‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 110 sur 279 · COMMENT HOMENAZ DONNA A PANTAGRUEL DES POIRES DU BON CHRISTIAN · texte numérisé non relu

COMMENT HOMENAZ DONNA A PANTAGRUEL DES POIRES DU BON CHRISTIAN

Epistemon, frère Jan et Panurge, voyans ceste fâcheuse catastrophe, commencèrent au couvert de leurs serviettes crier : Myault, myault, myault, faignant ce pendent de s'essuer les œilz, comme s'ilz eussent ploré. Les filles feurent bien aprises et à tous présentèrent pleins hanatz de vin Clementin avecques abondance de confictures. Ainsi feut de nouveau le bancquet resjouy. En fin de table Homenaz nous donna grand nombre de grosses et belles poyres, disant : « Tenez, amis : poires sont singulières, lesquelles ailleurs ne trouverez. Non toute terre porte tout. Indie seule porte le noire Ebene. En Sabée provient le bon encens. En l'isle de Lemnos la terre Sphragitide. En ceste isle seule naissent ces belles poires. Faitez en si bon vous semble, pépinières

en vos pays. — Comment, demanda Pantagruel, les nommez vous? Elles me semblent tresbonnes, et de bonne eau. Si on les cuisoit en Casserons par quartiers avecques un peu de vin et de sucre, je pense que seroit viande très salubre tant es malades comme es sains. — Non aultrement, respondit Homenaz. Nous sommes simples gens, puys qu'il plaist à Dieu. Et appelons les figues figues, les prunes prunes, et les poires poires. — Vrayement, dist Pantagruel, quand je seray en mon mesnaige (ce sera, si Dieu plaist, bien toust), j'en af&eray et hanteray en mon jardin de Touraine sus la rive de Loyre, et seront dictes poires de bon Christian. Car oncques ne veiz Christians meilleurs que ces bons Papimanes. — Je trouveroys, dist frère Jan, aussi bon qu'il nous donnast deux ou trois chartees de ses filles. — Pourquoy faire? demandoit Homenaz. — Pour les saigner, respondit frère Jan, droict entre les deux gros orteilz avecques certains pistolandiers de bonne touche. En ce faisant sus elles, nous hanterions des enfans de bon Christian, et la race en nos pays multiplieroit ; es quelz ne sont mie trop bons. — Vraybis, respondit Homenaz, non ferons, car vous leurs feriez la follie aux guarsons : je vous congnoys à vostre nez, et si ne vous avois oncques veu. Halas, halas, que vous estes bon filz ! Vouldriez vous bien damner vostre ame ? Nos Decretales le défendent. Je vouldrois que les sceussiez bien. — Patience ! dist frère Jan. Mais, si tu non vis dure, presta quœsamus. C'est matière de bréviaire. Je n'en crains home portant barbe, feust il docteur de Cr^^stalin (je dis Decretalin) à triple bourlet. «

Le dipner parachevé, nous prinsmes congié de Homenaz et de tout le bon populaire, humblement les remercyans, et pour rétribution de tant de bien leur promettans que, venuz à Rome, ferions avecques le Père sainct tant qu'en diligence il les iroyt veoir en persone. Puys retournasmes en nostre nauf. Pantagruel, par libéralité et recongnoissance du sacre protraict Papal, donna à Homenaz neuf pièces de drap d'or

lOG I-IVKE IV, CHAPITRE LV

frizé sus frizc, pour e^tre appousees au davant de la fenestre ferrée ; feist emplir le tronc de la réparation et fabricque tout de doubles escuz au sabot, et feist délivrer à chascune des filles, les quelles avoient servy à table durant le dipner, neuf cent quatorze salutz d'or, pour les marier en temps oportun.

CHALITRE LV

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