CHAPITRE XXIX
L'usage des sauvages en pareille circonstance était de soumettre aux plus cruelles épreuves le courage de leurs victimes, qui, loin de céder à la douleur ou à la crainte, s'efforçaient d'obtenir une prompte mort en insultant leurs ennemis. Ce moyen d'échapper à la férocité des indigènes était refusé à Nathaniel , à cause des idées particulières qu'il avait sur les devoirs d'un blanc ; et il avait résolu d'endurer toutes les souffrances, plutôt que de déshonorer sa couleur.
La première épreuve consistait à lancer le tomahawk aussi près que possible de la tête du prisonnier, mais cependant sans l'atteindre. On n'admettait à cet exercice que les guerriers d'une adresse excessive, de peur de le faire cesser par une mort prématurée. Dans le cas actuel, le Chêne-Fendu et les vieux guerriers craignaient que la fureur causée par la perte de la Panthère ne déterminât quelque bouillant guerrier à sacrifier instantanément son meurtrier. Le premier jeune homme qui se présenta était un novice qui n'avait pas encore eu l'occasion d'obtenir un sobriquet d'un genre noble, et qui s'appelait la Corneille, Il avait un assez bon caractère, mais peu d'adresse, et beaucoup de prétention. Mathaniel se crut perdu en voyant les vieux guerriers faire des représentations au débutant , qu'on aurait exclu sans l'intervention de son père, vieux chef d'une grande renommée. Notre héros conserva cependant tous les dehors du sang-froid. 11 se dit que son heure était venue, et que ce serait un bonheur de tomber au premier coup , grâce à l'adresse de celui qui l'attaquait. Après diverses évolutions qui promettaient plus que le jeune homme ne pouvait tenir, il lança son tomahawk ; l'arme passa à quelques pouces de la joue du prisonnier, enleva un copeau de l'arbre auquel il était attaché, et alla s'enfoncer dans un gros chêne. C'était un coup manqué, et un rire universel proclama l'échec du novice; mais la fermeté avec laquelle le captif avait supporté l'épreuve provoqua un murmure d'admiration. On lui avait laissé la tête libre pour avoir le plaisir de la lui voir détourner; mais la force morale rendit son corps aussi immobile que l'arbre auquel il était lié.
A la Corneille succéda l'Elan, guerrier d'un âge mûr, célèbre par son adresse dans le maniement du tomahawk. Il avait une haine protonde pour tous les blancs, et il aurait volontiers immolé le captif, s'il ne s'était agi de soutenir sa réputation. Il prit place et se posa d'un air de confiance, brandit sa hachette et la lança en avançant le pied. OEilde-Faucon vit l'arme arriver sur lui en tournoyant, et crut que tout était fini ; toutefois il ne fut pas atteint. Le tomahawk lui cloua la tête à l'arbre en y faisant entrer une touffe de ses cheveux. Tous les Hurons poussèrent un cri d'enthousiasme, ell'Elan lui-même éprouva quelque compassion pour le prisonnier, dont la fermeté l'avait mis à même de donner cette preuve d'adresse.
L'Elan fut remplacé par un jeune homme qui entra dans le cercle en bondissant comme une chèvre ou comme un lévrier. Ses muscles étaient toujours en mouvement, et ses gambades perpétuelles, soit que ce fût de sa part une affectation, soit qu'il obéit à une habitude invétérée. Un Français de haut rang l'avait surnommé le Sauteur , et il avait conservé religieusement le sobriquet qu'il tenait de son grandpère , qui vivait au delà du grand lac salé. Néanmoins ses exploits à la guerre et son adresse à la chasse auraient pu lui valoir un nom plus glorieux. Le Sauteur menaça le captif de son tomahawk en tournant autour de lui, dans l'espérance de lui arracher un signe de faiblesse.
— Allez donc, s'écria Nathaniel impatienté; vous ave» plutôt l'air d'un paon que d'un guerrier, et les jeunes filles hurotines vont vous rire au nez.
Ces mots mirent le Sauteur en colère ; son caractère irascible s'enflamma , et il lança son tomahawk avec la ferme résolution de tuer le prisonnier, qui aurait couru sans doute un danger plus grand si les intentions de l'Iroquois avaient été moins meurtrières. Le coup fut incertain, et l'arme brillant près des joues d'OEil-de-Faucon lui entama légèrement l'épaule. C'était la première fois qu'on manifestait d'autre volonté que celle de l'épouvanter ou de déployer de l'adresse , et le
Sauteur fut immédiatement éconduit pour avoir failli déjouer par sa colère intempestive toutes les espérances de la tribu.
