LIVRE IV, CHAPITRE XLIX
esprit, et croy que je n'en repaistray que mieulx. C'est belle chose rencontrer gens de bien. » Approchans de la porte du temple, apperceusmez un gros livre doré, tout couvert de fines et précieuses pierres, Balais, Esmerauldes, Diamans et Unions plus ou autant pour le moins excellentes que celles que Octa- \-ian consacra à Juppiter Capitolin. Et pendoit en l'air ataché à deux grosses chaînes d'or au Zoophore du portai. Nous le reguardions en admiration. Pantagruel le manyoit et tournoyt à plaisir, car il y pouvoit aizement toucher. Et nous afîermoit que au touchement d'icelles, il sentoit un doulx prurit des ongles et desgourdissement des bras : ensemble temptation véhémente en son esprit de battre un sergent ou deux ■ pourveu qu'ilz n'eussent tonsure. Adoncques nous dist Homenaz : « Jadis feut aux Juifz la loy par Moses baillée esciipte des doigts propres de Dieu. En Delphes davant la face du temple d'ApoUo fut trouvée ceste sentence divinement escripte : rNÎ20I XEATTÔX. Et par certain laps de temps après feut veue El, aussi divinement escripte et transmise des Cieulx. Le simulachre de Cybele feut des Cieulx en Phrj'^gie transmis on champ nommé Pesinunt. Aussi feut en Tauris le simulachre de Diane, si croyez Euripides. L'oriflambe feut des Cieulx transmise aux nobles et treschrestians Roys de France, pour combattre les Infidèles. Régnant Numa Pompilius, Roy second des Romains en Rome, feut du Ciel veu descendre le tranchant bouclier, dict Ancile. En AcropoUs de Athènes jadis tomba du ciel empiré la statue de Minerve. Icy semblablement voyez les sacres Decretales escriptes de la main d'un ange Chérubin. Vous aultres gens Transpontins, ne le croirez pas. — Assez mal, respondit Panurge. — Et à nous icy miraculeusement du Ciel des Cieulx transmises, en façon pareille que par Homère, père de toute Philosophie (exceptez tous jours les dives Decretales), le fleuve du Nile est appelé Diipetes. Et parce qu'avez veu le Pape, evangeUste d'icelles et protecteur sempiternel, vous
sera de par nous permis les veoir et baiser au dedans, si bon vous semble. Mais il vous conviendra par avant trois jours jeûner et régulièrement confesser, curieusement espluchans et inventorizans vos péchez tant dru qu'en terre ne tombast une seule circonstance, comme divinement nous chantent les dives Decretales que voyez. A cela fault du temps.
— Home de bien, respondit Panurge, Decrotoueres, voyre, diz je, Decretales avons prou veu en papier, en parchemin lanterné, en velin, escriptes à la main, et imprimées en mouUe. Ja n'est besoing que vous penez à cestes cy nous monstrer. Nous contentons du bon vouloir et vous remercions autant.
— Vraybis, dist Homenaz, vous n'avez mie veu cestes cy angelicquement escriptes. Celles de vostres pays ne sont que transsumpts des nostres, comme trouvons escript par un de nos antiques Scholiastes Decretalins. Au reste vous prye n'y espargner ma peine. Seulement advisez si voulez confesser et jeûner les troys beaulx petitz jours de Dieu. — ■ De cons fesser, respondit Panurge, tresbien nous consentons. Le jeune seulement ne nous vient à propous, car nous avons tant et trestant par la marine jeune que les araignes ont faict leurs toilles sus nos dens. Voyez icy ce bon frère Jan des Entommeures (à ce mot Homenaz courtoisement luy bailla la petite accolade), la mousse luy est creue on gouzier par faulte de remuer et exercer les badiguoinces et mandibules. — Il dict vray, respondit frère Jan. J'ay tant et trestant jeune que j'en suys devenu tout bossu.
— Entrons, dist Homenas, doncques en l'Ecclise, et nous pa donnez si présentement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L'heure de myjour est passée, après laquelle nous défendent nos sacrées Decretales messe chanter, messe, diz-je, haulte et légitime. Mais je vous en diray une basse et seiche.
— J'en aimeroys mieulx, dist Panurge, une mouillée de quelque bon vin d'Anjou. Boutez doncq, boutez bas et roidde. — Verd et bleu, dist frère Jan, il me desplaist grandement