‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 146 sur 279 · COMMENT LES OISEAUX DE L'ISLE SONNANTE SONT ALIMENTEZ · texte numérisé non relu

COMMENT LES OISEAUX DE L'ISLE SONNANTE SONT ALIMENTEZ

Pantagruel monstroit face triste, et sembloit non contant du séjour quatridien que nous interminoit Aeditue, ce qu'apperceut Aeditue, et dist : « Seigneur, vous sçavcz que sept jours devant et sept jours après breume, jamais n'y a sur mer tempeste. C'est pour faveur que les elemens portent aux

Alcyones, oiseaux sacrez à Thetis, qui pour lora ponnent et esclouent leurs petits lez le rivage. Tcy la mer se revenche de ce long calme, et par quatre jours ne cesse de tempester énormément, quant quelques voyagiers y arrivent. La cause nous estimons afin que ce temps durant, nécessité les contraigne y demeurer pour estre bien festoyez des revenus de sonnerie. Pourtant n'estimez temps icy ocieusement perdu. Force forcée vous y retiendra, si ne voulez combattre Juno, Neptune, Doris, Acolus, et tous les Vejoves, seulement délibérez vous de faire chère lie. »

Après les premières bauffrures, frère Jehan demandoit à Aeditue : « En ceste Isle vous n'avez que cages et oiseaux ; ils ne labourent, ne cultivent la terre. Toute leur occupation est à gaudir, gaozuiller et chanter. De quel pays vous vient ceste corne d'abondance, et copie de tant de biens et rians morceaux? — De tout l'autre monde, respondit Aeditue : exceptez moy quelques contrées des régions Aquilonaires, lesquelles depuis quelques certaines années ont meu la Camarine. — Chou, dist frère Jehan, ils s'en repentiront, dondaine, ils s'en repentiront, dondon : beuvons, amis. — Mais de quel pays estes- vous? demanda Aeditue. • — De Touraine, respondit Panurge. — Vrayement, dist Aeditue, vous ne fustes onques de mauvaise pie couvez, puisque vous estes de la benoiste Touraine. De Touraine, tant et tant de biens annuellement nous viennent que nous fut dit un jour, par gens du lieu par cy passans, que le Duc de Touraine n'a en tout son revenu dequoy son saoul de lard manger, par l'excessive largesse que ses prédécesseurs ont fait à ces sacrosaincts oiseaux, pour icy de phaisans nous saouler, de perdriaux, de gelinottes, poulies d'Inde, gras chappons de Loudunois, venaisons de toutes sortes, et toutes sortes de gibier.

« Beuvons, amis : voyez ceste perchée d'oiseaux, comment ils sont douillets et en bon poinct, des rentes qui nous en viennent : ausi chantent ils bien pour eux. Vous ne vistes

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onques rossignols mieux gringoter qu'ils font en plat, quand ils voyant ces deux bastons dorez... — C'est, dist frère Jehan feste à bcistons. — ...Et quand je leur sonne ces grosses cloches que voyez pendues aux tours de leurs cages. Beuvons, amis, il fait certes huy beau boire, aussi fait il tous les jours. Beuvons ! je boy de bien bon cœur à vous, et soyez les trèsbien venus. N'ayez peur que vin et vivres icy faillent, car quand le ciel seroit d'airin et la terre de fer, encores vivres ne nous faudroient, fussent ce par sept, voire huit ans, plus long temps que ne dura la famine en Egypte. Beuvons ensemble par bon accord en charité.

— Diables, s'escria Panurge, tant vous avez d'aises en ce monde ! — En l'autre, respondit Aeditue, en aurons nous bien d'avantage. Les champs Eliziens ne nous manqueront, pour le moins. Beuvons, amis, je boy à vous tous. — C'a esté, dis je, esprit moult divin et parfait à vos premiers Siticines avoir le moyen inventé par lequel vous avez ce que tous humains appetent naturellement, et à peu d'iceux, ou, proprement parlant, à nul n'est octroyé. C'est paradis en ceste vie, et en l'aultre pareillement avoir. O gens heureux ! O semidieux ! Pleust au ciel qu'il m'avint ainsi. »

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