‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 38 sur 280 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un nouvel entretien eut lieu à l'avant du bateau, et Judith et Hetty y assistèrent. Comme nul danger ne pouvait s'approcher sans être vu, la crainte du moment céda à la réflexion sur la force et la situation probable de l'ennemi.

— Kous possédons un grand avantage sur les Iroquois, dit Hutter, qui le premier prit la parole, ou sur l'ennemi quel que soit son nom, d'être ainsi au large. 11 n'y a pas sur le lac un seul canot dont je ne connaisse le propriétaire. Or, le vôtre étant ici, Hurry, il en reste trois à terre, et ils sont si bien cachés que je doute que les Indiens puissent les découvrir.

— Il ne faut pas trop s'y fier, répliqua Nathaniel; le limier n'est pas plus fin d'odorat que le Peau rouge. Si cette bande entrevoit du butin ou des chevelures à prendre , il n'y aura pas de fourré assez épais pour cacher un canot à leurs yeux. J'ai calculé que d'ici à demain soir ils se seront procuré toutes les pirogues nécessaires , et que s'ils ont réellement l'intention de vous déterrer , monsieur Tom , nous ferons bien de faire marcher sérieusement l'aviron.

Hutter ne répondit pas immédiatement. Il regarda autour de lui , parcourant de l'ceil le ciel , le lac et la lisière de la forêt qui l'entourait. L'immense étendue d'arbres qui se déroulait à l'horizon paraissait ensevelie dans le repos solennel de la nature. Le ciel était pur et reflétait encore la lueur dorée du soleil couchant, tandis que la surface paisible et argentée du lac donnait à ce tableau un éclat poétique.

— Judith ! appela le vieux Tom lorsqu'il eut terminé son examen , la nuit approche, préparez le repas de nos amis, car une longue route aiguillonne l'appétit.

— Oh ) nous ne mourrons pas de faim , maître Hutter , observa March, nous avions mangé avant de descendre sur le lac; et quant à moi je préfère la société de Judith à son souper. Cette paisible soirée est si agréable à passer à ses côtés '

— La nature est impérieuse, dbjecta Hutter, et exige son entretien. Judith, faites ce que je vous dis et prenez votre sœur pour vous aider... Je désire vous parler, ajouta-t il lorsque ses filles eurent disparu, et je ne veux pas que mes filles nous entendent. Vous voyez ma situation, et je désire avoir votre avis sur ce qu'il convient mieux de faire. On m'a brûlé trois fois mes propriétés, mais c'était sur la terre ferme ; et je me considère très heureux, pui-que j'ai pu reconstruire le château et mettre cette arche à flot; mais le danger actuel paraît plus sérieux, et vos conseils me seront d'un grand secours.

— Je pense pour ma part , mon pauvre Tom, que vos personnes et toutes vos possessions courent les plus grands dangers, répondit le positif Hurry, qui ne jugea pas nécessaire de déguiser sa pensée.

— Et de plus mes enfants sout exposés, et ce sont des filles, entendez-vous, Hurry, et de bonnes filles encore, je puis le dire quoique je sois leur père.

— Ce sont des filles en effet, mon brave Hutter, et l'une d'elles surtout n'a pas son égale sur toute la frontière pour la beauté et la conduite. Pour ce qui est de la pauvre Hetty, elle s'appelle Hetty Hutter, c'est tout ce que l'on peut dire en sa faveur. Confiez-moi Judith et je me charge de la sauver.

— Je vois bien, Hurry March, que l'on ne doit compter sur vous qu'eu temps de calme et de soleil , et sans doute que votre compagnon vous ressemble, ajouta le vieux riverain avec un certain air d'orgueil blessé... C'est bien I je me confierai à la Providence, qui, je l'espère, ne sera pas sourde aux prières d'un père.

— Si vous croyez qu'Hurry a l'intention de vous abandonner, dit Nathaniel avec une noble simplicité, vous êtes injuste envers lui , comme vous l'êtes à mon égard en sujiposant que je voudrais le suivre. Je suis venu sur ce lac, maître Hutter, pour rejoindre un ami; et je voudrais qu'il fiit ici, car vous auriez un fusil de plus pour vous défendre; et si , comme à moi , l'expérience lui manque , je répondrais de son cœur comme du mien.

