PAR M. FRANÇOIS RABELAIS
DOCTEUR EN MEDICÎ>fE
T. Il,
Beuveurs très illustres, et vous Goutteux très precieulx. j'ay veu, receu, ouy et entendu l'ambassadeur que la seigneurie de vos seigneuries a transmis par devers ma paternité; et m'a semblé bien bon et facond orateur. Le sommaire de sa proposition je réduis en trois motz, les quelz sont de tant grande importance que jadis, entre les Romains, par ces trois motz le prêteur respondoit à toutes requestes exposées en jugement. Par ces trois motz dccidoit toutes controversies, tous complainctz, procès et diffurens, et estoient les jours dicts ma'heureux et néfastes, es quelz le prêteur n'usoit de ces trois motz : fastes et heureux, esquelz d'iceulx user souloit. Vous donnez, vous dictes, vous adjugez. O gens de bien ! je ne vous peulx voir. La digne vertus de Dieu vous soit, et non moins à moy, éternellement en ayde ! Or ça, de par Dieu, jamais rien ne faisons que son très sacré nom ne soit premièrement loué.
Vous me donnez. Quoy? un beau et ample bréviaire. Vray bis, je vous en remercia : ce sera le moins de mon plus. Quel bréviaire feust certes no pcnsoio, voyant les reigletz, la rose, les fermailz, la reUeure, et la couverture, en laquelle je n'ay omis à considérer les crocs, et les pies painctes au dessus et semées en moult belle ordonnance. Par lesquelles (comme si fussent lettres hieroglyphicques) vous dictes facilement qu'il .n'est ouvrage que de maistres, et courage que de crocqueurs
de pies. Croquer pie signifie certaine joyeulseté, par métaphore extraicte du prodige qui advint en Bretaigne, peu de temps avant la bataille donnée prés Sainct Aubin du Cormier. Nos pères le nous ont exposé, c'est raison que nos successeurs ne l'ignorent. Ce fut l'an de la bonne vinée; on donnoit la quarte de bon vin et friand pour une aiguillette borgne.
Des contrées de levant advola grand n Dmbre de gays d'un cousté, grand nombre de pies de l'aultre, tirans tous vers le ponant. Et se coustoyoient en tel ordre que sur le soir, les gays faisoient leur retraicte à gauche (entendez icy l'heur de l'augure), et les pies à dextre, assez prés les uns des aultres. Par quelque région qu'ilz passassent, ne demeuroyt pie qui ne se ralhast aux pies, ne gay qui ne se joignist au camp des gays. Tant allèrent, tant volèrent, qu'ilz passèrent sus Angiers, ville de France, limitrophe de Bretaigne, en nombre tant multipUé que, par leur vol, ilz tollissoyent la clarté du soleil aux terres subjacentes.
En Angiers estoit pour lors un vieux oncle, seigneur de sainct George, nonmié Frapin : c'est celluy qui a faict et composé les beaulx et joyeulx noëlz en langage poictevin. Il avoit un gay en dehces à cause de son babil, par lequel tous les survenans invitoit à boyre, jamais ne chantoit que de boyre, et le nommoit son goitrou. Le gay, en furie martiale, rompist sa caige, et se joignist aux gays passans. Un barbier voisin, nommé Bahuart, avoit une pie privée bien guallante. Elle de sa personne augmenta le nombre des pies, et les suivit au combat. Voicy choses grandes et paradoxes, vrayes toute foys, veues et avérées. Notez bien tout. Qu'en advint il? Quelle feust la fin? Qu'il en advint, bonnes gens? Cas merveilleux. Prés la croix de Malchara feust là bataille tant furieuse que c'est horreur seulement y penser. La fin fut que les pies perdirent la bataille, et sus le camp furent felonnement occises, jusques au nombre de 2,589,362,109, sans les femmes et petitz enfans, c'est à dire sans les femelles et petitz piaux»
VOUS entendez cela. Les gays restèrent victorieux, non toutesfoys sans perte de plusieurs de leurs bons soubdarz, dont fut dommaige bien grand en tout le pays. Les Bretons sont gens, vous le sçavez. Mais s'ilz eussent entendu le prodige, facillement eussent congnu que le malheur seroit de leur cousté. Car les queues des pies sont en forme de leurs hermines; les gays ont en leurs pennaiges quelques pourtraictz des armes de France.
A propos, le goitrou, troys jours après, retourna tout hallebrené et fasché de ces guerres, ayant un œil poché. Toutesfoys, peu d'heures après qu'il eust repeu en son ordinaire, il se remit en bon sens. Les gorgias peuple et escoliers d'Angiers par tourbes accouroient veoir Goitrou le borgne, ainsi accoustré. Goitrou les invitoit à boyre comme de coustume, adjoutant à la fin d'un chascun invitatoire : Crocquez pie. Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la bataille, tous en faisoient leur debvoir. La pie de Bahuart ne retournoit poinct. Elle avoit esté crocquée. De ce feut dict en proverbe commun : Boyre d'autant et à grands traitz estre pour vray crocquel la pie. De telles figures à mémoire perpétuelle fit Frapin peindre son tiner en salle basse. Vous la pourrez voir en Angiers, sus le tartre sainct Laurent.
