‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 85 sur 280 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le lecteur peut s'imaginer, mieux que nous nepourrionsledécrire, quelle fut la surprise d'Heyward. Il vil tout à coup ses Indiens redoutables changés en bêtes à quatre pattes ; sou lac, en un étang de castors; sa caiaracte, en une écluse construite par ces industrieux quaiirupedes; et là où il avait cru voir un ennemi, il retrouvait son ami éprouvé, David La Ga me, le maître de psalmodie. La présence de cet excellent homme fit naître dans le cœur du jeune homme un espoir inattendu relativement aux deux sœurs ; et sans hésiter, quittant sa cachette, il se liàta de venir se joindre aux deux acteurs principaux de cette scène. Le rire d'(]Eil-de-Faucon ne se calma pas facilement. Sans cérémonie, de sa main ruJe, il fit pirouetter sur ses talons le souple La Gamme, et déclara sur sa parole que son cj.itume faisait le plus grand honneur aux Hurons qui favaient accoutré : puis, lui prenant la main, et lui souhaitant bien de la joie dans sa nouvelle condilion, il lui donna une si énergique étreinte, que les larmes en vinrent aux yeux du pacifique David. — Vous alliez donc donner une leçon de diant aux castors? lui dit-il. Les ruses démons sont déjà presque du métier, car ils battent la mesure avec leurs queues, comme vous devez l'avoir entendu tout à 1 heure ; et bien leur en a pris de battre la mesure dans l'eau, sans quoi le Tueur de daims leur aurait fait entendre la première note. J'ai connu des gens qui savaient lire et écrire, et qui étaient plus bètes qu'un vieux castor expérimenté ; mais pour ce qui est du cbaat, le malheur c'est qu'ils

Ki

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

sont muets ! A propos de chant, que pensez-vous de celui-là?....

David boucha ses oreilles délicates, et Duncan lui-mùn]e, bien que la nature de ce cri lui fût connue, leva les yeux en l'air pour voir le corbeau dont il venait d'entendre le croassement. — Voyez, Continua l'éclaireur riant toujours et montrant le reste de la troiine qui, au sl«înal indiiiué, s'approchait déjà; voilà une inusi(]ue qui a ses vertus naturelles; elle nous amené deux bonnes carabines, sans compter les couteaux et les tomahawks. .Mais il parait que vous êtes sain et sauf: maintenant dites-nous ce que sont devenues le.'^ deux ieuues dames? — Elles sont en captivité chez les païens, dit David; et quoique leur esprit soit dans un graml trouble, elles sont en toute sùieté et même bien traitées sous le rapport matériel.— Toutes deux? demanda lleyward r>;spirant à peine. — Toutes deux. Quoique notre marche ait été péndile et les vivres peu abondants, nous n'avons pas eu à nous plaindre, si ce n'est de la violence qui nous conduit en ca|itivitédans un pays lointain. — Dieu vous récompense de ce que vous venez de dire ! s'écria en tremblant de joie Munro, ie reverrai donc mes enfants pures et sans tache comme lorsqu'elles m'ont été ravies! — Je ne sais si leur délivrance est proche, répondit David en secouant la tête; le chef de ces sauvages est possédé d'un esprit malin que la Toute-Puissance pourrait seule dompter. J'ai tout essayé surlui, mais il n'est point de sons ni de langage qui puis.seiit toucher son àine. — Où est ce brigand ? interrompit brusquiMuenl l'éclaireur. — Aujourd'hui il chasse l'élan avec ses jeunes guerriers, et j'ai enleiidu dire que demain ils vont s'enfoncer plus avant dans les forets et s'approcher des frontières du Canada. L'ainee des jeunes lilles habite dans une peuplade voisine, dont lescabanes sont situées au-delà de ce grand rocher noir que vous voyez là- bas; la plus jeune est retenue au milieu des femmes des Hurons dont les habitations se trouvent à deux petits milles d'ici, sur un plateau dépouillé d'arbres où le feu a rempli les fonctions de la hache. — Alice! ma douce Alice! rnurmuia Heyward ; elle n'a point sa sœur pour la consoler! — Cela est vrai, mais tout ce que les chants pieux peuvent faire pour calmer l'aftliction de l'esprit, lui a été en aide. — Quoi ! s'écria OEil-de-Faucon, elle se plait à écouter la musique? — Oui, pour ce qui est de la musique grave et solennelie; pourtant javouerai qu'en dépit de tous mes ell'orts, la jeune dame pleure plus souvent qu'elle ne sourit. Dans ces moments, je ne la presse pas de chanter; mais il y a d'autres instants plus paisibles où nos roix s'unissent dans un accord parfait et ravissent l'oreille des sauvages. — El comment se fait-il qu'on vous permette d'aller oit vous voulez sans surveillance?