OEIL-DE-FAUCON

— Puis-je alors compter sur vous, Tueur-de-Daims, pour'rester auprès de moi et de mes tilles? demanda Tom avec toute l'anxiété paternelle.

— Bien certainement, Tom-Flottant si tel est votre nom, comme un frère auprès de sa sœur , un mari auprès de sa femme , ou un amant auprès de sa maîtresse. Dans cette rude épreuve vous pouvez compter sur moi , et je pense qu'Hurry mentirait à sa nature et à ses désirs s'il n'en disait autant.

— Il n'y a pas de danger, s'écria Judith montrant sa jolie figure à travers la porte ; sa nature est étourdie comme son nom, et il se sauvera dès qu'il croira sa belle personne en danger. Ni le vieux Tom ni sa fille ne compteront beaucoup sur maître March , maintenant qu'ils le connaissent, mais ils se reposeront sur vous, Nathaniel , car votre franche et honnête figure nous dit que vous tiendrez votre promesse.

Ceci fut dit autant pour affecter le mépris qu'elle n'éprouvait pas pour Hurry , que pour stimuler les sensations fougueuses du jeune homme. La coquette n'était pas fâchée non plus de déployer sur sa physionomie le jeu des sentiments les plus opposés.

— bortez , Judith! ordonna sévèrement Hutter avant que l'un ou l'autre dos jeunes gens n'eût le temps de lui répondre , sortez ! et ne revenez ici qu'avec le poisson et le gibier. Cette fille a été gâtée par les flatteries des officiers qui s'arrêtent quelquelois ici , maître March , etj'espère que vous ne prendrez pas au sérieux ses folles divagations.

— Vous n'avez jamais dit si vrai, vieux Tom, riposta Hurry, qui était encore sous l'influence de la critique mordante de Judith , la langue empoisonnée des jeunes fats de la garnison a gâté Judith, et je finirai par me tourner du côté de sa sœur, que je trouve actuellement bien plus suivant mes goûts.

— Je suis content de vous entendre parler ainsi, Hurry; c'est, je pense, de votre part, un retour à la raison. Hetty fera une compagne plus sûre et i)Ius raisonnable que Judith, et vous écoutera de préférence à sa sœur, à qui les officiers ont tourné la tète.

— Il est certain qu'on trouvera difficilement une femme plus sûre qu'Hetty, dit en riant Hurry , sinon plus raisonnable. Mais peu importe ; IS'athaniel ne voua a pas trompé en disant que je resterais à mon poste ; je ne vous quitterai pas, oncle Tom, quels que soient mes sentiments et mes intentions à l'égard de votre fille aînée.

La réputation de prouesse d'Hurry était si bien établie dans la contrée, que le vieux Tom reçut cette affirmation avec la plus grande joie. Une minute avant il songeait aux moyens à employer pour se tenir sur la défensive; actuellement il pensait à porter la guerre dans le camp ennemi.

— On offre des deux côtés de fortes primes pour les chevelures , il n'est peut être pas tout à fait équitable de recevoir de l'or pour du sang humain, et pourtant quand les hommes sont occupés à se tuer les uns les autres , je ne vois pas qu'il y ait grand mal à ajouter un petit morceau de peau à la somme du pillage.

— Je pense que vous vous êtes grandement trompé en appelant du sang humain le sang d'un sauvage. Je ne fais pas plus de cas de la chevelure d'un Peau rouge que des oreilles d'un loup , et je ne me ferais pas plus de scrupule pour toucher la prime de l'un que celle de l'autre. Avec les blancs c'est différent, ils ont une aversion bien naturelle pour le scalpel; tandis que vos Indiens rasent leurs tètes d'avance pour le couteau , et n'y laissent qu'une touffe de cheveux comme pour narguer l'ennemi à venir la leur enlever.

— Puisqu'il en est ainsi, nous pouvons tirer un bon profit de l'aventure qui nous arrive. Je suppose, Nathaniel , que vous pensez comme Hurry, et que vous considérez l'argent g.igné de cette manière d'aussi bon aloi que celui que procurent les trappes ou la chasse.

