CHAPITRE XXIX
COMMENT PANTAGRUEL PASSA L'ISLE DE TAPINOIS, EN LAQUELLE REGNOIT QUARESMEPRENANT
Les naufz du joyeuix convoy refaictes et réparées, les vie-' tuailles refraichiz, les Macraeons plus que contens et satisfaicts de la despense que y avoit faict Pantagruel, nos gens plus joyeuix que de coustume, au jour subséquent feut voile faicte au serain et délicieux Aguyon, en grande alaigresse. Sus le liault du jour feut, par Xenomanes, monstre de loing l'isle de Tapinois, en laquelle regnoit Quaresmeprenant, duquel Pantagruel avoit aultre foys ouy parler, et l'eust voluntiers veu en personne, ne feut que Xenomanes l'en descouraigea, tant pour le grand destour du chemin que pour le maigre passetemps qu'il dist estre en toute l'isle et court du Seigneur. « Vous y voirez, disoit-il, pour tout potaige un grand avaUeur de poys gris, un grand cacquerotier, un grand preneur de Taulpes, un grand boteleur de foin, un demy géant à poil follet et double tonsure, extraict de Lantemoys, bien grand lantemier, confalonnier de Icthyophages, dictateur de Moustardois, fouetteur de petitz enfans, calcineur de cendres, père et nourrisson des medicins, foisonnant en pardons, indulgences et stations : homme de bien, bon cathoUc et de grande dévotion. Il pleure les troys pars du jour. Jamais ne se trouve aux nopces. Vray est que c'est le plus industrieux faiseur de lardoueres et brochettes qui soit en quarante royaulmes. Il y a environ six ans que, passant
par Tapinois, j'en emportay une grosse, et la donnay aux bouchiers de Quande. Hz les estimèrent beaucoup, et non sans cause. Je vous en monstreray à nostre retour deux attachées sus le grand portail. Les alimens des quelz il se paist sont aubers saliez, casquets, morrions saliez et salades sallees. Dont quelque foys patit une lourde pissechaulde. Ses habillemens sont joyeulx, tant en façon comme en couleur, car il porte gris et froid : rien davant et rien darriere, et les manches de mesmes.
— Vous me ferez plaisir, dist Pantagruel, si, comme m'avez exposé ses vestemens, ses alimens, sa manière de faire, et ses passetemps, aussi me exposez sa forme et corpulence en toutes ses parties. — Je t'en prie, CouiUette, dist frère Jan, car je l'ay trouvé dedans mon bréviaire : et s'ensuyt après les festes mobiles. — Voluntiers, respondit Xenomanes. Nous en oyrons par adventure plus amplement parler passans l'isle Farouche, en laquelle dominent les Andouilles farfelues, ses^nriemies mortelles, contre lesquelles il a guerre sempiternçlle. Et ne feust l'aide du noble Mardigras, leur protecteur et bon voisin, ce grand Lantemier Quaresmeprenant les eust ja piéça exterminées de leur manoir. — Sont elles, demandoit frère Jan, masles ou femelles? anges ou mortelles? femmes ou pucelles? — Elles sont, respondit Xenomanes, femelles en sexe, mortelles en condition : aulcunes pucelles, aultres non. — Je me donne au Diable, dist frère Jan, si je ne suys pour elles. Quel desordre est ce en nature, faire guerre contre les femmes? Retournons. Sacmentons ce grand villain. — Combattre Quaresmeprenant, dist Panurge, de par tous les Diables, je ne suys pas si fol et hardy ensemble. Ouid juris, si nous trouvions enveloppez entre Andouilles et Quaresmeprenant? entre l'enclume et les marteaulx? Cancre. Houstez vous de là. Tirons oultre. Adieu, vous diz, Quaresmeprenant. Je vous recommande les Andouilles, et n'oubUez pas les Boudins. »
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