‹ Œuvres compl`etes (volume 3)Chapitre 101 sur 154 · A MONSEIGNEUR SAPORITI , ARCHEVÊQUE-COADJUTEUR A GÈNES · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR SAPORITI , ARCHEVÊQUE-COADJUTEUR A GÈNES

Recommandations pour le gouvernement. — Succès des missions. — Situation spirituelle des populations en Corse.

Roslino, le 25 juillet 1714 2.

Monseigneur ,

Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec votre Excellence.

Oh! que votre précieuse lettre m'a consolé. Je croyais déjà que la mienne avait partagé le malheureux sort de quelques autres qui se sont égarées, à cause que la mer est pleine de corsaires.

• (i) 58* de l'édit. ital.

(2) Cette lettre, dans l'édition italienne, porte le millésime de 1734. Mais il est certain que c'est une erreur typographique ; la lettre a été écrite de Corse et par conséquent en \ 744.

Pour vous donner une idée de l'état de nos missions, je joins ici copie d'une lettre que j'ai écrite au Gouverneur de Bastia ; ayez la bonté de la mettre sous les yeux du Serenissime Doge, afin qu'il réveille ces autres Sérénissimes Seigneurs et que le remède ne se fasse pas attendre ; car il y a péril dans la demeure. Le démon ne dort pas et le peuple est tiraillé en sens contraire , et par les partisans des couronnes et par d'autres intrigants, qui , pour arriver à leurs fins , ne demanderaient pas mieux que de voir un nouveau soulèvement.

J'ai écrit à monsieur le secrétaire Barthélémi Garoggio, et je l'ai informé de plusieurs choses, mais je n'en ai pas eu de réponse. Cependant ces Sérénissimes Seigneurs devraient bien en croire celui qui entend et voit les choses de près.

Du reste nos missions continuent à être bénies de Dieu, et je pense que c'est encore un des motifs qui fait frémir l'enfer. Si je devais vous décrire tous les heureux résultats des cinq missions qui ont eu lieu, je remplirais au moins cinq feuilles de papier. Dans toutes les paroisses il y a des inimitiés formidables , mais partout la paix se fait et la tranquillité se rétablit ; si cependant la justice ne vient pas mettre un frein aux attentats , le bien ne sera que momentané. Entre temps nous travaillons toujours, et demain on commencera la sixième mission dans celte commune même de Rostino. On ne peut prolonger les missions autant qu'il le faudrait , eu égard aux besoins, à cause qu'elles se donnent dans des couvents d'Observantins, de Récollets ou de Capucins , et qu'on fait venir de loin les populations des petites localités. Ces pauvres gens pour s'y rendre ont à gravir des montagnes escarpées, ils doivent négliger leurs affaires , et demeurer au lieu de la mission depuis le matin jusqu'au soir ; car il

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leur serait impossible de faire le trajet plusieurs fois le jour. On prêche sous des châtaigniers . en plein air . tant le concours est considérable. Ils s'assujettissent bien à ces incommodités pendant huit ou dix jours, mais davantage, ils ne le pourraient pas ; cependant les besoins sont extrêmes et réclameraient plus de temps.

On rencontre l'ignorance la plus profonde , car depuis tant d'années de guerres ils n'assistaient plus aux instructions. La jeunesse est dissolue, indisciplinée et vit éloignée des sacrements ; beaucoup ne font plus même attention aux Pâques, et qui pis est . ils n'en sont ni a\erti?. ni repris. Aussi quand j'aurai occasion de parler aux évêques, je parlerai clairement. En somme la moisson est abondante, et les fatigues sont extraordinaires ; mais nous sommes contents, parce que notre Dieu est glorifié. Soyez persuadé que c est une Providence que les missions soient arrivées en Corse, pour remettre dans la bonne voie une multitude d'âmes qui marchaient a l'abandon , et c'est encore un bienfait du ciel que ces peuples nous soient si attachés ; nous en faisons tout ce que nous voulons, tant ils se montrent dociles. Mais si l'on ne remédie efficacement au mal , tant de bien s'évanouira , au grand détriment de la gloire de Dieu. Que Votre Seigneurie s'emploie donc autant qu'elle peut.

Le personnage que vous me signalez dans votre lettre se trouve dans les Balagnes ; nous ferons les missions dans les paroisses de cet endroit-la pendant l'hiver, parce que c'est un pays plus chaud. Nous sommes maintenant au milieu des montagnes les plus élevées et l'on y voit encore de la neige. — Quand le moment sera venu, vous me donnerez quelques avis plus particuliers à son sujet , afin que je puisse l'éclairer.

