‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 95 sur 401 · LIVRE I, CHAPITIŒ XLV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITIŒ XLV

qu'il avoii fait par le chemin, et comment il avoit recouvert1 les pèlerins, et amené le capitaine Touqucdillon.

Puis se mirent à banqueter joyeusement tous ensemble. Ce pendant Grandgousier interrogeoit les pèlerins de quel pays ilz estoient, dont ilz venoient, et où ilz alloient. Lasdaller pour tous respondit : Seigneur, je suis de Saint Genou en Berry ; cestuy cy est de Paluau ; cestuy cy de Onzay ; cestuy cy est de Argy ; et cestuy cy est de Yillebrenin. Nous venons de Saint Sébastian prés de Nantes, et nous en retournons par nos petites journées. Yoire, mais, dist Grandgousier, qu'alliez vous faire à Saint Sébastian? Nous allions, dist Lasdaller, luy offrir nos votes contre la peste. 0, dist Grandgousier, pauvres gens, estimez vous que la peste vienne de Saint Sébastian2? Ouy, vrayement, respondit Lasdaller; nos prescheurs nous l'afferment. Ouy, dist Grandgousier, les faulx prophètes vous annoncent ilz telz abus ? Blasphèment ilz en ceste façon les justes et saints de Dieu, qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les himains? Comme Homère escrit que la peste futv mise en l'ost des Gregoys par Apollo, et comme les poètes faignent un grand tas de Yejoves3 et dieux malfaisans. Ainsi preschoit à Sinays un caphart, que saint Antoine mettoit le feu es jambes* ; saint Eutrope faisoit les hydropiques ; saint Gildas les fous; saint Genou les gouttes.

1 Secous. Éd. ant. à 1535 et éd. de 1535.

2 Nous trouvons au xvie siècle de nombreuses preuves de cette croyance. — Dans les Grans Nonels noiiveattx, par exemple, nous lisons :

Saint Seba«tien glorieux

En Lombardie Fict cesser comme vertueux

L'epydemie.

Il paraît même qu'il n'avait pas seul ce privilège : témoin ce couplet d'un autre Noël :

Pc- Jr peste vcnenoîique

Q\> nous fait tan! Je ira'ani

Prions saint Roch en publique, Car c'est l'un des principaux Avec saint Sebastien, Amen.

3 De ve, espèce de privatif [vecors, vesanus), etJovis, Jupiter.

Les Yejoves étaient au maître de l'Olympe ce qu'est l'Antéchrist à Jésus.

4 C'est là l'explication d'une imprécation qui revient souvent dans Rabelais : « Que le feu saint Antoine te aide ! » Le pauvre saint avait cette mauvaise réputation en Fiance, et surtout en Espagne, où l'on jurait por los braseros de sait Antonio.

GARGANTUA

Mais je le punis en tel exemple, quoiqu'il m'appellast hérétique, que depuis ce temps caphart quiconques n'est osé entrer en mes terres. Et m'esbahis si vostre roy les laisse preseher par son royaume telz scandales. Car plus sont à punir que ceux qui par art magique ou autre engin auroient mis la peste par le pays1. La peste ne tue que le corps, mais ce? prédications diaboliques infectionnent les âmes des pauvres et simples gens2.

Luy disant ces paroles, entra le moine tout délibéré, et leursdemanda : Dond estes vous, vous autres pauvres haires? De Saint Genou, dirent ilz. Et comment, dist le moine, se porte l'abbé Tranchelion 3 le bon beuveur? Et les moines, quelle chère font ilz? Le corps dieu, ilz biscotent vos femmes, ce pendant qu'estes en romivage4. Hinhen, dist Lasdaller, je n'ay pas peur de la mienne. Car qui la verra de jour ne se rompra ja le col pour l'aller visiter la nuyt. C'est, dist le moine, bien rentré de picques3. Elle pourroit estre aussi laide que Proserpine, elle aura par Dieu la saccade, puisqu'il y a moines autour; car un bon ouvrier metindifferentement toutes pièces en œuvre. Que j'aye la vérole, en cas que ne les trouviez engroissées 6 à vostre retour. Car seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde.

C'est, dist Gargantua, comme l'eau du Nile en Egypte, si

1 Kabelais, qui fait tenir à Grar dgousier un langage si exempt de préjugés sous certains rapports , ne paraît pas en être lui-même complètement dégagé. Il est digne de remarque qu'il parle ici , comme d'une chose admissible , de la magie appliquée à la peste.

2 Nous rétablissons la leçon de 1535, qui a été remplacée par ces mots : telz imposteurs empoisonnent les âmes.

3 II y avait, à ce qu'il paraît, un Antoine de Tranchelion , abbé de Saint-Genou ; et l'on trouve sur la carte du Chinonnais une localité

nommée les Roches-Tranckelion.

Huet propose de lire Tranchelien pour Ircniche-luji-cu .

4 Pèlerinage. Romivaige est provençal. On dit aussi roumavagi, roumairagi, etc., voyage de pèlerins a Rome, et par extension toute sorte de pèlerinage.

6 On disait aussi : c'est bienrentré de piques noires ; on entendait par là : faire dans la conversation une rentrée inopportune, comme celle de mauvaises cartes qui remplacent l'écart. (Trévoux, Cotgrave.)

c Engrossées, enceintes. Voy

p. 93. Et la groisse coguue.

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