‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 24 sur 279 · LIVRE IV, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VI

grâce vendre un de ses moutons. Le marchant luy respondit : « Halas, halas, mon amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien trupher des paouvres gens. Vrayement vous estes un gentil chalant. O le vaillant achapteur de moutons ! Vraybis, vous portez le minoys non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d'un couppeur de bourses. Deu Colas, faillon, qu'il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le dégel ! Han, han, qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres. Mais voyez, hau, bonnes gens, comment il taille de l'historiographe.

— Patience, dist Panurge. Mais, à propous, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Combien? — Comment, respondit le marchant, l'entendez vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moutons à la grande laine. Jason y print la toison d'Or. L'ordre de la maison de Bourgoigne en fut extraicit. Moutons de Levant, moutons de haulte fustaye, moutons de haulte grosse. — Soit, dist Panurge, mais de grâce vendez m'en un, et pour cause; bien et promptement vous payant en monnoye de Ponant,' de taillis, et de basse gresse. Combien?

— Nostre voisin, mon amy, respondit le marchant, escoutez ça un peu de l'aultre aureille.

Panurge. A vostre commandement.

Le ^Iarchant. Vous aUez en Lanternois?

Panurge. Voire.

Le Marchant. Veoir le monde ?

Panurge. Voire.

Le Marchant. Joyeusement.

Panurge. Voire.

Le Marchant. Vous avez, ce croy je, nom Robin mouton.

Panurge. Il vous plaist à dire.

Le Marchant. Sans vous fascher.

Panurge. Je l'entends ainsi.

Le Marchant. Vous estes, ce croy je, le joyeulx du Roy,

Panurge. Voire.

Le Marchant. Fourchez là. Ha, ha, vous allez veoir le monde, vous estes le joyculx du Roy, vous avez nom Robin mouton. Voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin. — Bês, bês, bês, bês. — O la belle voix?

Panurge. Bien belle et harmonieuse.

Le Marchant. Voicy un pact qui sera entre vous et moy, nostre voisin et amy. Vous qui estes Robin mouton, serez en ceste couppe de balance, le mien mouton Robin sera en l'aultre : je guaige un cent de huytres de Busch que, en poidz, en valleur, en estimation, il vous emportera hault et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.

— Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre postérité, si me le vouliez vendre, ou quelque autre du bas cueur. Je vous en prie, syre monsieur. — Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen ; les louchetz des balles de Limestre, au pris d'elle, ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaux marroquins, lesquelz on vendra pour marroquins Turquins, ou de Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons et harpes, lesquelles tant chèrement on vendra comme si feussent chordes de Munican ou Aquileie. Que pensez vous? — S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendrez un, j'en seray bien fort tenu au courrail de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien? » Ce disoit, monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulx Henricus.

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