‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 280 sur 280 · EXCURSION SUR LES BORDS DO RHIN · texte numérisé non relu

EXCURSION SUR LES BORDS DO RHIN

traversâmes pour entrer dans le canton de Zurich. Deux heures après nous poussions des cris d'enthousiasme en contemplant à rUorizon les montagnes couronnées de neige.

(Zurich, que j'avais vu populeux en 1828, était désert en 1832. Les agitations de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre, avaient retenu chez elle la classe des riches voyageurs; mais il y avait à Zurich des légitimistes qu'on supposait réunis pour conspirer. M. de Chateaubriand logeait au même hôtel que nous, et, quoique j'eusse depuis longtemps envie de le connaître, je ne jugeai pas à propos de me présenter à lui. Je ne suis pas de ceux qui s'imaginent qu'on a le privilège de déranger sans motif un écrivain illustre. La célébrité est souvent un fardeau lourd à porter , et il faut respecter les intentions de celui qui s'en délasse au sein de la retraite.

De Zurich on commence à gravir la pente qui va des bords du Rhin jusqu'aux cimes des montagnes; pour cliariuer les ennuis d'une pénible ascension, le voyageur a la vue du lac de Zurich, dont les rivages sont garnis de hameaux , de chaumières et de blanches églises. En contemplant ce paysage, aux dernières lueurs du soleil couchant , je ne le trouvai pas inférieur à celui de la côte de ISaples. Les ténèbres s'accrurent; elles enveloppèrent graduellement les rochers, les villages, les maisons éparses , les prairies verdoyantes. Il ne resta enfin de lumineux que la nappe bleue du lac , dans laquelle se réfléchissait la clarté des nuées. Cette transition lente du crépuscule à l'obscurité produit dans les Alpes des effets grandioses qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.

Nous nous arrêtâmes au Bœuf, à Einsiedeln , et le lendemain nous visitâmes le couvent de Bénédictins, édilice assez semblable à une grange, mais projire, spacieux et admirablement tenu.

Notre route nous conduisit à travers les prairies, formées dans le lac de Lowertz par la chute du Rossberg. De cette vallée, ravagée par des éboulements, nous gagnâmes la ville de Lucerne , et comme le temps était beau, j'envoyai mon domestique François à Berne, avec la voiture, et louai un bateau pour Aipnach. Le lac était paisible, la brise favorable, cependant notre navigation n'était pas sans danger, car sur cette surface liquide, bornée de tous côtés par des rochers abruptes, les moindres changements de vent causaient une violente perturbation.

J'avais déjà parcouru ce pays en 1828 , mais je le revoyais avec un

plaisir nouveau. Nos impressions dépendent moins peut-être des objets extérieurs que de nos prédispositions internes. Notre âme est un instrument sujet à se déranger , et quand elle n'est pas d'accord, elle demeure presque indifférente aux plus magniliqucs spectacles. L'état hygrométrique de l'atmosphère , les nerfs , la digestion , la tournure d'esprit, le cours que prennent les pensées, sont autant de causes qui contribuent à augmenter ou à réduire les sensations. Dans les dispositions où je me trouvais, je goûtai mieux que jamais les beautés rustiques de la Suisse; elles réalisent à mes yeux le beau idéal de la nature champêtre ; elles ont le fini d'un tableau flamand , et les parties intégrantes en sont combinées de telle sorte que les peintres, en les reproduisant, n'ont absolument rien à y changer pour remplir toutes les conditions de l'art : chalets, pelouses, forêts de sapins, routes sinueuses, cataractes, montagnes ardues, lacs azurés, sont naturellement groupés de manière k former les plus merveilleux panoramas.

A Brientz, nous dînâmes en comp.ignie de plusieurs Anglais. La conversation était animée , et roulait sur la politique. L'orateur de la bande déclamait contre l'esprit démocratique; il s'écriait que les peuples, mécontents de n'avoir qu'un maître, étaient bien fous de vouloir s'en donner plusieurs; c'est un argument à l'usage de toutes les aristocraties renversées. Un Français , qui était mon voisin à table , écoutait sans rien comprendre, et ruminait philosophiquement. Pour dérouler les politiques de la Grande-Bretagne , à l'entretien desquels nous ne voulions pas nous mêler; nous nous mîmes à parler français, j'échangeai quelques mots avec mon voisin, qui me parut d'abord un homme maussade et taciturne. Je savais que, malgré la grande théorie de la fraternité des peuples, les antipathies nationales n'avaient pas disparu. Aussi je crus devoir, à la première occasion, avertir mon interloeuleur que j'étais né de l'autre côté de l'Atl.intique. A l'instant même il changea de manières, devint communicatif et me divertit par ses saillies.

Mais je m'aperçois que le plaisir de vous écrire m'entraîne. J'avais promis de vous mener sur les bords du Rhin ; il y a longtemjis que je les ai perdus de vue , et pourtant je tiens encore la plume. 11 est temps de mettre un terme à celte causerie, dans laquelle j'ai cherché moins à décrire des contrées qu'à peindre mes impressions personnelles.

Pans. Typograpliic Pion Itites, rue de Vaugiratd, 30.

Page 1