— Je ne partage pas vos sentiments, ils sont contraires à ma religion et à ma couleur; je resterai près de vous , vieillard , sur l'Arche ou dans le château, sur les canots ou dans les bois , mais je ne dégraderai pas ma nature par des moyens que Dieu réprouve et qui n'appartiennent qu'aux races ignorantes et sauvages. Si vous ou Hurry avez envie d'acquérir l'or de la colonie, allez seuls le chercher et laissez les femmes à ma garde. Si nous différons sur les dispositions qui n'appartiennent pas en propre à la race blanche , nous sommes d'accord sur l'obligation pour le fort de protéger la faiblesse ; surtout lorsque cette faiblesse appartient au sexe que la nature nous commande de secourir et de consoler.

— Voilà une leçon, Hurry Ilarry, que vous pourriez retenir et pratiquer avec quelque avantage, dit la voix douce et malicieuse de Judith partant de derrière la cabine et prouvant qu'elle avait écouté leur conversation.

— Allez-vous-en, Judith , s'écria le père irrité, nous avons à parler de choses qu'uiie femme ne doit pas entendre.

Toutefois le père ne chercha pas à savoir s'il était obéi; mais baisgant un peu la voix il continua :

— Lejeune homme a raison, Hurry, nous pouvons laisser les enfants à sa garde ; voici ce que je propose, et je pense que vous serez d'accord avec moi. Il y a une grande partie de ces sauvages à l'autre bord ; et quoique je ne l'aie pas dit devant mes filles, parce que leurs idées pouvaient déranger mes projets, il y a des femmes parmi eux, ce que j'ai reconnu à l'empreinte des moccassins. Il est probable que ce ne sont après tout que des chasseurs qui sont en route depuis si longtemps , qu'ils ignorent la déclaration de guerre.

— Comment alors interpréter leur salut, qui n'avait d'autre but que de nous couper la gorge?

— Nous ne sommes pas sûrs que tel était leur dessein. Les Indiens sont habitués aux embûches et aux surprises, et ils voulaient sans doute pénétrer d'abord dans l'Arche pour ensuite faire leurs conditions. Ils n'y a rien d'étonnant que le désappointement ait provoqué leur colère, c'est la règle. Que de fois n'ont- ils pas brûlé et saccagé mes champs et mes trappes, même en temps de paix !

— Les coquins, j'en conviens , nous jouent souvent de semblable» tours, et nous le leur rendons bien. Les femmes n'ont pas l'habitude de les accompagner à la guerre, et je commence à croire que vous ave» raison.

— Un chasseur ne couvre pas son corps des peintures de guerre, répliqua Nathaniel; j'ai vu les Mingos, et je sais qu'ils sont ^ la chasse des hommes et non pas de l'ours ni du chevreuil.

— Que dites vous de cela, mon vieux camarade? dit Hurry; pour le coup d'oeil , je me fierais plutôt à ce jeune homme qu'au plus vieux chasseur de la colonie; s'il dit qu'il y a peinture, la peinture existe.

— Alors c'est qu'une troupe de chasseurs aura rencontré une troupe de guerriers; il y a peu de jours seulement que le coureur a répandu ses nouvelles , et il se peut que les guerriers aient rassemblé leurs femmes et leurs enfants pour être plutôt prêts à commencer l'attaque.

— Voilà qui me paraît vraisemblable. Et qu'en voulez-vous conclure ?

— J'en conclus qu'il y aura des primes , répondit froidement le vieux trappeur dont l'œil brilla d'un éclat de cupidité. S'il y a des femmes il y a aussi des enfants, et grands et petits ont des chevelures que la colonie paye au même prix.

— Honte, honte sur elle, s'il en est ainsi, interrompit le Tueur-de- Daims, et si elle interprète si mal la volonté de Dieu !

— Ecoutez la raison, mon garçon, lui répondit Hurry, et ne criez pas ainsi avant de comprendre. Les sauvages scalpent vos amis les Delawares ou les Mohicans quels qu'ils soient; pourquoi ne les scalperionsnous pas à notre tour? Je conviens qu'un homme ne doit pas prendre de chevelure s'il n'est pas exposé lui-même à être scalpé, mais un bon tour en mérite un autre dans tous les pays du monde ; voilà ce que j'appelle la raison et la vraie dévotion.

— Et est-ce là, maitre Hurry, votre religion? interrompit de nouveau la voix fraîche de Judith,

— Je ne discuterai jamais contre vous, Judith, car vous me battre» par votre beauté sinon par le raisonnement. Les colons du Canada payent à leurs Indiens le prix des chevelures , pourquoi ne payerions nous pas...

