LIVRE V, CHAPITRE VII
voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que demie chère? Baudouynez vous rien céans, vous autres messieurs les chevaux? — Quel baudouynage me dis tu, baudet? demandoit le cheval; tes maies avivres, baudet, me prens tu pour un asne? — Ha, ha, respondit l'asne, je suis un peu dur pour apprendre le langage courtisan des chevaux. Je demande : Roussinez vous point céans, vous autres, messieurs les roussins? — Parle bas, baudet, dist le cheval, car si les garçons t'entendent, à grands coups de fourche ils te pelauderont si dru qu'il ne te prendra volonté de baudouyner. Nous n'osons céans seulement roidir le bout, voire fust ce pour uriner, de peur des coups : du reste aises comme roys. — Par l'aube du bas que je porte, dist l'asne, je te renonce, et dis fy de ta htiere, fy de ton foin, et fy de ton avoine : vive les chardons des champs, puisqu'à plaisir on y roussine; manger moins, et tousjours roussin er son coup est ma devise : de ce nous autres faisons foin et pitance. O monsieur le roussin, mon amy, si tu nous avois veu en foires quand nous tenons nostre chapitre provincial, comment nous baudouynons à gogo pendant que nos maistresses vendent lem-s oisons et poussins ! » Telle fut leur départie. J'ay dit. »
A tant se te ut Panurge, et plus mot ne sonnoic. Pantagruel Tadmonestoit conclure le propos. Mais Aeditue respondit : « A bon entendeur ne fault qu'une parolle. J'entends tresbien ce que par cest apologue de l'asne et du cheval voudriez dire et inférer, mais vous estes honteux. Sachez qu'icy n'y a rien pour vous; n'en parlez plus. — Si ay je, dist Panurge, n'agueres icy veu une Abbegesse à blanc plumage, laquelle mieux vaudroit chevaucher que mener en main. Et si les autres sont dames oiseaux, elle me sembleroit dame oiselle. Je dis cointe et joUe, bien valant un péché ou deux. Dieu me le pardoint, partant je n'y pensois point en mal : le mal que j'y pense me puisse soudain advenir ! »