David, aines avoir donné à ses traits un air d'humilité modeste, répondit avec douceur : — Le mérite n'en est pas à un vermi.sseau tel que moi; mais l'iiiQuence toute puissante de ladiviue psalmodie, suspendue an sein des scènes de terreur et de sang pai lesquelles nous avons passé, a repris son empire sur les âmes des idolâtres, et j'ai la permission d'aller et venir comme il me plait.

L'éclaireur se mit à rire, et se frappant le front de la main, il extiliqua d'une manière satisfaisante cette indulgence inusitée en disant: — Les Indiens ne fontjamaisde mal àceux qui ont quelque atteinte là. Mais lorsque vous avez vu le chemin ouvert devant vous, pourquoi n'étes-vous pas revenu sur vos traces, qui sont un peu plus visibles que celles d'un écureuil, aliii de porterau fort Edouard des renseignements sur ce qui se passait.

L'éclaireur, ne songeant qu'à sa nature de fer, oubliait qu'une "Pareille tâche était au-dessus des facultés de David. Mais ce dernier, -•oi> (.lerdre de son air de douceur, se contenta de répondre : — *'.oii .!•** jjt .sans doute éprouvé une grande joie à revoir les ha- *>itat:ins Jes chrétiens? mais mes pieds auraient préféré suivre les pauvres âmes confiées à ma garde jusque dans la province idolâtre des jésuites, plutôt que de faire un pas en arriére pendant qu'elles gémissaient dans la captivité et l'aftliction.

Bien que le langage figuré de David ne fût pas intelligible pour tous ceux qui l'eulendaient, néanmoins il n'était pas facile de se méprendre sur l'expn'ssion grave de son regard et l'air de franchise et d'honnêteté qui rcsiiirait dans ses traits. Uncas se rapprocha de David et jeta sur lui un regard d'approbation silencieuse, tandis que son père exprimait la sienne par -son exclamation habituelle. L'éclaireur rejirit en secouant la tète : — L'intention du Seigneur n'a jamais été que l'houime pût exercer uniquement son gosier, à l'exclusion d'autres qualités plus utiles; mais le malheur a voulu que le pauvre diable tombât dans les mains de quelque sotte femme au lieu de faire son éducation sous un ciel bleu et au milieu (les beautés de la forêt. Tenez, l'ami, je me proposais d'allumer du feu avec le sifflet qui vous appartient et que j'ai trouvé, mais Comme vous en faites cas, prenez-le et faites-en le lueilleur usage que vous pourrez.

La Gamme, en recouvrantson instrument favori, exprima toute la satisfaction qu'il crut compatible avec ses graves fonctions. Après lavoir essayé plusieurs fois et en avoir comparé le sou avec celui de sa VOIX, il se disposait très sérieusement à entonner quelques versets de l'un des canliqiies de ce petit volume dont nous avons si souvent [larle. Mais lleyward se hàla d'interrompre son pieux projet en eonliniiantses questions sur la situation de ses compagnes de

captivité, mettant à son interrogatoire plus d'ordre et de méthode que son émotion ne lui avait permis d'en adopter au commencement de l'entrevue: David, tout en contemplant son trésor avec des regards d'amour, fut contraint dsrépondre, surtout lorsqu'il vit le père vénérable prendre part à cette enquête, avec un intérêt trop puissant pour qu'il refusât de satisfaire sa curiosité inquiète. L'éclaireur de son côté ne manquait pas de placer de temps en temps unequestion opportune. De cette manière, bien qu'avec de fréquentes interruptions que remplissait le prélude menaçant de quelque cantique, les voyageurs ap()rirent plusieurs circonstances importantes qui devaient leur être d'une grande utilité dans leurs elforts pour délivrer les deux sœurs.