— Nos Indiens! s'écria la jeune fille avec un sourire de mélancolie. Père! père! ne pensez plus à cela et écoutez le conseil de Nathaniel, qui possède une conscience ; ce que je ne saurais affirmer à l'égard d'Harry March.

Hutter se leva et, pénétrant dans la cabine , il contraignit ses deux filles à se retirer dans la seconde chambre , oit il les enferma ; puis il revint sur le pont, oii il reprit la conversation commencée avec ses deux compagnons. Comme le résultat se fera connaître dans la suite de ce récit nous en abrégerons les détails.

On peut juger par ce qui précède des principes relâchés qui avaient envahi l'esprit des habitants des frontières, et qu'ils traitaient les Peaux rouges eommes des bêtes fauves. Nathaniel Bumppo avait échappé à cet esprit sordide de convoitise qui pour un peu d'or versait sans remords le sang humain.

La conférence dura jusqu'à ce que Judith, délivrée par son père, reparut sur le pont , apportant le souper. March remarqua avec asseï de surprise qu'elle plaçait les morceaux les plus délicats devant Nathaniel, pour lequel elle observait ces attentions et ces prévenances que l'on accorde aux convives qu'on veut honorer. Habitué toutefois qu'il était aux allures coquettes de la jeune fille, cette découverte le troubla peu , et il en donna la preuve en attaquant vigoureusement les vivres placés devant lui.

Une heure plus tard la scène avait totalement changé d'aspect : le lac était toujours calme et brillant, mais la nuit couvrait de ses ombres les alentours de la forêt, oii tout semblait plongé dans un silence profond et solennel. On n'entendait que le battement régulier des rames, maniées avec dextérité par Hurry et Nathaniel , qui avaient repris leurs fonctions. Hutter voyant que les jeunes gens suffisaient à la rapidité de la course se retira à l'avant , alluma sa pipe et fuma. Il était à peine installé qu'Hetty, glissant hors de la cabine , vint se placer à ses pieds sur un petit banc qu'elle avait apporté avec elle. Le vieillard, habitué à voir souvent sa seconde fille dans cette position , ne fit pas d'autre attention, et appuya avec affection sa main sur la tête de l'enfant.

Au bout de quelques minutes, Hetty se mit à chanter ; sa voix était faible et tremblante , mais elle parlait à l'âme. Elle chantait un hymne religieux que sa mère lui avait enseigné. Bientôt l'effet magique et mystérieux de cette voix humaine au milieu de la nuit , berçant pour ainsi dire le repos de la nature, pénétra les habitants de l'Arche d'une sainte admiration. Les rames s'arrêtèrent et les deux jeunes gens prêtèrent une oreille attentive aux stances qui s'échappaient lentement des lèvres de la jeune inspirée.

— Vous êtes triste ce soir, enfant, dit le père, dont la nature brutale

OEIL-DE-FAUCON

IS

perdait un peu de sa rudesse dans la compagnie de celte enfant ; nous venons d'échapper aux ennemis , et ce serait plutôt le cas de nous réjouir.

— Vous ne ferez pas ce que vous avez dit , père ! murmura Hetty d'une voii plaintive mêlée de reproches et serrant la main calleuse de son père dans les deux siennes. Vous en avez parlé longtemps avec Harry March, mais ni l'un ni l'autre, j'espère, n'aura ce courage.

— Ceci est au-dessus de votre intelligence , folle enfant ; vous ayez été assez désobéissante pour écouter , autrement vous ne sauriez rien de nos projets.

— Pourquoi vouloir tuer les gens les femmes surtout et les

enfants ?

— Ma fille , taisez-vous ! Nous sommes en guerre , et nous devons traiter nos ennemis comme ils nous traiteraient.

— Ce n'est pas cela , père ; Nathaniel vous a dit qu'il fallait traiter vos ennemis comme vous voudriez être traité par eux , et personne ne désire être tué.

— Nous tuerons nos ennemis à la guerre , afin qu'ils ne nous tuent pas, ma fille, il faut que l'un des deux commence, et le premier a toujours plus de chance de gagner la victoire. Mais vous ne savez rien de

tout cela, pauvre Hetty , et vous feriez mieux de vous taire.

— Judith dit que c'est mal, mon père , et Judith a du jugement , si je n'en ai pas.

