon, que je ne suis roy de France pour quatrevingts ou cent ans2! Par Dieu, je vous mettrois en chien courtaut les fuyars de Pavie. Leur fièvre quartaine 3! Pourquoy ne mouroient ilz là plus tost que laisser leur bon prince en ceste nécessité ? N'est il meilleur et plus honorable mourir vertueusement bataillant, que vivre fuyant villainement *?
Nous ne mangerons gueres d'oisons ceste année. Ha, mon amy, baille de ce cochon. Diavol ! il n'y a plus de mousts. Germinavit radix Jesse6. Je renie ma vie, je meurs de soif. Ce vin n'est des pires. Quel vin beuviez vous à Paris ? Je me donne au diable si je n'y tins plus de six mojs pour un temps maison ouverte à tous venans. Cognoissez vous frère Claude de Saint Denys7? 0 le bon compagnon que c'est! Mais quelle mousche l'a picqué? 11 ne fait rien qu'estudier depuis je ne sçay quand. Je n'estudie point de ma part. En nostre abbaye nous n'estudions jamais, de peur des auripeaux8. Nostre feu
1 Ce trait est charmant. — Frère Jean place en première ligne la reconnaissance du -ventre.
1 Ha! que ne suis-je roi pour cinq ou six [vingts ans!
(Régnier, sat. VI.)
3 Imprécation très-usitée autreibis.
L'une dit : Vos Dèvres quarlaines.
\ es sanglantes Gevres quarlaines.
(Coquillart.)
* François Ier pouvait bien , en faveur de pareils passages , être porté à l'indulgence envers Rabelais.
B De sauce au moult que Taille- 7ant recommande pour un tel mets.
6 Ces trois mots sont pris de la ^ïble ; ils constituent "ici une équisuque graveleuse.
El egredielur virga de radiée Jesse , et fios de radiée ascendel.
(Isa'ie , ch. XI, v. 1. )
Nous lisons dans un très-vieux
noël :
Par parfaite médecine M'ont là adressé Une immaculée racine Sortant de Jessé
On voit la propriété que Rabelais doit attribuer à la racine de Jesse, et comment il n'y a plus de mousl (de mon).
7 (Édit. ant. à 1535.) — Dans les autres on lit : Claude des hauts barroys. — Peut-être ce frère Claude de Saint-Denis désignait-il trop clairement un moine dont Rabelais aura été forcé plus tard de dissimuler le nom.
8 Mal d'oreilles.
GARGANTUA
abbé disoit que c'est chose monstrueuse voir un moine savant1. Par Dieu, monsieur mon amy, magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes %.
Vous ne vistes onques tant de lièvres comme il y en a ceste année. Je n'ay peu recouvrir ny autour, ny tiercelet, de lieu du monde. Monsieur de la Bellonniere m'avoit promis un la nier, mais il m'escrivit nagueres qu'il estoit devenu patois 3. Les perdrix nous mangeront les oreillles mesouan *. Je ne prends point de plaisir à la tonnelle5, car je y morfonds. Si je ne cours, si je ne tracasse, je ne suis point à mon aise. Vray est que, saultant les hayes et buissons, mon froc y laisse du poil. J'ay recouvert6 un gentil lévrier. Je donne au diable si luy eschappe lièvre. Un laquais le menoit à M. de Maulevrier7, je le destroussay : fis je mal? Nenny, frère Jean, dist Gymnaste, nenny, de par tous les diables, nenny. Ainsi, dist le moine 8, à ces diables, ce pendant qu*ilz durent. Vertus Dieu, qu'en eust fait ce boiteux? Le corps Dieu, il prend plus de plaisir quand on luy fait présent d'un bon couble de bœufz 9. Comment, dist Ponocrates, vous jurez, frère Jean ? Ce
1 On disait en proverbe : Indoctus ii t monacus. Nous lisons dans un des sermons de Menot :
« Sed nunc quid in cameris sa-
« cerdotum reperies? An expositio-
« nem epistolarum aut postillaui
« super evangelia? Non. Facerel
« eis malum in capite magister Ni-
« colaus de Lira. Quid ergo? unum
« arcuni , vel balistam , spatum aut
« aliud genus armorum. »
fcopins,
'N'en déplaise aux docteurs, cordelïers, ja-
Pardieu , les plus grands clercs ne sont pas
[les plus fins.
(Régnier, Sat. III.)
Peut-être pantois. Nous disons encore panielcr, pantelant ; angl., to pant.
** Pour cette année.
b Filet à prendre des perdrix.
G Recouvré.
7 Louis de Brézé, comte de Maulevrier, était grand veneur de France sous Louis XI et boiteux. Rabelais rappelle ici son nom pour faire un jeu de mots de plus. Il oppose maulevrier ^mauvais lévrier) à gentil lévrier, comme aussi, quelques lignes avant, M. de la Bellonniere à lanier qui est une espèce de faucon.
8 C'est ainsi, dit le moine, qu'il faut en user avec ces gens-là jusqu'à ce qu'on en soit débarrassé.
Cette interprétation de Morellet nous semble la seule bonne.
9 II paraît qu'on appelait autrefois les avares chasseurs de bœufs.
Ch. Estienne, dans son XVIe paradoxe, parlant d'un lombard , dit :
« Combien que le pauvre homme » fust plus prest a chasser aux « bœufs qu'aux lièvres. »