Plusieurs jeunes gens vinrent ensuite et lancèrent avec indifférence le tomahawk ou le couteau ; mais ils étaient tous assez adroits pour éviter de blesser le prisonnier, qui n'eut que des égratignures. La fermeté avec laquelle il supporta l'épreuve , et l'espèce de rappel général qui la termina lui valurent la sympathie de tous les spectateurs à l'exception du Sauteur et de la Sumac. Le Chêne-Fendu se leva pour dire que le visage pâle s'était comporté en homme, que la fréquentation des Delawares n'en avait point fait une femme, enfin qu'il fallait peut-être s'en tenir là. Toutefois T'exercice du tomahawk avait tellement diverti même les femmes les plus douces , qu'il n'y eut qu'une voix pour en demander la continuation. Le Chêne-Fendu rêvait au moyen d'attacher à la tribu le célèbre chasseur, comme un ministre d'Europe combine dans sa tête les bases d'un nouvel impôt. Il savait que , s'il laissait se déchaîner les passions de son peuple, elles seraient aussi difficiles à maîtriser que l'eau des grands lacs. En conséquence, il appela à l'épreuve de la carabine cinq ou six des plus habiles tireurs de la tribu, en leur recommandant de se signaler. Lorsque OEil-de- Faucon vit ces guerriers d'élite s'avancer les armes à la main , il éprouva le même soulagement qu'un malade qui sent approcher la mort après de longues et cruelles souffrances. Sa tête était le but qu'il fallait effleurer sans l'atteindre, et la moindre différence dans la ligne de projection devait résoudre la question de vie ou de mort. Dans celte formidable épreuve, il y avait moins de latitude encore que dans celle de la pomme de Gessler; les bons chasseurs tenaient à ne s'écarter du crâne que d'une largeur presque imperceptible , et il était rare que la victime échappât , soit qu'elle fût frappée accidentellement par un maladroit, ou sacrifiée volontairement par un furieux. Nathaniel savait tout cela; car c'était en racontant des scènes de torture aussi bien que des combats et des victoires, que les vieillards passaient les longues soirées d'hiver dans les cabanes. Il crut toucher au terme de sa carrière, et il éprouva une sorte de plaisir mélancolique à l'idée qu'il allait périr d'un coup de carabine, son arme de prédilection.
Cependant une légère interruption retarda le dénoûment. Hetty Hutter avait été témoin de tout ce qui s'était passé; et, paralysée d'abord pir la terreur, elle avait fini par reprendre ses sens et par s'indigner des souffrances imméritées que les Indiens infligeaient à son ami. Quoique timide et réservée , elle était toujours intrépide pour la cause de l'humanité. Les leçons de sa mère, les impulsions de son cœur, les conseils secrets de l'esprit invisible et pur, qui semblait toujours veiller sur elle, contribuèrent à dissiper ses alarmes et à lui donner de la résolution. Elle parut dans le cercle douce et pudique comme d'ordinaire , mais remplie d'animation et semblant se croire armée de l'autorité divine.
— Hommes rouges, demanda-t-elle , pourquoi tourmentez-vous Nathaniel? Que vous a-t-il fait pour que vous mettiez ses jours en péril? Qui vous a donné le droit d'être ses juges? Supposez que vos couteaux ou vos tomahawks l'aient atteint, lequel de vous panserait la blessure que vous lui auriez faite? D'ailleurs en le tourmentant vous attaquez votre ami. Quand mon père et Hurry-Harry sont venus vous scalper, il a refusé d'être de leur parti , et il est resté volontairement dans le canot.
Les Hurons écoutèrent gravement , et l'un d'eux , qui comprenait l'anglais , traduisit ce qu'avait dit Hetty. Le Chêne-Fendu lui répondit dans sa propre langue par un discours que rendit l'interprète.
— Ma fille est très - bienvenue à parler , dit le vieil orateur d'une voix douce et eu souriant comme s'il se fût adressé à un enfant. Les Hurons sont contents d'entendre sa voix ; ils écoutent ce qu'elle dit. Le Grand-Esprit parle souvent aux hommes par des langues comme la sienne. Cette fois, elle n'a pas ouvert les yeux assez grands pour voir tout ce qui s'est passé. Le Tueur-de-Daims n'est pas venu pour nous scalper , c'est vrai , mais pourquoi n'est-il pas venu ? Nos chevelures sont sur nos tètes , les touffes de guerre sont prêtes à être saisies. Un ennemi audacieux devrait étendre la main pour s'en emparer, et les Iroquois ne le puniraient pas d'un acte qu'ils accomplissent tous les jours. Que ma fille regarde autour d'elle et compte mes guerriers. Si j'avais autant de mains qu'en ont quatre guerriers, tous mes doigts réunis égaleraient en nombre les hommes que j'ai amenés sur nos territoires de chasse. Maintenant une main tout entière me manque, oii en sont les doigts? Deux ont été coupés par ce visage pâle ; les Hurons désirent voir s'il les a tués bravement ou avec la perfidie du renard.