— Judith a assez de jugement pour ne pas parler de ces choses. Que préférez-vous, Hetty, qu'on vous enlève votre chevelure pour la vendre aux Canadiens, ou que nos ennemis soient tués pour les empêcher de nous faire du mal ?

— Ce n'est pas cela, père; empêchez qu'ils ne vous tuent, mais ne les tuez pas. Vendez vos fourrures, gagnez plus si vous pouvez, mais ne vendez pas le sang.

— Allons, allons , enfant, parlons de choses que vous comprenez. Etes-vous bien contente de voir notre vieil ami March de retour ? Vous l'aimez, et vous serez heureuse d'apprendre qu'il pourra bientôt devenir votre frère sinon quelque chose de plus.

— Cela ne peut pas être, mon père, répondit la jeune fiUe après avoir longtemps réfléchi , Harry a un père et une mère ; on n'en a jamais deux.

— Votre esprit est trop faible pour comprendre. Quand Judith se mariera , le père de son mari sera son père ; et si elle épouse Harry il deviendra votre frère.

— Judith n'épousera jamais Harry , répondit doucement Hetty mais d'un ton décidé ; elle ne l'aime pas.

— C'est plus que vous ne savez , Hetty. Harry March est le plus beau , le plus hardi et le plus fort jeune homme qui ait visité le lac ; et comme Judith est la plus belle fille , je ne vois pas pourquoi ils ne se marieraient pas ensemble.

Hetty retomba dans son attitude méditative. Au bout de quelque temps elle reprit :

— Est-ce un péché d'être laide, mon père?

— On peut être coupable de chose pire ; mais vous n'êtes pas laide, Hetty I

— Judith est-elle plus heureuse de sa beauté?

— Cela dépendra de l'usage qu'elle en fera. Mais parlons d'autre chose : comment trouvez -vous notre nouvelle connaissance , Deerslayer?

— Il n'est pas beau, mon père, Harry est bien plus beau que lui.

— C'est vrai, mais on dit que c'est un grand chasseur ; sa réputation était venue jusqu'à moi avant que je le connusse.

— Je voudrais être aussi belle que Judith !

— Pourquoi cela , pauvre enfant ? La beauté de ta sœur peut lui causer bien des tourments, comme à sa pauvre mère.

— Ma mère était bonne, si elle était belle ! répondit l'enfant, dont les yeux se remplirent de larmes.

Le vieux Tom devint silencieux au souvenir de sa lemme ; il continua de fumer jusqu'à ce que sa fille lui répéta son observation.

Alors il secoua la cendre de sa pipe , et posant une main sur la tête de sa fille, il lui répondit :

— Votre mère était trop bonne pour ce monde. Pensez moins à la beauté , ma fille , et plus à votre devoir , et vous serez aussi heareuse sur ce lac que vous pourriez l'être dans un palais.

— Je le sais , mon père ; mais Hurry dit que la beauté est tout dans une jeune fille.

Hutter fit un geste d'impatience], cet aveu naïf de son enfant en faveur de March éveilla en lui un doute qu'il résolut d'éclaircir en provoquant une explication avec son jeune parent ; il se dirigea vers l'avant du bateau et prit la rame des mains de Nathaniel , lui indiquant d'aller reprendre sa place au gouvernail. Au moyen de ce changement, le vieillard et Hurry restèrent seuls et purent causer librement.

Lorsque Nathaniel eut atteint son nouveau poste, Hetty avait disparu. Pendant quelque temps il resta seul , occupé à diriger les mouvements de l'Arche.

Il ne demeura pas longtemps ainsi, car Judith sortit bientôt de la cabine et s'approcha en riant du jeune chasseur.

— J'ai pensé mourir de rire , Nathaniel , commenca-t-elle aussitôt, lorsque j'ai vu cet Indien tomber dans la rivière ; c'était un sauvage

de bonne mine, mais je n'ai pas eu le temps de rester pour m'assurer si sa peinture était bon teint.

— Et moi j'ai eu bien peur qu'ils ne vous atteignissent avec leurs fusils ; c'était bien hardi pour une femme d'affronter une douzaine de Mingos.

— Est-ce pour cela que vous êtes sorti de la cabine sans crainte des balles? demanda Judith avec plus d'intérêt qu'elle n'eût désiré en laisser voir.