LÉONARD DE POKT-M ATTRICE. 527

On so rappellera qu'une des conditions auxquelles nous acceptâmes de venir en Corse, fut qu'on nous fournirait le vêtement pour l'hiver. Comme ces pays sont très-froids et que dans certains endroits la neige commence à tomber dès le commencement d'octobre . j'aime de remettre la chose en mémoire par avance , afin que dans le courant de septembre on nous fournisse le drap nécessaire ; jious sommes six, il faut par conséquent vingt brasses romaines de gros drap, c'est-à-dire de celui qui se fabrique au couvent du Mont, à Gènes ; et si ces religieux s'excusaient en disant qu'ils n'en ont pas . qu on n'en croie rien : car s'ils veulent en fournir , ils le peuvent , pourvu que leu.r magasin ne souffre aucun détriment.

Je ne m'étends pas davantage , parce que le temps es! fort précieux. Je vous demande donc votre bénédiction et je suis en tout,

De Votre Seigneurie .

Le très-humble et très-dévoué serviteur ,

Fr. Léonard de Pout-Malrice, missionnaire.

A MONSIEUR BARTHÉLEMl CAROGGIO , SECRÉTAIRE DE LA RÉPU- BLIQUE DE GÈNES.

Avis de troubles imminents. — Remède.

Rostino , le 2 août i 744.

Monsieur ,

Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous.

Après avoir prêché pendant deux heures , je vous écris cette lettre, parce qu'il y a péril dans la demeure. Ne croyez pas que ce soit imagination ; c'est la pure vérité : ces peuples sont prêts à faire une émeute, tant est grande l'impression produite par la lettre insidieuse de Casinga. Je n'entre pas dans les détails , parce que le porteur de cette missive vous en instruira pleinement.

J'ai reçu aujourd'hui la visite de monsieur Brandoni et de monsieur l'ex-président Antonietti : quoiqu'ils soient étrangers a ces rumeurs et qu'ils m'en aient donné l'assurance, je me suis permis néanmoins de leur enjoindre de faire tous leurs efforts pour empêcher le torrent de déborder, en leur disant que s'il y a des troubles ils leur seront attribués ; et comme je savais que la mine devait prendre feu avant la mi-août , je les ai suppliés de retenir les mécontents jusqu'à la fin de ce mois ; ils m'ont promis de faire tout ce qui dépendrait d'eux.

Je leur ai communiqué mon projet de donner une circulaire en opposition à celle de Casinga , et leur ai fait

(1) 48* de l'édit.ital.

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connaître le? moyens que fai d'abattre le mensonge et de met Ire la vérité en évidence. Ils m'ont dit que cette circuliiire suffirait seule pour étouffer l'incendie. Le point capital cependant, c'est que Votre Excellence m'assure que la cinquième demande insérée dans les Capitules , et qui dit qu'on n'imposera pas de nouvelles charr/es , demande qui implique une véritable convention entre la serenissime République et les Corses, sera imprimée avec le reste, sans ajouter ni retrancher la moindre chose, pas même un iota. Si vous pouvez me garantir cela , de manière à ce que je puisse assurer les peuples que celte convention ne sera jamais plus modifiée , je publierai ma lettre , et j'espère que par là il sera remédié à tout. Mais si Votre Excellence ne peut me donner aucune garantie à cet égard , c'est nn signe que nos Sérénissimes Seigneurs ont quelque arrièrepensée, et dans ce cas je me garderai bien de mettre ma circulaire au jour, parce qu'en le faisant je me ferais passer pour un trompeur, et adieu tout le fruit delà mission.

Ayez la bonté de me donner une prompte réponse ; sachez que si les populations se soulèvent , mes compagnons, qui sont fort timides, veulent s'embarquer aussitôt, et il me faudra bien les suivre. k

On dit que vous avez déjà les imprimés. S'il en est ainsi, envoyez-m'en un exemplaire, cela suffira pour tout apaiser; si non , écrivez qu'on ne tarde pas davantage , parce que l'embrasement une fois commencé , on ne pourra l'éteindre.

Soyez indulgent ; j'écris au vol.

De Votre Excellence ,

Le très-humble et très-dévoué serviteur .

Fr. Léonard , missionnaire.

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