— Vous savez, vous-même, Huron, comment l'un d'eux est tombé. C'était un affreux spectacle ; mais Nathaniel était menacé et il s'est défendu, pourquoi lui en vouloir? Si vous désirez apprécier ses qualités, donnez lui une carabine et il vous prouvera qu'il est plus adroit que tous vos guerriers.
Si cette scène avait pu être contemplée par un spectateur indifférent, il se serait diverti de la gravité avec laquelle les sauvages accueillirent cette requête inusitée. Toutefois Hetty avait à leurs yeux un caractère trop sacré pour qu'on lui manquât de respect.
— Ma fille ne parle pas toujours comme un chef, répondit le Chêne- Fendu, autrement elle n'aurait pas dit cela. Deux de mes guerriers soot tombés sous les coups de notre prisonnier. Leur tombe est trop petite pour en contenir un troiïième. Les Hurons n'aiment pas entasser
OEIL-DE-FAUCON
leurs morts. Si quelque autre esprit doit partir pour le monde loiotain, ce n'est pas l'esprit d'un Huron , c'est celui d'une face pâle. Va , ma fille, va t'asseoir auprès de la Sumac, qui est dans la peine. Que les guerriers hurons montrent comment ils savent tirer ; que le visage pâle montre qu'il sait affronter leurs balles.
Helty, incapable (le soutenir une longue discussion, alla passivement se placer sur un tronc d'arbre et détourna la tête. Aussitôt les guerriers se préparèrent à faire parade de leur adresse , tout en mettant à l'épreuve la constance du captif. La distance n'était pas grande et par conséquent le danger diminuait ; mais il devenait plus difficile à Nathaniel de contenir ses émotions, puisqu'il était presque atteint par les éclats de l'amorce et que ses yeux , plongeant dans le canon , allaient pour ainsi dire au-devant de la balle.
Les Hurons avaient calculé tout cela, et ceux qui se succédèrent ne manquèrent pas de le viser au front , dans l'espoir de le voir frémir , mais il ne remua pas même les paupières.
Cette fermeté invincible venait du parti pris par notre héros, qui se regardait comme destiné à périr ce jour-là et qui préférait ce genre de mort à tout autre. En outre , il était tellement familiarisé avec la carabine, qu'elle n'avait rien de terrible pour lui. En eiaminant chaque canon, il était à même d'indiquer exactement la place que la balle atteindrait. Après cinq ou six coups , les conjectures qu'il formait se trouvèrent si précises , que l'orgueil succéda dans son cœur à la résignation.
— Vous appelez ça tirer, Mingos ? s'écria-t-il : mais nous avons chez les Delawares des femmes qui sont plus adroites. Déliez-moi les bras, mettez-moi une carabine entre les mains, et je me charge de clouer la plus mince de vos touflfes de guerre à l'arbre que vous indiquerez.
Cette apostrophe fut accueillie par un murmure plein de menaces. Le Chène-Fendu, qui conservait encore l'espoir d'enrôler le chasseur renommé , remarqua l'irritation générale , et essaya d'en détourner le cours,
— Je vois ce que c'est , dit-il, nous avons imité les visages pâles qui ferment leurs portes la nuit par crainte des Peaux- Rouges. Ils em- |iloient tant de barres , que le feu entre et les brûle avant qu'ils puissent sortir. Nous avons trop serré le Tueur-de-Daims ; les cordes empêchent ses membres de trembler. Délachons-le; voyons de quoi son corps est fait.
Les hommes contrariés dans l'esécution d'un projet qu'ils ne sont pas disposés à abandonner accueillent volontiers même les expédients les moins susceptibles de succès. La proposition du chef fut approuvée, et Nathaniel, délivré de ses chiànes, put étendre les bras, remuer les jambes et rétablir dans ses membres la circulation interrompue. Dès lors, toutes ses idées changèrent. Au lieu d'attendre la mort avec calme, il s'occupa des moyens de s'y soustraire. Son corps reprit toutes ses forces , son intelligence toute son activité.
Il était d'usage que les femmes cherchassent à exciter la rage des captifs par de grossières invectives, car ou n'abandonnait jamais le patient aux souffrances corporelles qu'après avoir mis ses facultés morales hors d'état d'y résister. Guidées par la Sumac et par une autre vieille qu'on appelait l'Ourse, les femmes commencèrent à injurier le prisonnier. Les plus vieilles , qui avaient probablement suivi la bande pour y faire observer la décence , donnèrent l'exemple de la grossièreté , et les jeunes filles, avec la voix douce et mélodieuse qui leur était naturelle, prodiguèrent au visage pâle les noms de toute espèce d'animaux.