Magua avait attendu sur la montagne la fin du tumulte et du carnage; il était alors descendu et s'était dirigé le long de la rive Occidentale d ; l'Horican dans la direction du Canada. Comme le subtil Huron était fainiliarisé avec les localités et qu'il ne pouvait craindre une poursuite iniiuediate, la marche avait été modérée et nullement fatigante. Il parait, d'après le récit dé'ponrvu d'ornement de David, que sa présence avait été (ilulôt soulferte que ilésirêc, bien que Magua lui-même ne fût pas entièrement exempt de cette vénération avec laquelle les Indiens regardent ceux dont le Grand-Esprit a troublé l'intelligence. Pendant la nuit, on avait pris le plus grand soin des captives, tant pour les mettre à l'abri de l'humidité des buis que pour empêcher leur évasion. Arrivés à la source, les chevaux avaient été rais en liberté, comme on a vu; et malgré la distance parcourue, on avait eu recours au subterfuge dont nous avons parlé, afin d'interrompre tous les signes du passage de la caravane. A son ariivée dans le village de sa nation, Magua, conformément à la politique en usage parmi les Indiens, avait séparé ses prisonnières. On avait envoyé Cora dans une tribu qui occupait temporairement une vallée adjacente, tribu dont il fut impossible à David, grâce à son ignorance des coutumes et de l'histoire des indigènes, de faire connaître le nom ou le caractère. Tout ce qu'il savait, c'est que les Indiens de cette tribu n'avaient point pris part à l'expédition contre Wiiliani-IIenri : comme les Hurons, ils étaient les alliés de Montcalm, et ils conservaient des relations amicales mais peu intimes avec la peuplade guerrière et sauvage que le hasard avait mise en contact avec eux.

Les Mohicans et l'éclaireur écoutaient ce récit imparfait et vingt fois interrompu avec une. attention croissante ; et à l'instant où David s'efforçait d'expliquer les mœurs de la peuplade où Cora était restée prisonnière, l'éclaireur l'intiTrompit par cette bru.sque question : — Avez-vous vu leurs couteaux? sont-ils de manufacture anglaise ou française? — Mes pensées ne s'attachaient pointa de telles vanités, mais je m'occupais plutôt àoffrir des consolations aux pauvres affligées. — Un temps viendra peut-être où le couteau d'un sauvage ne vous paraîtra pas une vanité si méprisable, répondit l'éclaireur avec l'expression d'un profond mépris pour l'intelligence bornée de son interlocuteur. Ont-ils célébré la tête des grains, ou pouvez-vous nous dire quelque cho.se des totems (c'est-à-dire des enibléme.s) de leur tribu? — Quant au grain, nous n'en avons pas manqué et Dieu en soit béni; carie grain cuit dans du lait est tout à la fois agréable au goût et confortable à l'esloniac. Quant à ce«}ue vous appelez totem, je ne sais ce que. vous voulez dire ; mais si c'est quelque chose qui ait rapport à la musique indienne, il ne faut rien leur demander en ce genre; ils ne prient jamais, et m'ont tout l'air d'être les plus profanes d'entre les idolâtres. — Vous calomiiiei la nature de l'Indien. Le Miiigo lui-même n'adore que le Dieu véritable et vivant. On a prétendu que le guerrier indien adorait des images, ouvrage de ses mains; mais je le dis à la honte des hommes de ma couleur, c'est une infilme calomnie des blancs. 11 est vrai qu'ils s'elforcent de parlementer avec le diable, comme avec un ennemi qu'ils ne peuvent vaincre ; mais ils ne demandent des faveurs et du secours qu'à l'Esprit grand cl bon. — Cela peut être, dit David; mais j'ai vu dans leur tatouage d'étranges et fantastiques images, pour lesquelles ils témoignent une vénération qui tient beaucoup du culte; une surtout qui représente un objet sale el degiiùtaiit. — Un serpent? demanda aussitôt l'éclaireur. — Quelque chose comme cela. C'est la figure abjecte et rampante d'une liirtiie.

