LIVRE V, CHAPITRE XXVII
ques. S'ils alloient de ventre, vous eussiez pensé que fussent gens jouans au chapifou. C'estoit belle chose de les voir.
Leur manière de vivre estoit telle. Le clair lucifer commençant apparoistre sus terre, ils s'entrebottoient et esperonnoient l'un l'autre par charité. Ainsi bottez et esperonnez dormoient ou ronfloient pour le moins : et dormans, avoient bezicles au nez, ou lunettes pour pire.
Nous trouvions ceste façon de faire estrange ; mais ils nous contentèrent en la response, nous remonstrans que, le jugement final lors que seioit, les humains prendroient repos et sommeil. Pour donc evidentement monstrer qu'ils ne refusoient y comparoistre, ce que font les fortunez, ils se tenoient bottez, esperonnez, et prests à monter à cheval quand la trompette sonner oit.
Midy sonnant (notez que leurs cloches estoient, tant de l'horloge que de l'Eglise et refectoir, faictes selon la devise Pontiale, savoir est, de fin duvet contrepoincté, et le batail estoit d'une queue de renard), midy donques sonnant, ils s'esveilloient et debottoient; pissoient qui vouloit, et esmeutissoient qui vouloit; esternuoient qui vouloit. Mais tous, par contrainte, statut rigoureux, amplement et copieusement baisloient, se desjeun oient de baisler. Le spectacle me sembloit plaisant : car, leurs bottes et espérons mis sus un rastelier, ils descendoient aux cloistres : là se lavoient curieusement les mains et la bouche, puis s'asseoient sus une longue selle, et se enrôlent les dens jusques à ce que le Prévost fist signe, sifflant en paulme : lors chascun ouvroit la gueule tant qu'il pouvoit, et baisloient aucunefois demie heure, aucunefois plus, et aucunefois moins, selon que le Prieur jugeoit le desjeusner estre proportionné à la feste du jour, et après cela faisoient une belle procession, en laquelle ils portoient deux bannières, en l'une desquelles estoit en belle peincture le pourtrait de Vertu, en l'autre, de Fortune. Un Fredon premier portoit la bannière de Fortune, après luy marchoit un
autie portant celle de Vertu, en main tenant un aspersoir mouillé en eau mercuriale, descrite par Ovide en ses Fastes, duquel continuellement il comme fouettoit le précèdent Fredon, portant Fortune.
« Cest ordre, dist Panurge, est contre la sentence de Ciceron et des Académiques, lesquels veulent Vertu précéder, suyvre Fortune, b Nous fut toutesfois reraonstré qu'ainsi leur convenoit il faire, puis que leur intention estoit de fustiger Fortune.
Durant la procession, ils fredoimoient entre les dens mélodieusement ne sçay quelles antiphones, car je n'entendois leur patelin : et ententivement escoutant, apperceu qu'ils ne chantoient que des aureilles. O la belle armonie, et bien concordante au son de leurs cloches ! Jamais ne les voirrez discordans. Pantagruel fîst un notable mirifique sus leur procession, et nous dist : « Avez vous veu et noté la finesse de ces Fredons icy? Pour parfaire leur procession, ils sont sortis par une porte de l'église, et sont entrez par l'autre. Ils se sont bien gardez d'entrer par où ils sont yssus. Sus mon honneur, ce sont quelques fines gens : je dy fins à dorer, fins comme une dague de plomb, fins non affinez, mais afîinans, passés par estamine fine. — Ceste finesse, dist frère Jean, est extraicte d'occulte Philosophie, et n'y entends au diable, rien. — D'autant, respondit Pantagruel, est-elle plus redoutable que Ion n'y entend rien. Car finesse entendue, finesse preveuë, finesse descouverte, perd de finesse et l'essence et le nom : nous la nommons lourderie. Sur mon honneur, qu'ils en savent bien d'autres ! »
La procession achevée comme promenement et exercitation salubre, ils se retiroient en leur refectoir, et dessous les tables se mettoient à genoux, s'appuyans la poictrine et stomach chacun sus une lanterne. Eux estans en cest état, cntroit au grand Esclot, ayant une fourche en main, et là les traitoit à la fourche : de sorte qu'ils commençoient leur T. II. 19
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repas pai* fourmage, et l'achevoient par moustaxde et laictue, comme tesmoigne Martial avoir esté l'usage des Anciens. Enfin on leur presentoit à chascun d'eux une platelee de moustarde après disner.
Leur diette estoit telle : au dimanche ils mangeoient boudins, andouilles, saucissons, fricandeaux, hastereaux, caillettes, exceptez tousjours le fourmage d'entrée et moustarde pour l'issue. Au lundy, beaux pois au lard, avec ample comment et glose interlineare. Au mard}^ force pain benist, fouaces, gasteaux, gallettes biscuites. Au mercredy, rusterie : ce sont belles testes de mouton, testes de veau, testes de bedouaux, lesquelles abondent en icelle contrée. Au jeudy, potages de sept sortes, et moustarde éternelle parmy. Au venvredy, rien que cormes, encores n'estoient elles trop meures, selon que juger je pou vois à leur couleur. Au samedy, rongeoient les os : non pourtant estoient ils pauvres ne souffreteux, car un chascun avoit bénéfice de ventre bien bon. Leur boire estoit vin antifortunal : ainsi appelloient ils je ne sçay quel breuvage du pays. Quand ils vouloient boire ou manger, ils rabbatoient les cahuets de leurs scaputions par le devant, et leur servoit de baviere.
Le disner parachevé, ils prioient Dieu tresbien et tout par fredons; le reste du jour, attendans le jugement final, ils s'exerçoient à œuvre de charité : au dimanche, se pelaudans l'un l'autre; au lundy, s'entrenazardans ; au mardy, s'entresgratignans; au mercredy, s'entremouchans; au jeudy, s'entretirans les vers du nez; au vendredy, s'entrechatouillans ; au samedy, s'entrefouettans.
l^elle estoit leur diette quand ils residoiettt en couveht. Si pai commandement du Prieur claustral ils issoient hors, défense rigoureuse, sus peine horrifique, leur estoit faite, poisson lors ne toucher ne manger qu'ils seroient sur tner ou rivière; ne chair, telle qu'elle lust, lors que ils seroient en terre ferme, afin qu'à un chascun fust évident qu'en jouyssans
t'ANTAGRUEL 29!
de Tobjct ne jouyssoient de la puissance et concupiscence, et ne s'en esbranloient non plus que le roc Marpesian : le tout faisoient avec antiphones compétentes et à propos, tousjours chantans des aureilles, comme avons dict. Le soleil soy couchant en l'Océan, ils bottoient et esperonnoient l'un l'autre comme devant, et bezicles au nez, se composoient à dormir. A la minuit l'Esclot entroit, et gens debout : là esmouloient et affiloient leurs lasouers, et la procession faite, mettoient les tables sus eux, et repaissoient comme devant.
Frère Jean des Entommeures. voyant ces joyeux frères Fredons, et entendant le contenu de leurs statuts, perdit toute contenance, et, s'escriant hautement, dist : « O le gros rat à la table ! Je romps cestuy là, et m'en vais par Dieu de pair. O que n'est icy Priapus, aussi bien que fust aux sacres nocturnes de Candie, pour le veoir à plein fond peder, et contrepedant fredonner ! A ceste heure congnois je, en vérité, que sommes en serre Anticlitone et Antipode. En Germanie Ion desmolit monastères et defroque-on les Moynes ; icy on les érige à rebours et à contrepoil. »