COMMENT PANURGE EXPOSE L'ENIGME DE GRIPPE-MINAUD
Grippe-minaud, faisant semblant n'entendre ce propos, s'adresse à Panurge, disant : « Orçà, orçà, orçà, et toy, guoguelu, n'y veux tu rien dire? » Respondit Panurge : « Or de par le diable là, je voy clairement que la peste est icy pour nous, or de par le diable là, veu qu'Innocence n'y est point en seureté, et que le diable y chante messe, or de par le diable là. Je vous prie que pour tous je la paye, or de par le diable là, et nous laisser aller. Je n'en puis plus, or de pax le diable là. — Aller ! dist Grippe-minaud, orçà encores n'advint depuis trois cens ans en çà, orçà, que personne eschappast de céans sans y laisser du poil, orçà, ou de la peau le plus souvent, orçà. Car, quoy? orçà, ce seroit à dire que par devant nous icy
seroit injustement convenu, orçà, et de par nous injustement traité, orçà. Malheureux es tu bien, orçà; mais encore plus le seras, orçà, si ne responds à l'Enigme proposé. Orçà, que veut il dire, orçà? — C'est, or de par le diable là, respondit Panurge, un cosson noir né d'une febve blanche, or de par le diable là, par le trou qu'il avoit fait la rongeant, or de par le diable là : lequel aucune fois voile, aucune fois chemine ne terre, or de par le diable là : dont fut estimé de Pythagoras, premier amateur de sapience, c'est en Grec philosophe, or de par le diable là, avoir d'ailleurs par metempsichosie ame humaine receuë, or de par le diable là. Si vous autres estiez hommes, or de par le diable là, après vostre maie mort, selon son opinion, vos âmes entreroient en corps de cessons, or de par le diable là : car en ceste vie vous rongez et mangez tout ; en l'aultre vous rongerez et mangerez, comme vipères, les costez propres de vos mères, or de par le diable là.
— Cor Dieu ,dit frère Jean, de bien bon cœur je souhaiterois que le trou de mon cul devienne febve, et autour soit de ces cossons mangé. »
Panurge, ces mots achevez, jetta au milieu du parquet une grosse bourse de cuir pleine d'escuz au soleil. Au son de la bource commencèrent tous les Chats-fourrez jouer des griphes, comme si fussent violons desmanchés. Et tous s'escrierent à haulte voix, disans : « Ce sont les espices : le procès fut bien bon, bien friant et bien espicé. Ils sont gens de bien. — C'est or, dist Panurge, je dis escus au soleil. — La cour, dit Grippe-minaud, l'entend, or bien, or bien, or bien. Allez, enfans, or bien, et passez outre : or bien, nous ne sommes tant diables, or bien, que sommes noirs, or bien, or bien, or bien. »
Issans du Guichet, fusmes conduits jusques au port par certains griphons de montagnes. Avant entrer en nos navires, fusmes par iceux advertis que n'eussions à chemin prendre sans premier avoir faict presens seigneuriaux, tant à la dame Grippe-minaude qu'à toutes les Chattes-fourrées; autiement,
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avoient commission nous ramener au G^uischet. « Bren, rcspondit frère Jean; nous icy à l'escart visiterons le fond de nos deniers, et donnerons à tous contentement. — Mais, dirent les garsons, n'oubUez le vin des pauvres diables. — ■ Des pauvres diables, respondit frère Jean, jamais n'est en oubly le vin, mais est mémorial en tous pays et toutes saisons. »