— Hiigh ! .s'écrièrent en même temps les deux .Mohicans atlentils, pendant une l'éclaireur secouait la tète, en honiiue i)ui venait de faire unedécouvertc iraportiinte, mais très peu agréable Alors Chingachgooli prit la parole en delaware avec un calme et une dignité qui attirèrent aussitôt ratlention de ceux-là même pour qui son langage était inintelligible. Son geste était imposant et parfois énergii|ue. A la fin de son discours, il leva le bras en l'air, puis il l'abaissa; et cette action ayant écarté les plis de son manteau léger, il mit un doigt sursa poitrine, comme pour dcmner par Sun attitude une nouvelle force à ses paroles. Les yeux de Duncan .suivirent ce inouveuicnt, et c'est alors qu'il vil que l'animal dont on venait de parler était artislemenl représenté en beau bleu sur la poitrine basanée du Mohican. Tout ce qu'il avait entendu dire de la si'paraliim violenle des populeuses tribus des Delawares lui revint alors en raémoir(>; il attendit le moment de faire quelques questions, avec une anxiété rendue uresque intolérable par le vif iuteiêldont il était auimé.

LE DERNIER DES MOHICANS

ToulefoisTéclaireur le prévint; et, lorsque son ami rouge eut cessé de palier. — Nous venons, dil-il, de découvrirune circonstance qui peut ,iio»sètre favorable ou funeste, selon que le ciel en disposera. Le i"^a);ami)re est du sang le plus illustre des Delawares ; il est le grand jliuf de leurs Tortues. Evidemment, d'après ce que dit le chanteur, 'il y a de ses coiniiatriotes dans la peuplade dont on vient de nous parler; et si notre ami La Gamme avait mis à faire des questions prudentes la moitié du souffle qu'il a employé à faire une trompette de son gosier, nous aurions pu savoir le nombre des guerriers de la caste de la Tortue qui se trouvent parmi cette tribu. Au total, nous soiiimes sur un terrain dangereux; car un ami dont le visage s'est détourné de vous, est souvent plus à craindre que reliliemi qui en veut à vcitre chevelure ! — Expliquez-vous, dit Uuucan. — C'est une tradition longue et douloureuse à laquelle je n'aime point à jienser, car on ne peut nier que le mal n'ait été fait en grande partie par des hommes à peau blanche. Il est résulté de tout cel.i, que le tomahawk du frère s'est levé contre son frère, et que le.Mingo et le Delaware ont marché dans le même sentier. — Vous pensez donc que ceux au milieu desquels habite Cora font partie de la nation des D lawares?

L'éclaireur fit un signe affinnatif, bien qu'il parût désireux d'écarter toute discussion ultérieure sur un sujet qui semblait lui être pénible. L'impatient Uuncan proposa, pour parvenir à la délivrance des deux sœurs, plusieurs expédients impraticables et désespérés. Munro (larut secouer son apathie, et écouta les plans insensés du jeune homme avec une déférence qui ne convenait guère à ses cheveux gris. Mais l'éclaireur, après avoir laissé s'éva|)orer un peu toute cette ardeur d'amant, parvint à convaincre le jeune offlcicr de la folie de toute résolution précipitée, dans une affaire qui exigeait autant de calme et de jugement que d'énergie. — Il serait bien, ajouta-t-il, que le chanteur s'en retournât comme à l'ordinaire, et qu'il avertit les dames de notre approche : nous le rappellerions ensuite par un signal convenu pour se concerter avec nous. Vous qui êtes musicien, l'ami, vous savez distinguer le cri du corbeau de celui du coucou ? — Le coucou est un oiseau agréable, reprit David, et dont la voix a des notes douces et mélancnliques, quoique 1 intonation en soit un peu précipitée.— Eh bien, puisque vous aimez son chant, il vous servira de signal Rappelez-vous donc que lorsque vous entendri'Z répeter trois fois le chant du coucou, vous devez venir dans le taillis où vous pourrez su|iposer que se trouve l'oiseau. — Arrêtez, interrompit Heyward, je veux l'accompagner. — Vous ! s'écria Œil-de-Eaucon elonné : étes-vous las de -voir le soleil se lever et se oucher? — David est une preuve vivante qu'il peut y avoir de l'humanité parmi les Hiirons. — Oui, niais David peut se servir de son gosier comme personne dans son bon sens ne consentirait à le faire. — Et moi aussi je puis jouer le rôle de fou, d inibécille, de héros; en un mut, il n'est rien que je ne fasse |)ourd.'livrcr celle que j'aime. Plus d'objections; ma résolution est prise.