— Les hommes n'ont pas l'habitude de voir les femmes en danger sans courir à leur secours ; un Mingo en ferait autant.

Ce sentiment fut émis avec tant de simplicité et en même temps de sensibilité, que Judith le récompensa d'un sourire.

— Vous êtes un homme d'action et vous ne perdez pas votre temps en paroles , je le vois bien , Deerslayer , continua la fière beauté , qui vint s'asseoir à côté du chasseur , et je prévois que nous deviendrons de très-bons amis. Hurry Harry a la langue trop longue , et malgré sa stature athlétique il parle plus qu'il n'agit.

— March est votre ami , Judith , et des amis ne doivent pas dire de mal l'un de l'autre lorsqu'ils sont éloignés.

— Nous savons tous ce que vaut l'amitié d'Hurry : qu'on lui cède sur tous les points, ce sera le meilleur garçon de la colonie; mais il ne faut pas lui tenir tête , car alors il maitrise tout ce qui l'approche excepté lui-même. Hurry n'est pas mon favori, Nathaniel , et je crois que si la vérité pouvait être connue il ne pense guère mieux de moi que moi de lui.

Judith prononça ces derniers mots avec une sorte de contrainte qui eût laissé voir à un esprit plus retors que ne l'était celui du chasseur , qu'elle n'était pas aussi indifférente à l'opinion que March pouvait avoir d'elle.

— March a sa manière de parler sur toutes choses , répliqua lentement et discrètement Nathaniel ; il est de ceux qui parlent comme ils sentent et qui par conséquent se contredisent souvent.

— Je crois que les discours de March sont assez libres lorsqu'ils roulent sur Judith Hutter et sa sœur, dit-elle d'un air dédaigneux ; la réputation de jeunes filles est une plaisante matière pour ces messieurs, qui ne seraient peut-être pas si inconséquents si nous avions un frère pour nous protéger; mais il pourrait bien tôt ou tard s'en repentir.

— C'est attacher trop d'importance à mes paroles; Hurry n'a jamais dit un mot contre la réputation d'Hetty.

— Je vois ce que c'est, interrompit impétueusement Judith , je suis celle qu'il se plaît à déchirer à belles dents... Hetty, en vérité... pauvre Hetty ! continua-t-elle la pétulance de sa voix baissant tout à coup; elle est au-dessus de ses méchancetés comme de ses calomnies. Il n'y a pas de créature plus innocente et plus pure qu'Hetty Hutter.

— Oui, je le crois, Judith , et on peut en dire autant de sa sœur.

Il y avait une expression de sincérité dans la voix de Nathaniel qui toucha la jeune fille. Toutefois sa rancune contre Harry n'était pas encore calmée.

— On aura parlé à March des officiers de la garnison, ajouta-t-elle; ce sont des gentilshommes et il ne peut pas leur pardonner la supériorité de rang et d'éducation qu'il ne lui est pas donné d'atteindre.

— Non pas comme officier du roi , Judith , car Harry n'a aucun droit de ce côté, mais pourquoi un chasseur ne serait-il pas aussi respectable qu'un gouverneur? Puisque vous en parlez vous-même , je ne nierai pas qu'il ne se soit plaint que dans votre humble position vous fréquentiez trop souvent les habits rouges elles ceintures de soie; mais c'était la jalousie seule qui le faisait parler.

Nathaniel ne put apercevoir le rouge qui colora le front de Judith ; et l'eût-il aperçu, il n'en eût pas compris toute la portée. Quelques minutes s'écoulèrent dans le silence ; puis Judith se leva tout à coup, et saisissant convulsivement la main du chasseur :

— Nathaniel, dit-elle précipitamment, je me réjouis que la glace soit rompue entre nous; on dit que de soudaines amitiés produisent de longues inimitiés. Je ne sais pas comment cela se fait, mais vous êtes le premier homme que j'ai rencontré qui n'ait pas cherché à me flatter et qui ne fût pas un ennemi déguisé... Ne dites rien à Hurry de notre conversation ; nous la reprendrons une autre fois.

L'étrange créature laissa tomber la main de Nathaniel et disparut dans la maison, laissant le jeune homme stupéfait et immobile. Il était tellement absorbé dans ses pensées qu'il fallut le cri d'Hutter pour l'avertir qu'il avait à maintenir l'Arche dans une bonne direction ; il revint alors à la réalité de sa situation.

Page 1