Geste figure, sus vostre bréviaire posée, me fit penser qu'il y avoit je ne sçay quoy plus que bréviaire. Aussi bien à quel propos me feriez vous présent d'un bréviaire? Je en ay. Dieu mercy et vous, des vieulx jusques aux nouveaulx. Sus ce doubte ouvrant ledict bréviaire, j'apperceu que c'estoit un bréviaire faict par invention mirificque, et les reigleitz tous à propous, avecques inscriptions opportunes. Donc vous voulez qu'à prime je boive vin blanc; à tierce, sexte et none, pareillement; à vespres et complies, vin clairet. Cela vous appeliez crocquer pie; vrayement vous ne fustes oncques de mauvaise pie couvés. J'y donnerai requeste.
Vous dictes. Quoy? Que en rien ne vous ay fasché par tous
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mes livres cy devant imprimez. Si à ce propous je vous allègue
la sentence d'un ancien Pantagrueliste, encorcs moins vous
faschcray.
Ce n'est (dit-il) louange populaire Aux princes avoir peu complaire.
Plus dictes que le vin du tiers livre a, esté à vostre goust, et qu'il est bon. Vray est qu'il yen avoit peu, et ne vous plaist ce que l'on dict communément, un peu et du bon. Plus vous plaist ce que disoit le bon Evispande Verron, beaucoup et du bon. D'abondant m'invitez à la continuation de l'histoyre Pantagrueline, alleguans les utilitez et fruictz perceus en la lecture d'icelle, entre tous gens de bien; vous excusans de ce que n'avez o'otemperé à ma prière, contenant que eussiez vous reserver à rire au septante huitiesme li\Te. Je le vous pardonne de bien bon cœur. Je ne suis tant farouche, ne implacable que vous penseriez. Mais ce que vous en disois n'estoit pour vostre mal. Et vous dis pour response, comme est la sentence d'Hector proférée par Nevius, que c'est belle chose estre loué de gens louables. Par réciproque déclaration je dist et maintiens jusques au feu exclusivement (entendez et pour cause) que vous estes grands gens de bien, tous extraictz de bons pères et bonnes mères. Vous promettant, foy de piéton, que, si jamais vous rencontre en Mésopotamie, je feray tant avec le petit comte George de la basse Egypte qu'à chascun de vous il fera présent d'un beau crocodile du Xil et d'un cauquemare d'Euphrates.
Vous adjugez. Quoy? A qui? Tous les vieulx quartiers de lune aux cafars, cagotz matagotz, botineurs, papelardz, burgotz, patcspellues, porteurs de rogatons, chattemites. Ce sont noms horrificques, seulement 03'ant leur son. A la prononciation desquelz j'ay veu les cheveulx dresser en teste de vostre noble ambassadeur. Je n'y ay entendu que le hault allemant, et ne sçay quelle sorte de bestes comprenez en ces denomina-
lions. Ayant faict diligente recherche par diverses contrées, n'ay trouvé home qui les advouast, qui ainsi tolerast cstre nommé ou désigné. Je présuppose que c'est oit quelque espèce monstrueuse de animaulx barbares, on temps des haultz bonnetz; maintenant est deperie en nature, comme toutes choses sublunaires ont leur fin et période ; et ne sçavons quelle en soit la diffinition, comme vous sçavez que, subject pery, facillement périt sa dénomination.
Si, par ces termes, entendez les calumniateurs de mes escripts, plus aptement les pourrez vous nommer Diables : car, en grec, calumnie est dicte diabole. Voyez combien détestable est devant Dieu et les anges ce vice dict calumnie (c'est quand on impugne le bien faict, quand on mesdit des choses bonnes), que, par icelluy, non par aultre, quoy que plusieurs sembleroient plus énormes, sont les Diables d'enfer nommez et appeliez. Ceulx cy ne sont, proprement parlant, diables d'enfer, ilz en sont appariteurs et ministres. Je les nomme Diables noirs, blancs, diables privez, diables domesticques. Et ce que ont faict envers mes livres, ilz feront, si on les laisse faire, envers tous aultres. Mais ce n'est de leur invention. Je le dis, affin que tant désormais ne se glorifient au surnom du vieulx Caton le Censorin.
Avez vous jamais entendu que signifie cracher au bassin? Jadis les prédécesseurs de ces Diables privez, architectes de volupté, everseurs d'honnesteté, comme un Philoxenus, un Gnatho, et aultres de pareille farine, quand, par les cabaretz et tavernes es quelz Ueuxtenoient ordinairement leurs escoles, voyoient les hostes estre de quelques bonnes viandes et morceaux friandz serviz, ilz crachoient villainement dedans les platz, afiîn que les hostes, abhorrons leurs infâmes crachatz et morveaux, désistassent manger des viandes apposées, et tout demourast à ces villains cracheurs et morveux. Presque pareille, non toustes foys tant abhominable histoire nous conte l'on du medicin d'eau doulce, neveu de l'advocat, feu