CEil-de-Kancon regarda un moment le jeune homme avec un élonnement silencieux. Mais Duncan qui, par égard pour l'habileté et les services de l'éclaireur, s'était jusque-là implicitement soumis à ses c<uiseils, reprit alors l'air d'un homme habitue au commandement. Il fil un geste de la main pour indiquer qu'il n'écouterait aucune remontrance, puis il continua d'un ton calme : — Vous connaissez les moyens de nie déguiser; vous pouvez nie peindre même si vous voulez; faites «Je moi ce qu'il vous plaira, un fou par exemple. — Je ne vous cacherai pas que la Providence me semble avoir déjà beaucoup fait pour cela, et qu'un changement n'est pas très nécessaire, murmura l'éclaireur mécontent. Quand vous envoyez des troupes en campagne, vous jugez prudent d'établir des signes de reconnaissance, de manière à ce que ceux qui combaltent avec vous puissent savoir où trouver leurs amis.... — Ecoutez, interrompit Duncan, vous avez appris de ce compagnon fldele des captives, que les Indiens appartiennent à deux tribus, s'ils ne sont même de deux nations diflérentes. Celle que vous ajipelez la fille aux cheveux noirs est avec les Indiens que vous croyez être de la race des Delawares ; il est incontestable que la plus jeune est avec nos ennemis déclarés les Hurons. Ma jeunesse et mon rangraedésigneiit pour tout risquer en faveur de cette dernière Tandis donc que vous négocierez avec vos amis pour la liberté de l'une des deux sœurs, moi je vais délivrer l'antre, ou mourir.

En [larlant ainsi, l'ardeur du jeune homme brillait dans ses regards; toute sa personne prenait quelque chose dheruique. Œil-de- Faucou, bien qu'il connût l'astuce des Indiens et qu'il vit par conséquent tous les dangers de l'entreprise, ne savait trop cotnment combattre cette résolution soudaine; ptjut-èlre y avait-il dans l'entreprise quelque chose qui sympathisait avec sa luàle nature, et avec ce goût secret des aventures périlleuses, qu'une expérience de chaque jour avaitacci;u; de telle sorte que les dangers et les hasards étaient devenus une jouissance nécessaire à sou existence. Au lieu donc de s'opposer encore au projet de Duncan, il changea tout-àcoiip de lanç.ige et parut se prêter à l'exécution. — Allons, dit-il en souriant d'un air de bonne humeur, quand un daim veut se jeter à l'eau, il faut le précéder et non le poursuivre; t^hingachgouk A dans sa vause autant de couleurs diilérentes que la fciuaie d'un

ingénieur de ma connaissance, qui met toute la, nature sur des niniceaux de pa[iier, trace des montagnes grosses comme des meules de foin, et vous fait toucher le bleu firmament du bout du doigt; le Sagamore sait aussi parfaitement s'en servir. Assoyez- vous sur ce troue d'arbre, et croyez-m'en bien, il va faire de vous un fou accompli. Duncan s'assit, et le Mohican, qui avait écouté attentivement toute la conversation, se mit aussitôtà la besogne. Versé de longue main dans tous les arts de la vie sauvage, il traça d'une main ferme et légère à la fois les signes fantastiques que fes indigènes avaient coutume de considérer comine indices d'un caractère jiyciix el cordial. Il évita le moindre trait qui (lùt révéler des disiiositions belliqueuses. En un mot, sa main habile fit disparaître entièrement le guerrier sous le masque du boiifTon. Les gens de cette humeur n'étaient point rares parmi les Indiens: et comme Duucau était déjà suffisamment déguisé par le costume qu'il avait pris pour la poursuite, on avait tout lieu de croire qu'avec sa connaissance de la langue française, il passerait pour un jongleur de Ticonderoga, faisant sa tournée parmi les tribus alliées et amies. Quand on jugea que rien ne manquait à son tatouage, l'éclaireur lui donna firce conseils affectueux, convint avec lui des signaux, et désigna le lieu de leur rendez-vous en cas de succès de part et d'autre. La séparation de Munro et de son jeune ami fut plus pénible; néanmoins le vieillard s'y soumit plus aisément qu'il n'eût fait dans tout autre état d'esprit. L'éclaireur prit Duncan à part, et lui fit part de son intention de laisser le vétéran dans quelque lieu sûr soLis la garde de Chingachgook, tandis que lui et Uncas poursuivraient leurs recherches parmi la peuplade qu'ils avaient tout lieu de croire composée de Delawares. Alors renouvelant ses avis et lui recommandant la prudence, il termina en lui disant avec une chaleur d'ex|)ression et. de sentiment dont He\ward fut profondément touché: — Et main-' tenant que Dieu vous bénisse! vous avez montré un courage qui me plait; car c'est l'attribut de la jeunesse, surtout quan<l elle a le sang vif tt le cœur chaleureux. Mais écoutez-les conseils d'un homme qui parle d'après sa propre expérience ; x'ous aurez besoin d'appeler à votre aide toute votre fermeté d'homme et une perspicacité que ne donnent point les livres, pour déjouer la ruse ou vaincre la résolution d'un Mingo. Que Dieu vous bénisse! Si les Hurons vous enlèvent votre chevelure, croyez- en un homme qui a deuï braves guerriers pour le soutenir, ils paieront cher leur victoire; chacun de vos cheveux leur coûtera une vie! Je vous le répèle, mon jeune gentilhomme, que la Providence bénisse votre entreprise, car elle est honorable; et rappelez-vous que pour déjouer l'astuce de ces coquins, il est licite de faire des choses que ne se permettrait pas nalurellement une peau blanche.

Duncan serra bien aireclueusementla main de son digne compagnon, qui hésitait à demander ce gage de sympathie, recommanda de nouveau son vieil ami à ses soins, lui rendit les vœux qu'il faisait [lourson succès, et partit en faisant signe à David de raccompagner. L'éclaireur suivit quelque temps des yeux avec admiration l'inlrépidc et aventureux jeune homme; pnis, 'secouant la tète d'un air do doute, il conduisit dans l'intérieur de la forêt les trois compagnons qui lui restaient. La route suivie par Duncan et David traversait directement la clairière des castors et longeait les bords de leur étang. Quand le major se vit ainsi seul avec un être si peu intelligent, si peu capable de l'aider dans des périls imminents, il put commencer à comprendre les difficultés de la tâche qu'il avait entreprise. La lumière affaiblie du soir augmentait encore la sombre tristesse de ce lieu sauvage; il y avaitmème quelquecliose d'efi'rayant dans le silence de ces petites huttes remplies néanmoins d'une population nombreuse. En coiilemplant ces constructions admirables et la merveilleuse industrie de leurs habitants, il se dit que dans ces vastes déserts les animaux même possédaient un instinct presque à la hauteur du sien, et il vit avec inquiétude la lutte inégale qu'il allait engager; [luis vinrent s'offrir à lui l'image charmante d'Alice, son malheur, ses dangers actuels, et cette pensée lui fît oublier tous les périls de sa pro|ire situation. Encourageant David de la voix, il marcha en avant du pas léger et vigoureux de la jeunesse et de l'audace. Aorés avoir décrit à peu près un demi-cercle autour de l'étang, ils s'eroignèren^ du ruisseau et gravirent la pente d'un plateau assez étendu. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent à une autre clairière qui paraissait également l'ouvrage des castors, et que quelque accident avait sans doute fait abandonner à ces animaux intelligents, pour la position plus commode qii'ilsoccupaient maintenant. Un sentiment bien naturel fit hésiter un moment Heyward avant de quitter le taillis qui l'abritait, comine un hommequi rassemble toutes ses forces avant d'aborder une expérience hasardeuse. Il mit à profit cette halte pour recueillir les renseignements que pouvait lui procurer un coup d'œil rapide el jeté à la hâte. De l'autre coté de la clairière et près d'un endroit où le ruisseau descendant d'un plateau plus élevé, tombait en cascade sur quelques rochers, on apercevait cinquante ou soixante huttes grossièrement construites d'un mélange de troncs d'arbres, de branchages et de terre; elles étaient placées çà et là sans ordre, et dans leur construction on semblait n'avoir consulté ni la beauté ni la svmétrie; en effat, sous ces deux rapports, elles étaient réellement inférieures

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au Yillage des castors que Duncan venait de voir; et ce spectacle lui causa urje surprise non moins grande que la première. Celte iiupressioM ne fui pas diminuée, lorsqu'à la lueur douteuse du crépuscule il vil vingt à trente fi^'ures s'élever alternativement du niilii'ii des hautes herbes qui croissaient en face des cahanes, et disparaître ensuite comme si elles s'enfonçaient dans la terre, entrevus à peine un instant, ces êtres bizarres ressemblaient iihitôl à des apparitions de l'autre monde qu'à des créatures de chair et de sang. Un corps nu se montrait un moment, agitant ses bras en l'air avec des gestes étranges; puis tout à coup on ne voyait plus rien à la place qu'il avait occupée: la même figure apparaissait plus loin ou était remplacée par une autre ajant le même caractère mystérieux. David voyant hésiter son compagnon, suivit la direction de son regard, et rappela Heyward à lui-même en lui ilisant :

— Il y a ici beaucoup de terrain fertile, mais qui ne reçoit pas de culture, et je puis ajouter sans un levain blâmable de vanité, que dans le peu de temps de mon séjour parmi ces idolâtres, j'ai semé itiuliieinent beaucoup de bon grain. — Les Indiens preferenl la chasse aux travaux cham|)èlres, reprit Duncan sans le comprendre et les yeux tou|ours fixés sur les objets de son élonnemenl. — Ch.mter Ic'S louanges du Seigneur, c'est plutôt une joie qu'un travail pour l'esprit; mais ces enfants abusent cruellement desdonsde la nature! j'ai rarement rencontré des garçons de cet âge qui aient reçu pour la (isalmodie des dispositions naturelles plus remarquables ; mais il n'en est pas qui négligent davantage ces dons. Pendant trois soirées consécutives je les ai rassemblés ici pour répéter après moi un can-tique; ils ne m'ont répondu que par des cris et des hurlements qui m'ont déchiré jusqu'au fond de l'àme! — Mais de qui parlez-vous?

— Di! ces enfants du diable que vous voyez là-bas perdre un temps précieux en grimaces ei en gambades. Ah! la salutaire contrainte de la discipline est bien peu connue parmi ce peuple abandonné à hii-mcme ! Dans un pays où il y a tant de bouleaux , on ne connaît même pas l'usage des verges; aussi n'est-il pas étonnant que les dons les plus précieux de Ta Providence soient employés à produire ces sons discordants.

En parlant ainsi, David se boucha les oreilles pour ne pas enlendre cette marmaille dont les hurlements aigus redoublaient et faisaient retentir la forêt. Un sourire de dédain effleura les lèvres de Duncan qui, se moquant en lui-même du mouvement de superstition auquel il s'était abandonné, dit avec fer.neté : — Avançons. Sans se déboucher les oreilles, le maître de chant obéit, et tous deux poursuivirent leur route vers ce que David appelait quelquefois Les tentes des Philistins.

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